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La Sainte Guerre Froide, partie I 

  • 9 oct. 2024
  • 71 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 mai 2025



La communion Orthodoxe à l'épreuve de la lutte géopolitique Russo-Occidentale

Par Jean Desbois





Image : la Scène de Youry Bilak 








Si vous désirez citer ou utiliser ce travail, merci de nommer l'auteur dans vos sources, le lien du blog, ainsi que le nom de l'ouvrage et sa date de parution. 









Nous avons expliqué dans notre dernière étude sur le lefebvrisme, comment l'alliance de l'idéologie réactionnaire et d'une vision conservatrice de la religion catholique caractérisent ce courant religieux, et en quoi de cet alliage  découle les choix politiques, religieux et ecclésiologiques de la galaxie lefebvriste. Afin de continuer à scruter comment idéologie politique et christianisme intéragissent dans notre époque contemporaine nous allons nous pencher sur les effets de l'alliance de l'idéologie nationaliste et de la religion orthodoxe afin de démontrer en quoi cette imbrication explique en parti les événements dramatiques qui secouent le monde orthodoxe depuis maintenant quatre ans. L'Eglise Orthodoxe est  apparue voilà mille ans après sa séparation de l'Eglise de Rome. Elle se conçoit comme une communion d'Eglises nationales qui en raison du dépôt commun de la foi orthodoxe (c'est-à-dire authentique), des sacrements, et de la liturgie qu'elles ont en commun se reconnaissent toute comme légitimes et participent à former une seule et même confession chrétienne : l'orthodoxie. Depuis maintenant quatre ans la communion est coupée en deux par un affrontement qui à pris la forme d'un schisme entre les deux plus importantes Églises de la communion : celle de Russie, et celle de Constantinople. 


 Cet affrontement puise ses racines dans la conception orthodoxe de la relations entre pouvoir politique et pouvoir religieux issu de l'Empire Romain d'Orient, matrice originelle de l'orthodoxie. Profondément liées à leurs États - on parle en langage religieux d'une symphonie entre le prince et le patriarche - les Églises en sont réduites à recopier parfois leurs inflections géopolitiques dans le paysage religieux. Cette lutte entre les deux Églises s'insère donc dans l'affrontement de la Russie contre l'Occident qui dure depuis 1945, avec l'Eglise Russe qui soutient la politique étrangère soviétique puis russe, et Constantinople et ses alliés qui servent les intérêts occidentaux soutenus par l'Amérique. Et comme la guerre froide, l'affrontement baisse en intensité dans les années 90 avec la chute de l'URSS avant de repartir de plus belle en 2014 quand a lieu la révolution de la Dignité ukrainienne. La communion orthodoxe se retrouve ainsi embarquée dans un affrontement géopolitique pourtant fort peu religieux, qui la dépasse et la divise. Entraînée par la tournure tragique que l'histoire européenne à prise depuis 2022, elle semble ne pas pouvoir échapper au cyclone de cette « nouvelle guerre froide » par ses propres moyens tant les Etats se servent de leurs Églises pour servir leur politique étrangère. 


Nous commencerons par voir  comment la crise qui touche l'orthodoxie puise ses racines dans la conception du rapport entre les pouvoirs religieux et politique issus de l'Empire Romain d'Orient, faisant des Églises des instruments aux service de la diplomatie des Etats. Dans cette même partie nous étudierons  comment d'autres problématiques religieuses souvent liées aux affrontements géopolitiques européens, ont abouti à entraîner la communion dans le conflit qui oppose l'Occident à la Russie depuis 1945. Pour ce faire nous devons dans une première partie étudier les bases de l'ecclésiologie dans l'empire romain. Ensuite nous verrons comment l'Eglise de Moscou et l'Etat Russe ont poussé leur relation symphonique au point que les intérêts diplomatiques de l'Église se superposent et servent les intérêts diplomatiques du Kremlin, faisant de l'Eglise Russe un instrument de la politique étrangère Russe. Une telle instrumentalisation ne peut que causer des tensions avec les voisins orthodoxes de la Russie, ce qui pousse depuis 70 ans l'Eglise russe à affronter sa rivale : l'Église de Constantinople, garante de l'unité orthodoxe. En troisième partie, nous verrons que ces tensions ont abouti à faire échouer le Concile de Crête de 2016, la grande occasion pour l'orthodoxie de mettre ses différents de côtés pour trouver un compromis. En quatrième et cinquième partie, nous observerons comment la lutte entre les deux rivales se déploie et se superpose dans l'affrontement géopolitique que se livre l'Occident et la Russie. 

I. Une religion sous la protection de Dieu et de l'Empereur : brève histoire politique de l'orthodoxie  



L'alliance de l'Empereur et des Patriarches 


L'Eglise Chrétienne : une institution hiérarchique basée sur les évêques et les patriarches (33-VIème siècle)


Commençons par discerner le fonctionnement et l'histoire de la religion orthodoxe, afin de pouvoir comprendre les racines de la crise actuelle. L'histoire n'a séparé les religions orthodoxe et catholique qu'après 1000 ans d'histoire commune. Il faut donc comprendre le christianisme des premiers siècles, où elles étaient unies au sein de ce que l'historiographie appelle « la Grande Eglise » ou « Eglise Nicéenne » ou « Chalcédonienne ». 


Un christianisme fonctionnant sur un ensemble sacerdotale divisé en deux catégories : prêtres et evêques


Le christianisme orthodoxe et catholique fonctionne en séparant deux ordres religieux : les laïcs qui vivent dans le monde, et le sanctifient par leur travail, et les clercs dont on peut dire en simplifiant à outrance qu'ils sont divisés en deux catégories : les prêtres, qui sont ordonnés par les evêques, donnent les sacrements et l'enseignement religieux aux laïques, et les évêques qui dirigent la communauté chrétienne de leur région que l'on nomme diocèse. Cette séparation des rôles a été voulue, croient les chrétiens, par Jésus lui-même, qui institue ses apôtres en l'an 33 comme chefs spirituels de sa communauté religieuse et leur donne la mission de l'ordonner en une Église structurée et universelle. Les évêques actuels s'estiment donc être les héritiers légitimes du charisme et de la mission des apôtres de Jésus par la  succession apostolique. Depuis Jésus, qui en premier, a ordonné ses propres disciples comme episcope (évêque en grec). Une chaîne ininterrompue d'ordinations épiscopales dans l'histoire a abouti à leurs propres ordinations ; c'est la source de leur autorité et de leur légitimité. 


Le systèmes des patriarcats 


Le christianisme des premiers siècles fonctionne par patriarcat apostolique c'est-à-dire que les évêques dirigeants des diocèses fondés par les apôtres eux même sont reconnus comme chefs des évêques de leur région géographique de par l'origine prestigieuse de leur trône épiscopal. On les appelle « patriarches », ce qui indique une supériorité de fonction sur les évêques subalternes. Au VIème siècle on en dénombre cinq avec une primauté au siège de Pierre, le chef des apôtres qui à fondé l'évêché de Rome (qui prend le nom de pape vers le Vème siècle). Les autres patriarches sont situés à Alexandrie (Egypte), Antioche (actuelle Turquie), Jérusalem et Constantinople (la capitale de l'Empire Romain d'Orient, l'actuelle Istanbul ). A l'exception du patriarche de Rome, tous les patriarcats de l'époque sont de langue et de culture grecque. Ensemble, ils forment ce que nous appelons la « grande Église », ou « l'Église Nicéenne » ou « Chalcédonienne »  qui précède les Églises catholique et orthodoxe. 


Dans les premiers siècles, la religion chrétienne se développe essentiellement dans un unique espace politique : l'immense Empire Romain. Au départ, les relations entre le christianisme et l'empire sont détestables. Toutefois en 380 est publié l'édit de Théodose par l'Empereur éponyme. L'Empire Romain prend comme  religion officielle la foi du Christ et lie son destin avec celui du Christianisme.  L'Empereur n'abandonne pas son pouvoir religieux que lui conférait l'ancienne religion païenne. Exactement comme dans le paganisme Romain, l'Empereur se considère de facto comme le chef suprême de la hiérarchie religieuse. Ce qui ne va pas plaire au Pape, qui entend exercer le même rôle, de par son titre d'unique héritier du « trône de Pierre ». 


Constantinople, matrice de la symphonie entre pouvoir politique et l'Eglise (380-1453)


En Occident, le Pape se conçoit comme le chef de la Chrétienté toute entière


Se développe alors progressivement au sein du christianisme deux conceptions du rapport entre l'Eglise et le pouvoir politique Impérial. A l'ouest, l'évêque de Rome, considère que le pouvoir politique doit se soumettre au Pape. On parlera de la théorie des deux pouvoirs, ou des deux glaives, qui veut que le pouvoir politique des princes n'ait aucun droit sur le pouvoir religieux, qui au contraire doit contrôler les princes. Il faut dire que vers le VIIIème siècle l'Empire Romain perd le contrôle effectif de la ville de Rome. Le Pape est donc progressivement libéré de la pesante protection de l'Empereur. Il peut librement essayer, pendant tout le Moyen Âge, d'imposer, avec parfois un véritable succès, son autorité sur les princes barbares qui succèdent à l'Empire romain d'Occident dans ce que l'on appellera la « chrétienté occidentale ». Cette tentative échouera à la fin du moyen âge. L'Eglise catholique abandonne tardivement au XXème siècle cette volonté de souveraineté religieuse sur le politique pour lui préférer une ferme distinction des deux pouvoirs qui présente l'avantage de préserver la liberté de l'Eglise catholique. 


A l'Est, l'Empereur n'abandonne pas son rôle religieux  


Dans l'Empire Romain d'Orient, les patriarches de Constantinople et les Empereurs développent progressivement le concept de la Symphonie. Les deux pouvoirs religieux et politiques doivent vivre en harmonie. En échange de son soutien à l'Eglise, le pouvoir politique, dans certaines situations, peut intervenir sur le pouvoir religieux. L'Empereur Romain perpétue l'antique tradition d'unir en une seule personne les souverainetés politique et religieuse, que la religion païenne romaine lui conférait. De par sa proximité avec l'Empereur, le patriarche de Constantinople prend le titre de patriarche oeucuménique (du grec : qui s'étend sur toute la terre habitée) au VIème siècle car cette proximité lui confère une certaine primauté d'honneur sur les autres patriarches. Un siècle plus tard, les patriarcats rivaux d'Antiche et surtout d'Alexandrie tombent sous la coupe des abbasides, porte étendard d'une nouvelle religion : l'Islam. Le patriarcat d'Alexandrie, dont l'école théoligique est la plus importante du monde chrétien va commencer son long déclin. Constantinople est désormais sans rival à l'Est. Nous développerons en profondeur ce point plus bas, car il est fondamental pour comprendre la crise actuelle. 

L'Orthodoxie comme vecteur de l'influence Romaine sur ses voisins (Vème-XIIème siècle) 


Immédiatement après sa conversion à la foi chrétienne, l'Empire Romain d'Orient utilise l'Eglise à la fois comme un facteur de cohésion sociale et un instrument efficace de soft power envers ses voisins slaves et caucasiens. En interne (comme en Occident) l'Eglise est une branche de l'Etat qui administre des services religieux, administratifs, économiques, scolaires... En externe, Eglise et Etat collaborent pour envoyer des missionnaires tout au long des cinq derniers siècles du premier millénaire afin de convertir les peuples barbares qui menacent les frontières. Ceux-ci adoptent la religion chrétienne à la fois par conviction et aussi pour adopter le mode de vie romain perçu comme supérieur au leur. On peut citer comme exemple les peuples slaves des Balkans au VIème siècle convertis par Saint Cyrille et Saint Méthode, les peuples slaves de la Volga dirigés par des Vikings au début du Xème. Bien entendu un haut clergé grec vient d'administrer les nouvelles églises soumises au patriarcat de Constantinople. 


Les princes nouvellement chrétiens sont parfaitement conscients que l'Eglise orthodoxe est un instrument politique romain. Toute tentative de s'émanciper ou de la foi orthodoxe ou du patriarche de Constantinople est perçue comme un geste d'hostilité envers l'Empereur, qui réagit en conséquence. Ainsi les coptes (Égyptiens) qui refusent d'adopter les conclusions du concile de Chalcédoine en 451 sont persécutés. Les arabes ghassanides qui adoptent le christianisme monophysite (une hérésie chrétienne) sont mal perçus par l'Empire. Quand à ceux qui voudraient se défaire de l'influence du patriarche œcuménique, l'exemple de l'Eglise Bulgare est parlant pour expliquer comment l'Empire les traite : 


Elle obtient l’autocéphalie en 927, en même temps que la reconnaissance par Byzance du titre d’empereur au prince Bulgare : le lien entre les deux n’est pas un hasard, car il s’agit, pour la Bulgarie, d’affirmer son indépendance absolue. C’est donc un processus très politique dont le succès dépend en grande partie des rapports de forces. C’est pourquoi c’est aussi un phénomène réversible. L’Église orthodoxe bulgare a perdu deux fois son autocéphalie pour être réunie au patriarcat de Constantinople lorsque le pays a été conquis par l’Empire byzantin (1018), puis par l’Empire ottoman (1393) qui continuera la pratique romaine d'utiliser le patriarcat de Constantinople comme agent d'influence. Elle l’a réaffirmée deux fois avec le rétablissement de l’indépendance (1186) et dans le cadre de la montée des nationalités dans l’Empire ottoman (1872).

Le Prince est un acteur d'importance de la vie de l'Eglise notamment en période de crise 


L'alliance de l'Eglise avec le pouvoir politique est donc fondamentale du point de vue orthodoxe, c'est une singularité de cette religion, issue directement de l'Empire Romain, qui pousse la coopération avec le pouvoir plus profondément que les autres confessions chrétiennes. Spirituellement le prince peut donc être un acteur, il a le devoir de protéger l'Eglise, et par le passé, certains droits uniques en découlaient, comme la possibilité d'intervenir en profondeur dans les affaires religieuses en cas de crise grave. Un exemple qui illustre particulièrement bien la profondeur et la nature de cette relation spirituelle-politique est la canonisation de certains princes orthodoxe « protecteurs de la Religion »  Ces princes sont saints, non pas tant pour leurs vie morale ou spirituelle mais pour leurs choix en matière de politique religieuse. Tel l'Empereur Romain Constantin (270-337) canonisé pour avoir légalisé le christianisme, le prince Vladimir Ier le Soleil rouge de Kiev (955-1015) pour s'être fait baptiser avec son peuple, ou le Tsar Nicolas II (1868-1918) et sa famille, pour s'être fait massacrer par les bolcheviks athés. 


Le grand schisme d'Orient (1083-1204)


Entre 1083 et 1204 L'Eglise de Rome et les patriarcats orientaux se séparent, pour des raisons surtout politiques. Deux Églises distinctes se constituent : l'Eglise catholique de culture latine et germanique en Europe de l'Ouest, et la communion des Eglises orthodoxes de cultures hellène et slave en Europe de l'Est et dans le Moyen-Orient. 


Il est important de nuancer cette rupture. Si les relations ont pû être ombrageuses, les influences mutuelles ont toujours été fortes. En outre, l'Eglise catholique reconnaît dans la communion orthodoxe une communion d'Église. C'est-à-dire qu'elle considère qu'elles sont  issues de l'Eglise fondée par le Christ, et donc que tous leurs sacrements et leurs hiérarchies sont pleinement valides. Ce qui n'est pas le cas pour les communautés protestantes, qui ne sont ni considérées par les catholiques, ni par les orthodoxes, comme des Églises. Les orthodoxes ne sont pas d'accord entre eux pour savoir s'il faut rendre la politesse aux catholiques. Nous en reparlons. 




La chute de Constantinople (1453) ou le fruit des croisades 


En 1453, après une longue agonie, l'Empire Romain d'Orient disparaît après la chute de Constantinople dans les mains des Turcs. C'est un choc immense pour la communion orthodoxe : L'ensemble des patriarcats sont alors dans les mains musulmanes, car depuis le XIVème siècle les Turcs ont entamé une conquête méthodique de toute l'Europe de l'Est. Au XVIIème leur empire est au porte de Vienne et contrôle même la Moldavie. La décadence de l'Empire Romain d'Orient est dû d'une part à son instabilité politique causée notamment par les fréquentes luttes dynastiques, mais surtout au coup de poignard dans le dos des croisés en 1204. La cupide République de Venise, pour des raisons surtout financières et commerciales, détourne en cette année la quatrième croisade qui se dirigeait vers Jérusalem pour piller Constantinople. L'Empire Romain d'Orient s'effondre sur lui-même, et ne relève timidement la tête que 60 ans plus tard. Il ne se remettra jamais totalement de cette traîtrise. 


Les croisades, c'est un fait totalement ignoré en Occident, sont la véritable cause du schisme d'Orient. Bien plus que les querelles théologiques qui n'ont joué qu'un rôle mineur dans cette division. Lors de la création des Etats latins d'Orient (les historiens les ont nommés ainsi pour souligner le caractère latin c'est-à-dire occidental des croisés) en 1099 les Francs vont continuellement maltraiter le patriarche d'Antioche et ses fidèles grecs de rite Byzantins. Les croisés osent même créer à Jérusalem un patriarcat latin en concurrence avec le patriarche Grec alors qu'il ne devrait y avoir qu'un seul évêque pour les chrétiens de la ville. Ce qui revient à considérer de facto que les chrétiens orientaux sont d'une religion différente. Il en découle autant une profonde défiance tant des Grecs envers les Latins que des Latins envers les Grecs. Les arrogants barons croisés vont toujours traiter l'Empire Romains d'Orient, au mieux comme un rival suspect, au pire comme un ennemi, et les chrétiens de rite Byzantin vont être perçus comme ses sbires. Ce qui  va creuser un fossé tant religieux que politique entre les deux espaces qui ne s'est jamais comblé jusqu'à aujourd'hui. 


Le patriarche du Sultan (1453-1915)


L'alliance du turbans et de la mitre 


Après la conquête de Constantinople, les sultans Ottomans, qui établissent leur nouvelle capitale dans la ville, passent un pacte avec le patriarcat de Constantinople : celui ci devient le chef juridique et spirituel de tous les chrétiens orthodoxes de l'immense empire ottoman (qui vers le XVème constituent presque la moitié de la population de l'Empire) en échange de sa fidélité aux nouveaux maîtres. Il devient l'ethnarque (le chef ethnique) du millet (nation) des rums (orthodoxes). Afin de consolider son contrôle, la Sublime Porte comme nous l'avons évoqué plus tôt, dissout tous les patriarcats slaves qui tombent sous sa coupe, au bénéfice de Constantinople. Le pacte dure cinq siècles, bon gré mal gré, jusqu'à ce que, indépendance des Balkans oblige, il n'y ait plus de chrétiens orthodoxes dans l'Empire Ottoman, Turquie exceptée. Nous y reviendrons. 


La Russie devient un pôle majeur de l'orthodoxie 


Cette assujettissement de l'orthodoxie entière à la Sublime Porte provoque trois conséquences majeures : la première est l'affermissement de la Russie comme puissance protectrice des orthodoxes. La Russie moderne n'émerge qu'au XVIème siècle sous le règne du premier Tsar : Ivan le Terrible (1547-1584). L'Eglise Russe prend son autocéphalie en 1589, ce qui signifie que son patriarche est le seul à vivre en terre chrétienne libre de l'oppression musulmane. Pour des millions de chrétiens orthodoxes, la Russie est donc la puissance porteuse d'espoir de libération. Un prestige qui depuis continue à jouer en faveur de Moscou.


Une religion orthodoxe qui ne s'est pas étendue ni réformée en profondeur pendant presque mille ans 


La seconde conséquence est l'impossibilité pour l'orthodoxie de s'étendre au-delà de l'Orient. Privée du soutien d'une puissance politique majeure, les Églises orthodoxes n'ont pas envoyé beaucoup de missionnaires convertir d'autres peuples à la foi chrétienne. Ce n'était pourtant pas une fatalité. L'Église nestorienne  de Séleucie-Ctésiphon (appelée aussi Église de l'Orient ou Église appostolique assyrienne de l'Orient) a bien réussi durant le premier millénaire à convertir à la fois chrétienne des millions de personnes depuis la Perse jusqu'à la Chine malgré la tutelle perse puis abbasside. Mais l'orthodoxie semble incapable d'engager un fort mouvement missionaire sans le soutient d'un Etat protecteur. Or, les Turcs vont restreindre considérablement le développement de la religion orthodoxe, ce qui va encourager les Églises à se concentrer surtout sur la préservation de leurs croyants et de leurs biens. Les sujets chrétiens du sultan vont être soumis à de multiples discriminations et persécutions durant les cinq siècles de la domination ottomane sur l'Europe de l'Est. Ce qui va entraîner l'abjuration de l'orthodoxie de certains peuples et populations pour échapper aux brimades et aux rapts des garçons chrétiens pour en faire des janissaires. C'est le cas en Albanie (conversion à l'Islam à partir du XVI siècle), en Bosnie (conversion à partir du même siècle) et en Asie Mineure, dont la conversion des grecs à l'Islam s'accompagne également d'une assimilation culturelle au conquérant turc. Ainsi, contrairement à la religion catholique qui à réussi à partir du XVIème siècle à se décentrer de l'Europe pour se développer en Amérique et en Afrique, les frontières de la foi orthodoxe n'ont fait que régresser depuis le XVIIème siècle pour se concentrer sur l'Europe de l'Est. 


L'absence de Concile 


La dernière conséquence demeure  l'impossibilité pour l'orthodoxie de se réunir en concile. De multiples raisons expliquent que l'orthodoxie n'ait pas réussi à réunir une telle assemblée depuis le cinquième concile œcuménique de Constentinople (1368). Une d'entre elles est que la politique ottomane vise à maintenir la division des chrétiens. Elle ne favorise pas tout ce qui pourrait réformer la religion chrétienne qui  est appelée pour l'Islam à décliner et à disparaître au profit de la foi en Allah. Toutefois, cela ne veut pas dire que l'orthodoxie va stagner pendant six siècles. Simplement que les réformes seront de moindres tailles, et pas toujours appliquées à l'ensemble de la communion. 


Le réveil des nationalismes au XIXe provoque la création d'Églises nationales Européennes  


Cette alliance tiendra plus ou moins jusqu'au réveil des nationalismes de l'immense Empire Ottoman. Vers la seconde moitié du XIXème siècle, les minorités européennes de l'Empire se soulèvent pour obtenir leur indépendance. Ces peuples révoltés exigent autant l'indépendance politique que l'indépendance religieuse, c'est-à-dire ne plus dépendre de Constantinople. Cette exigence prouve à quel point l'autonomie politique est forcément perçue en orthodoxie comme incomplète si elle n'est pas accompagnée d'une indépendance religieuse. Le patriarche œcuménique va donc décliner en influence en suivant l'effondrement turc en Europe de l'Est. En 1833, l'Eglise grecque se proclame autocéphale  (c'est-à-dire indépendante et égale) trois ans après l'indépendance du pays. En 1872, l'Église de Bulgarie est restaurée après la victoire des nationalistes bulgares qui obtiennent l'autonomie politique. En 1879, un an après l'indépendance de la Serbie, le patriarcat de Belgrade obtient son autocéphalie. Constantinople tente de stopper l'hémorragie en 1872 en condamnant la volonté d’établir une Église sur une base nationale. Peine perdue. 


Le patriarcat oecuéménique devient donc progressivement inutile pour la Sublime Porte. En 1915, l'Empire organise le massacre des chrétiens grecs et arméniens de son empire estimant que les minorités religieuses menacent sa stabilité. Un massacre dont les conséquences sur l'orthodoxie sont toujours perceptibles. Nous en reparlerons. 



Un monde orthodoxe qu'il ne faut pas résumer au monde slave


Six grands espaces culturels constituent la communion orthodoxe 


Depuis le Vème siècle et l'apparition du patriarcat autocéphale de Géorgie, de langue non grecque, l'orthodoxie déborde de son cadre héllénistique, qui l'a portée seul pendant cinq cents ans. 


La communion va gagner en diversité, et voir les peuples slaves chercher à s'émanciper de la tutelle de Constantinople en créant leurs propres patriarcats autocéphales. Ils étaient dix au XIème. En 2023, ils sont quinze. Ce sont des patriarcats nationaux, dont  les frontières de leur juridiction religieuse sont généralement celles de leur État ou de leur ethnie. Ainsi le patriarcat de Bulgarie étend sa juridiction tout simplement sur la Bulgarie actuelle. Comme nous l'avons dit, ces Églises sont très souvent très liées à l'identité et l'histoire nationale dans laquelle ils ont souvent joué un rôle de premier plan. 


Aujourd'hui, on peut diviser l'orthodoxie en six pôles culturels distincts : 


Le pôle hélène, la matrice originelle 


En premier, car creuset originel de l'orthodoxie, vient le le pôle hellène qui regroupe les patriarcats de Constantinople, d'Athènes, d'Albanie et de Chypre. On utilise parfois la métonymie de Phanar, c'est-à-dire le quartier stambouliote où se trouve la cathédrale du patriarche de Constantinople pour le désigner. Ce bloc est en déclin, d'une part à cause des coups de butoir de Moscou contre l'autorité de Constantinople, mais aussi car tous ces territoires sont en chute démographique. Il reste cependant le centre de l'orthodoxie, dû à la primauté d'honneur accordée au patriarche œcuménique de Constantinople. En outre, il bénéficie du soutien actif du gouvernement grec qui finance ces Églises. 


C'est en Grèce que se trouve le cœur vivant de l'orthodoxie : le Mont Athos. Une sainte montagne de Grèce qui, depuis plus de mille ans, abrite un grand nombre de prestigieux monastères dont les moines viennent de tout le monde orthodoxe. Le patriarche de Constantinople actuel est Bartholomé Ier depuis 1991. 


Le pôle déclinant arabo-hélène 


Le pôle dit « arabe » regroupe les anciens patriarcats grec d'Orient : Antioche, Jérusalem, et Alexandrie. Ce sont les plus anciennes Églises du christianisme avec Rome, car elles datent toutes de la première moitié du Ier siècle après JC.  Ces anciens chrétiens de culture hellène ou syriaque ont pris la culture arabe avec l'invasion musulmane et l'islamisation de ces terres au VIIème siècle. Toutefois, certains de ces patriarcats continuent encore aujourd'hui, à rester de culture héllénistique. A Jérusalem et Alexandrie, le haut clergé est encore importé de Grèce, et utilise souvent  la langue grecque dans sa liturgie. Une langue que son peuple ne comprend pas, ce qui est de plus en plus  source de tensions. Cette situation offre, toutefois, l'avantage de pouvoir bénéficier du soutien financier de l'Etat Grec.


D'un point de vue démographique, ce pôle arabe est extrêmement marginal. A peine quelques millions de croyants au Moyen Orient. D'autant plus qu'une importante minorité des chrétiens de ces régions ont décidé de se rallier à la Rome Catholique en gardant leur liturgie et leurs organisations orthodoxes (en Irak, au Liban et en Palestine & Israël). L’Orthodoxie les appelle avec mépris uniates.


Le pôle « russe » (ou pôle slave oriental) 


Le pôle des « slaves orientaux », (Patriarcats d'Ukraine (non reconnu par tous), de Pologne et de Russie) issu du Rus de Kiev (IXème siècle) abrite plus de la moitié de la population orthodoxe mondiale. On peut y inclure aussi le patriarcat de République Tchéque et des terres Slovaques, qui ne compte sous son autorité qu'un nombre très restreint de fidèles (à peine cent mille), surtout parmi la population de culture ruthène. Moscou est actuellement le pôle économiquement et politiquement dominant de l'orthodoxie. Depuis le commencement de l'ère poutinienne, l'Etat Russe dispense en grand nombre des subventions économiques à son Eglise qui s'en sert pour gagner en influence sur tout le monde orthodoxe au détriment de sa rivale de Constantinople. Depuis 2009, le patriarche de Moscou est Cyrille Ier .


Le pôle Balkanique


Le pôle Balkanique (Patriarcats de Serbie, de Macédoine du Nord et de Bulgarie) regroupe les slaves orthodoxes du sud. Ils sont en crise, car divisés à cause des guerres qui ont déchiré depuis un siècle les Balkans entre frères orthodoxes. Toutefois, depuis 2022, on commence à voir des signes encourageants de détente entre frères orthodoxes. Nous en reparlerons en dernière partie. 


Le pôle Roumain : l'exception latine 


Le pôle Roumain (Patriarcat de Roumanie) est un pôle original, car il s'agit d'un patriarcat relativement important numériquement, de culture latine, dans un pays historiquement tourné vers l'Occident.


L'Eglise géorgienne 


Enfin, existe une autre Église seule : le patriarcat de Géorgie, qui ne regroupe que 3 millions de fidèles. Il s'agit de l'Eglise la plus conservatrice et la plus viscéralement anti catholique.  Son patriarche est Elie II depuis 1977. 



Coptes Égyptiens, Arméniens, Éthiopiens Tewahedo : Attention à la confusion


Afin de dissiper rapidement ce malentendu que beaucoup de journalistes font encore aujourd'hui, ouvrons une parenthèse. Les Arméniens, les coptes Égyptiens et les Éthiopiens de rite Guèzes ne sont pas orthodoxes. Ils sont de religion chrétienne antechalcédonienne car ils sont membres des Églises dites des trois conciles. C'est à dire qu'ils se sont séparés de l'Eglise chalcédonienne au Vème siècle en refusant les conclusions du IVème concile oecuémunique de Chalcédoine (451) pour des raisons surtout politiques (rejet de l'autorité de l'Empereur Romain d'Orient) et dogmatiques. Ils forment une communion d'Eglises chrétiennes distincte beaucoup plus lâche et moins formelle que la communion orthodoxe. Toutefois leurs hiérarchies ecclésiales (avec des prêtres / évêques / patriarches), leurs rites et leur théologie sont semblables à celles des orthodoxes et des catholiques. 


Cela peut prêter confusion car en Egypte il y a donc un patriarcat d'Alexandrie orthodoxe qui est membre de la communion orthodoxe, et un patriarcat d'Alexandrie copte (parfois appelé orthodoxe) qui n'en est pas membre. Le patriarcat orthodoxe d'Alexandrie regroupe très peu de chrétiens égyptiens, à peine trois cents mille, quand le patriarcat copte en regroupe environ dix millions en Egypte. 


On retrouve des chrétiens antechalcédoniens surtout en Egypte, en Ethiopie où ils sont 40 millions, en Erythrée, en Arménie où ils constituent l'immense majorité de la population, et en Inde, où une infime minorité de chrétiens est implantée depuis presque deux mille ans au Kerala. Historiquement cette branche du christianisme n'a jamais pu se développer à cause de son implantation surtout en terre d'Islam. Ces Églises totalisent environ 60 millions de fidèles en 2023. 


L'orthodoxie entre traditionalisme et ouverture à la modernité 


Une religion bien plus souple qu'il n'y paraît…


Une communion avec une grande capacité d'adaptation 


Un bref coup d'œil sur la religion orthodoxe pousserait à croire qu'elle serait un bastion du conservatisme chrétien. Cet aspect mérite d'être nuancé sur certain point, car le christianisme oriental est loin d'être un ramassis d'Églises nationalistes arc-boutées sur leur passé. Premièrement, la rupture entre Rome et Constantinople n'a pas coupé les influences mutuelles entre catholiques et orthodoxes. Cela est d'autant plus vrai depuis le  XIXème siècle, notamment sur les questions d'œcuménisme ou de liberté religieuse. Par exemple, les orthodoxes se sont intéressés bien plus tôt que les catholiques à la question de l'Oecuménime notamment en étudiant au début du XXème siècle la possibilité de reconnaître l'anglicanisme comme un nouveau patriarcat « occidental ». Plus récemment, le patriarche œcuménique Bartholomé s'est fait en premier chantre de l'écologie chrétienne dite « intégrale », ce qui lui a valu les louanges du Pape François dans sa plus célèbre encyclique « Laudato Si ». Loin d'être une religion dépendante d'un État chrétien, au contraire l'orthodoxie a sû avec une remarquable souplesse s'adapter aux occupations païenne mongoles au XIIème siècle, musulmane arabes, et turques du VIème jusqu'à aujourd'hui, et même avec les athées communistes durant la majeure partie du XXème siècle. Si elle peut apparaître comme la branche la plus conservatrice du christianisme, il faut grandement nuancer : très récemment, le Patriarcat d'Alexandrie (Egypte) a été le premier en 2016 à restaurer le diaconat féminin. Il est pour l'instant le seul à l'avoir fait et cette démarche semble finalement diviser même au sein de l'Eglise Alexandritotte. 


Enfin, notons que certains aspects « traditionnels » de la foi orthodoxes sont très compatibles avec la postmodernité. Par exemple, certaines Églises de la communion orthodoxes élisent leurs évêques et leurs patriarches. Ce qui en soi paraît aussi exister dans le catholicisme, le Pape est élu par les évêques cardinaux. Mais ce qui est exceptionnel c'est que des laïcs soigneusement sélectionnés participent aux élections. C'est le cas notamment en Bulgarie. En outre l'orthodoxie accepte le « remariage ». C'est-à-dire qu'elle permet que des couples se séparent et se remarient. On ne parle pas canoniquement de divorce mais de « second mariage » même si l'idée est similaire. 



La communion permet des évolutions religieuse y compris liturgiques 


Loin d'être un dogmatisme figé, l'orthodoxie au contraire permet un certain nombre de libertés à ses croyants. D'un point de vue théologique, l'orthodoxie vers le XIIème siècle opte pour une approche mystique de la foi, tandis que le catholicisme choisit la philosophie thomiste spéculative et rationaliste. Sur un certain nombre de sujets relatifs au dogme, elle préfère ne pas répondre, considérant que ces débats théologiques sont stériles. Cela évite aux séminaristes orthodoxes d'avoir à s'arrâcher les cheveux pour savoir si les espèces consacrées à la messe (pains et vins) sont transubstancielles ou consubstantielles. L'orthodoxie considère qu'il faut respecter ce mystère, et ne pas trancher. Même d'un point de vue liturgique, l'orthodoxie sait se renouveler. Comme le catholicisme au XXe siècle, certaines Églises orthodoxes adoptent les langues du peuple comme langue liturgique et abandonnent les vieilles langues d'Eglise comme le slavon (langue des slaves médiévaux), ou le grec d'Église (une langue aristocratique que ne comprend pas le peuple hellénophone qui parle le grec moderne).


Une sécularisation qui ne touche pas encore toutes les Églises de la communion 


Enfin, exactement comme l'Europe de l'Ouest, le monde orthodoxe est largement sécularisé. La pratique religieuse, comme en Occident, s'est effondrée durant la seconde moitié du XXème. Avec deux grandes différences avec l'Europe de l'Ouest : premièrement, les peuples d'Europe de l'Est continuent dans leur écrasante majorité à croire en Dieu, et restent fidèles à leur Église nationale, preuve qu’Eglise et identité nationale sont étroitement liées. Deuxièmement, trois peuples orthodoxes, les peuples de Roumanie, de Grèce et de Géorgie conservent une très forte pratique religieuse.  




… Mais parfois ultra conservatrice  


Une grande attention à la tradition


Néanmoins, la religion orthodoxe sur certains aspects est une religion conservatrice, voire parfois en franc décalage avec son époque. En général, l'orthodoxie est obsédée par l'idée de conserver à l'Etat identique ce que les pères de l'Église lui ont légué. Cela donne par exemple une liturgie eucharistique immuable datant, selon eux, du IIIème siècle après JC. Mais cela donne aussi beaucoup de traditions qui peuvent sembler désuètes, mais à ses yeux fondamentales, comme l'usage liturgique de l'ancien calendrier Julien (utilisé du temps de l'empire romain). Alors que celui-ci n'est plus en usage dans le monde moderne depuis quelques siècles. C'est pour cela que la plupart des orthodoxes fêtent Noël le 7 janvier … qui est en réalité pour eux le 25 décembre du calendrier Julien. 


Une confession chrétienne parfois en décalage dans l'évolution du christianisme contemporain


Cette fidélité aux pères de l'Eglise ne doit pas être vu comme sous entendant une doctrine réactionnaire. Au contraire, nous l'avons vu les orthodoxes savent vivre avec le temps. Mais sur certain points leur amour de la tradition rend possible un certain décalage par rapport au christianisme moderne : le mont Athos par exemple est totalement interdit aux femmes. En outre l'orthodoxe encourage très peu l'exégèse biblique car c'est une discipline à l'origine protestante. Enfin certains patriarcats, notamment ceux de Géorgie et de Bulgarie restent figés dans les vieilles positions de l'ère moderne (XVIè-XIXe) qui condamnent toute tentative de rapprochement avec les catholiques ou les protestants décrits comme des hérétiques.


Une future division idéologique ? 


Sur ces sujets la communion n'a jamais été un bloc parfaitement uni, mais depuis le début du XXIème siècle, il semble se dessiner une relative différence entre certaines Églises qui optent pour un discours centrée sur la dénonciation sans nuance des moeurs sexuelles et familiales dites « occidentales », et celles notamment hellènes qui sont tout autant conservatrices, mais évitent de se focaliser sur ces récits alarmistes et se montrent moins critiques envers leur époque, en abordant des questions tel que l'écologie ou la défense de la démocratie. Certains patriarcats semblent donc aujourd'hui vouloir jouer la carte de l'ultra-conservatisme dans un but autant politique (soutenir des gouvernements conservateurs), que géopolitiques (s'opposer à l'occidentalisation), et ecclésiale (marquer une relative différence avec le patriarche œcuménique). 


Attention à ne pas diviser la communion en deux blocs, cette ligne de séparation est extrêmement relative, mais elle gagne légèrement en consistance si on considère qu'elle épouse les opposants et les partisans de l'oecuménisme envers les catholiques. C'est notamment le cas de ceux de Géorgie, ou de Serbie. Cyrille, le patriarche de Moscou aspire à se servir de ce narratif afin d'attirer à lui les Églises les plus réactionnaires et les opposer à son rival, le Phanar. 


Mais cela est loin d'être aussi simple, car toutes ces Églises accueillent une grande diversité de courants et conservent en leurs seins des clercs et des théologiens aux opinions plus nuancés. Et bien entendu, l'ensemble de la communion - comme l'immense majorité des Églises chrétiennes - s'oppose frontalement aux évolutions des mœurs sexuelles occidentales. Adopter un discours conservateur n'a rien de caractéristique pour une Eglise orthodoxe. C'est centrer son discours sur un narratif décadentisme qui peut l'être. Et encore, pour l'instant tout cela est trop récent et pas suffisamment observable dans les prises de positions pour être considéré comme un point de discorde. Mais c'est à observer à l'avenir. 


Le droit canonique : un droit essoufflé par le trop grand nombre de sujets laissé en suspens par mille ans d'orthodoxie 


A partir du IIIème siècle, l'Église développe lentement un droit interne, régulant la vie des communauté chrétiennes, les relations entre clercs et entre les différents patriarcats. Ce droit prend le nom de droit canonique. Lorsque le monde grec rompt avec Rome en 1204, il en résulte une identique séparation du droit canonique.



Le concept d'autocéphalie : le coeur des tensions


Des Églises indépendantes …


L'Église orthodoxe est plurielle dans son unité et une dans sa diversité. Elle est une dans sa doctrine, une dans ses sources historiques et spirituelles. Mais elle est plurielle dans son organisation ecclésiale. Comme nous l'avons vu, la communion orthodoxe est composée de plusieurs Églises autocéphales (du grec : sa propre tête), c’est-à-dire indépendantes et égales en dignité. Toutes les Églises autocéphales disposent d'un territoire précis, qui est sous leur juridiction. En général, ce territoire épouse les frontières politiques de l'Etat auquel est rattaché l'Eglise. Chaque Église désigne son propre primat (que par facilité nous allons appeler patriarche), qui est élu par les évêques de ladite Église. Le primat de chaque Église n’est soumis à aucune autorité religieuse extérieure. 


... Mais unies dans une seule communion 


Pour autant, ces Églises ne sont pas séparées, car il n’y a aucune différence doctrinale (du moins aucune majeure), de pratiques, elles ont la même manière de fonctionner, et la même liturgie (le rite byzantin), et les sacrements administrés dans une de ces Églises sont considérés comme valides par toutes les autres. Par conséquent, deux prêtres de différentes Églises peuvent célébrer ensemble la messe, et les fidèles peuvent légitimement communier dans toutes les Églises de la communion. L’unité de l’ensemble est assurée par la coopération harmonieuse entre les primats de chaque Église, notamment via différentes réunions appelées synaxis. Les brouilles sont régulières, mais généralement temporaires. 


Schismatiques et hérétiques 


La communion est donc souple, chaque Église dispose d'une très grande autonomie. Afin de maintenir cet attelage harmonieux des règles strictes sont nécessaires pour éviter que ne s'installe le chaos. Ceux qui ne les respectent pas sont appelés hérétiques si leurs crimes violent le contenu de la foi, ou schismatique si leurs crimes sont de s'être rebellés contre l'autorité des évêques et de leurs patriarches. 


Ainsi, par exemple, si un évêque se rebelle contre son patriarche, ou déclare son Église autocéphale sans que l'autorité légitime ne l'en ait autorisé, il est alors déclaré schismatique. Nul orthodoxe ne peut le suivre, célébrer la divine liturgie avec lui ou recevoir ses sacrements car il n'est plus membre de la communion. 


Or, comme nous l'avons vu, l'attribution ou non de l'autocéphalie est profondément liée aux rapports de force politique. Son attribution est un phénomène dans lequel l'Etat joue un rôle de tout premier plan. L'éclatement de l'Empire Ottomans (1830-1920), puis de l'URSS de (1991), rend l'indépendance à certains peuples orthodoxe qui naturellement vont chercher à octroyer l'autocéphalie de leurs communauté chrétienne en accord ou non avec le droit canon. Il en découle une multiplications au début du XXème siècle des Églises autocéphales dans la communion, et d'Églises schismatiques en dehors de la communion. Comme les Églises du Monténégro, de l'Abkhazie, de l'Ukraine, ou de la Macédoine du Nord. 



Le patriarche oecuéménique de Constantinople : primus inter pares 


Le premier dans la charité


Toutefois, afin de suppléer au rôle du patriarche de Rome actuellement schismatique (du point de vue orthodoxe) le patriarche de Constantinople est déclaré primus inter pares. Il préside à la charité, et à la charge de devoir maintenir l'unité de la communion orthodoxe malgré les chemins dissonants que peuvent prendre des patriarcats au détriment de l'uniformité de la communion. Le Phanar bénéficie donc d'un certain nombre de privilèges reconnu par tous qui découlent de cette charge : il représente la voix de la communion devant le monde non orthodoxe, convoque les grands synodes et les conciles, joue le rôle d'arbitre lors des disputes inter patriarcale, ou lorsque la légitimité d'un patriarche est contesté en interne.


Pape, patriarche oecuménque : attention à ne pas confondre


Toutefois, attention à ne pas se fourvoyer : il n'est en rien un « Pape orthodoxe ». En dehors des situations de crises, il n'a aucune raison de s'immiscer dans les affaires des autres primats. Et s'il peut parler au nom de la communion, c'est uniquement avec l'assentiment des autres sur des sujets consensuels, il n'a aucunement le droit de se prononcer en tant que représentant de la communion sur des points sujets à la controverse au sein de l'orthodoxie. 


La diaspora : un problème écclesial qui ne trouve pas de solution canonique


Le principe de territorialité des Églises …


Un des grands problèmes qui divise la communion est celui de la direction des orthodoxes en Occident. Et c'est précisément un sujet qui ne trouve aucune solution canonique. Toutes les Eglises doivent respecter le principe de les frontières juridictionnelles des autres, et ne pas envoyer de prêtres officier sur un territoire qui n'est pas le sien sans l'autorisation de l'évêque du lieu. Car les Églises sont censés ne pas être nationale mais territoriale : c'est-à-dire qu'un fidèle ne dépend pas de telle ou telle Église selon sa nationalité, mais selon le lieu où il se trouve: un Serbe présent en Roumanie relève du patriarcat de Roumanie, car les sacrements de cette Église sont valides pour tous les orthodoxes. Prétendre le contraire, en liant origine culturelle et appartenance à une Eglise nationale, ce que l'on appelle l'ethnophylétisme, est théoriquement condamné. Car il ne peut pas y avoir deux évêques pour un seul et même lieu, afin de ne pas diviser le peuple orthodoxe. Cela est relativement simple à respecter en Europe de l'Est ou au Proche Orient car les frontières des Églises correspondent aux frontières politiques. 


… ne répond pas à la question de la direction des chrétiens en territoires non orthodoxes …


Mais cela devient complexe sur les territoires non-orthodoxe où vivent des descendants de migrants venant de différentes Églises. On les appelés orthodoxes en diaspora, c'est-à-dire vivant sur un territoire non canoniquement attribué à une Eglise autocéphale. Ce qui correspond au monde entier en dehors du monde arabe de l'Afrique et de l'Europe de l'Est. De part l'histoire démographique de l'Europe de l'Est, la diaspora orthodoxe est surtout présente aux EUA, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et en Europe Occidentale. 


… ce qui aboutit à violer l'unité de l'Eglise 


Au vu des enjeux identitaires, économiques, (Afin de capter les lucratifs dons de ces riches croyants) et politique (L'Église déborde de son cadre religieux pour maintenir un lien culturel et identitaire avec le pays d'origine) les différentes Églises ne sont pas prêtes à s'accorder pour nommer ensemble des évêques sur ces territoires. Ainsi la plupart vont simplement nommer des évêques de leurs Églises sur les lieux d'émigration en ignorant l'existence des autres Églises déjà présentes. Ce qui va conduire à des juxtapositions de diocèses sur ces territoires, et donc à la division éthnique des croyants, vivant pourtant dans le même pays. Ce tropisme ethno religieux ou ethnophylétyte viole les principes de la communion orthodoxe, et fragilise son unité. 


Le concile œcuménique : l'autorité suprême de la communion 


Un instrument au service du renouveau de l'Eglise 


Comme toute religion, le christianisme a besoin régulièrement de se renouveler, de développer sa théologie, de régler les graves crises internes. L'organe de gouvernement suprême de l'Église est l'assemblée de tous les évêques du monde entier. Cette réunion prend le nom de Concile œcuménique (c'est-à-dire en grec assemblée de toute la terre habitée). Disons que le concile tient lieu de révision de la constitution dans l'ordre juridique chréiten, alors que le synode (du grec : assemblée, réunion) serait une révision du règlement ou de la loi. Il se différencie du concile par son caractère non universel (il ne concerne en général qu'une partie du monde) et non dogmatique, c'est-à-dire que ses décisions en général ne touchent pas des points fondamentaux de la foi.


Avant de se séparer au Xème siècle, l'Église chalcédonienne avait réuni sept conciles. Depuis le schisme, l'Eglise catholique a pu organiser plusieurs autres grands conciles qui lui ont permis à chaque fois de se renouveler face à la crise de la réforme protestante (concile de Trente au XVIe siècle) et face à la modernité occidentale au XXe siècle (premier et second conciles du Vatican au XIXème et XXème siècle). 



L'événement conciliaire se voit progressivement empiété de ses prérogatives au détriment du concept d'autocéphalie 


L'Orthodoxie de part l'histoire tumultueuse de l'Europe de l'Est a longtemps été dans l'impossibilité d'en faire de même passé l'effondrement de l'Empire Romain d'Orient. Il devient à nouveau possible de le faire après que l'Empire Ottoman ait été chassé d'Europe en 1912. Cependant, autrefois l'Empereur Romain jouait un rôle prépondérant dans la réunion et la tenue des Concile en orientant les débats, et en créant un consensus autour de lui. Désormais son absence rend de facto très complexe l'existence d'un accord entre les évêques. Au contraire, le principe de l'autocéphalie va alors imprégner tout le concept conciliaire. On peut y voir là le débordement du droit international et son concept de souveraineté étatique sur le droit canon. L'autocéphalie qui autrefois relevait simplement de l'auto direction est aujourd'hui synonyme de souveraineté ecclésiale. La faute à une absence de véritable définition du concept d'autcéphalie. Et cela va en partie causer l'échec du seul concile que la communion soit parvenue à réunir en mille ans. 



A présent que nous avons dressé le tableau de ce qu'est la communion orthodoxe au XXIème siècle, nous pouvons entrer en profondeur dans la cause première de la crise actuelle : la rivalité entre les Eglises de Russie et celle de Constantinople.



II. La rivalité entre Constantinople et Moscou : un affrontement religieux très géopolitique 




Le rapport entre l'Etat Russe et son patriarcat : une symphonie romaine 



La troisième Rome : un concept à prendre avec des pincettes…

 

Pour bien distinguer les sources de la crise actuelle, il faut remonter le fil du temps afin de saisir les particularités de la relation qu'entretiennent l'Eglise Russe et son État. 


Revenons dans l'Europe de la fin du haut Moyen Âge. Un peu avant l'an mil, des Vikings païens soumettent les peuples slaves de la Volga. Ils y fondent un puissant État nommé Rus de Kiev, qui menace régulièrement la frontière nord de l'Empire Romain d'Orient. Les Romains parviennent toutefois à obtenir la paix en échange d'une alliance, et surtout grâce à la christianisation de ces peuples par les efforts conjoints de leurs missionnaires, et de ceux de l'Eglise catholique qui convertissent au même moment les Scandinaves. Cinq siècles plus tard, le Rus de Kiev est devenu l'Empire de Russie, et le Tsar ne supporte que son Eglise soit soumise à un Grec, d'autant plus que celui-ci vit sous la tutelle des Turcs musulmans. En 1589, le Patriarche de Moscou obtient du Patriarche de Constantinople la reconnaissance de son autocéphalie. 


…d'ailleurs très peu original 


Se développe dans ce siècle une théorie politico-religieuse fort peu originale en Russie : Moscou serait la troisième Rome, le nouvel Empire Romain, qui prend la suite du défunt empire romain d'Orient (qui aurait été donc le second empire après l'empire romain d'Occident). Depuis les invasions barbares du IVème siècle, l'intégralité des peuples barbares qui ont donné naissance aux États européens actuels vivent dans un complexe d'infériorité par rapport au souvenir de l'illustre Empire Romain. Ils décident donc tous qu'ils en sont les dignes successeurs, et que chacun l'est plus que son voisin. C'est ce que l'on appelle en occident la renovatio imperii. Chacun s'imagine avoir rétabli l'Empire Romain dans son royaume. C'est un narratif très porteur pour l'époque, qui permet de légitimer son pouvoir. Du fait de lien matrimoniaux avec l'ultime dynastie impériale romaine, et la pureté (comprendre : l'absence d'influence catholique) supposée de la foi chrétienne russe le Tsar Russe estime que le peuple russe peut revendiquer être le nouveau peuple romain. Cette théorie est notamment soutenue par le synode de l'Eglise russe tenue à Stoglav en …. Ce qui pour certain indique que le patriarcat de Moscou est le nouveau patriarcat œcuménique. car précisément c'est de part le souvenir impérial que Constantinople détient sa primauté d'honneur. 


… Mais néanmoins utile pour décoder la politique religieuse russe


Il faut grandement nuancer l'importance religieuse de cette théorie. Lors du concile (non oeucuménique) de Moscou en 1666 l'Église Russe revient sur les positions du synode de Stoglav. Depuis, le patriarche de Moscou doit régulièrement s'évertuer à dire tout le mal qu'il pense de cette « rumeur ». Et dans son histoire, il est clair qu'il n'a jamais essayé de totalement remplacer le patriarche œcuménique. Il a plutôt cherché à affaiblir son pouvoir, et cela est d'autant plus vrai depuis la rénovation du patriarcat Russe par Joseph Staline. Néanmoins, cette théorie dit quelque chose de la place qu'estime occuper l'Église Russe dans le monde chrétien. Nous en reparlerons quand nous étudierons le concept de « Monde russe ».


Les Tsars et les patriarches : une relation asymétrique (1589-1700)


Si le patriarcat de Moscou bénéficie d'une relation avec l'Etat Russe somme toute classique pour un pays orthodoxe, les relations entre ces deux institutions s'inscrivent également dans une dynamique propre à la Russie, celle de la politique extérieure d'influence culturelle issue du Tsarisme et du Stalinisme. En 1453, comme déjà évoqué plus haut, lors de la chute de l'Empire Romain d'orient, l'intégralité des patriarcats orthodoxes sont sous domination musulmane, à l'exception de l'Eglise de Moscou qui va pouvoir en conséquence obtenir son autocéphalie en 1589. 


On dessine déjà à l'époque une tendance « nationaliste religieuse » (le terme nationalisme est ici parfaitement anachronique) au sein du christianisme russe, notamment dans le courant schismatique dit « vieux croyant » (appelé également raskol). Une large partie de la population et du clergé russe se rebelle contre  les réformes du patriarche de Moscou Nikon (1605-1681) qui condamne les usages liturgiques russes exagérément distincts des usages grecs. Les vieux-croyants considèrent que la Russie, troisième Rome est porteuse d'un charisme messianique, ce qui en fait la nation chrétienne par excellence. La Russie aurait donc renié selon eux sa mission et donc sa foi par les réformes Nikonienne. Ce courant religieux schismatique existe encore aujourd'hui.   


Les Tsars vont donc s'estimer protecteur véritable de la foi orthodoxe et des droits et privilèges des chrétiens en terre islamique. En retour, l'Église russe doit respecter bien entendu le principe de symphonie entre la couronne et l'autel, et servir d'outil permettant la soumission des territoires chrétiens à tendance rebelles. 




Pierre le Grand : un mauvais souvenir pour le patriarche de Moscou 


En 1700, le Tsar Pierre le Grand, dans un souci d'occidentalisation à marche forcée de son pays décide de purement et simplement supprimer le poste de patriarche de l'Eglise russe (vu comme un acteur archaïsant pour le pays) pour le remplacer par un Saint Synode de l'Eglise orthodoxe Russe dirigé par le Tsar. Ce faisant, il renforce considérablement le contrôle de l'Etat sur le clergé, désormais fonctionnaire de l'Etat Russe. Une habitude qui va rester ancrée dans les habitudes du locataire du Kremlin, quel que soit son titre. Ce n'est qu'à la Révolution de février 1917 que l'Eglise orthodoxe va pouvoir un court instant retrouver une indépendance. Avant de crouler sous la tourmente révolutionnaire bolchévik, qui pendant vingt cinq ans tentera d'arracher par le fer et le sang la foi des cœurs soviétiques. 


La renaissance sous contrôle du patriarcat de Moscou accordée par Staline (1943-1945)




Seulement en septembre 1943, encouragé par le NKVD (justement chargé d'exterminer tout sentiment religieux dans la population) Staline change radicalement de politique : il rencontre les derniers survivants encore en vie du clergé russe et passe une alliance avec eux. Contrairement à ce que cela peut laisser entendre, Staline n'y est nullement contraint afin d'unir les Russes dans la lutte contre l'invasion nazis. Au contraire, c'est dans le cadre des perspectives expansionnistes impériales sur l'Europe de l'Est (bientôt libérée de la tutelle nazie) qu’il faut chercher les motivations premières du choix fait par Staline. Le Patriarcat de Moscou doit en effet servir de vecteur d'influence soviétique sur les pays de foi orthodoxe d'Europe de l'Est. Afin d'y parvenir, Staline calque la structure de l'Eglise sur celle du pouvoir soviétique hypercentralisé et très hiérarchique afin de pouvoir agir en bonne coordination avec cette dernière. En outre les évêques doivent collaborer avec le NKVD voire devenir ses agents. Ce qui ne s'est pas fait sans heurts, ni sans douleurs. 


Evidemment, il n'était nullement question d'un réveil religieux massif, mais seulement d'une résurrection de l'Eglise conditionnée par les  intérêts du parti communiste et soigneusement endiguée. L'URSS reste un pays athée, qui tolère seulement un élan limité de religiosité. Ainsi les activités synodales de l'Eglise sont totalement contrôlées, et ses processions religieuses grandement restreintes. Cependant l'Eglise y gagne un soutien politique et policier parfois très utile. Le pouvoir soviétique met sa redoutable police au service de l'Eglise pour, par exemple, réintégrer au prix du sang  les gréco-catholiques (des orthodoxes ralliés à Rome) ukrainiens en mars 1946, afin de manifester l'unité de la Russie. De même, dans les pays Baltes et en Moldavie, l'Armée Rouge contraint les évêques locaux à renier le patriarche œcuménique (Pays Baltes) ou de Roumanie (Moldavie), et à se soumettre au patriarche de Moscou. En interne, le pouvoir soviétique bride l'Église, à l'extérieur, au contraire, il participe à son extension. 


Une alliance dans la droite lignée de la tradition de la symphonie entre le trône et l'autel … 


Si une telle alliance entre une Église et un pouvoir athée peut sembler choquante, rappelons qu'elle s'inscrit dans une longue tradition orthodoxe de coopération symphonique entre le trône et l'autel. L'Eglise Russe a agi de même avec le pouvoir mongol païen entre le XIIIème et le XVème siècle. Pendant quatre siècles, le patriarcat œcuménique de Constantinople a dû, bon gré mal gré, vivre une similaire tutelle au service de la Sublime Porte musulmane. L'Eglise Russse est loin d'être la seule à avoir collaboré avec le pouvoir bolchevik : en Roumanie par exemple l'Eglise passe un pacte très similaire avec l'Etat communiste. En échange de la réunion forcée et sanglante de l'Eglise uniate Roumaine avec le Patriarcat de Bucarest, l'Eglise va parfois collaborer avec la Securitate, et adoucir ses critiques contre le régime. Ces accords inégaux ne sont donc pas hors norme selon les critères orthodoxes. L'Eglise ne fait pas de pacte avec le Diable, elle assure sa survie de manière pragmatique et attend patiemment que de meilleurs jours arrivent.


… mais dont la particularité est l'instrumentalisation de la politique internationale du patriarcat au service de la politique religieuse Soviétique


Nous devons admettre qu'étudier la politique étrangère du patriarcat de Moscou sous cette période est extrêmement difficile, tant il est complexe de démêler ce qui relève de l'instrumentalisation de l'Eglise par le pouvoir soviétique, ou des convictions religieuses du patriarcat de Moscou, qui se sert de la coopération avec l'Etat communiste pour retrouver son rang d'antan brisé par la révolution d'octobre 1917. 


La conférence pan orthodoxe de Moscou de 1948 : un Kominform religieux ?


Une conférence pour célébrer la résurrection de l'Eglise et le triomphe de l'URSS sur le nazisme


Afin de profiter du formidable espoir soulevé dans le monde orthodoxe par sa renaissance, et du prestige immense de l'Union soviétique victorieuse du nazisme dont elle profite, l'Eglise Russe organise à l’occasion du cinquième centenaire de l’autocéphalie russe, une rencontre dans la capitale soviétique en juillet 1948 de toutes les Églises orthodoxes autocéphales. Cette « conférence pan orthodoxe » vise à la fois à célébrer avec faste la renaissance du patriarcat, et à débattre de cinq sujets d'importance pour le monde orthdoxe afin de trouver une position commune pour la seconde moitié du XXème siècles. Ces sujets sont : les rapports avec l'Eglise catholique et avec le mouvement œcuménique, alors qu'en Suisse des protestants créent le Conseil œcuménique des Eglises (COE), la validité des ordinations anglicanes, les relations avec les Églises antéchacédonienne et la question du calendrier. En effet, si la majorité des orthodoxes utilisent toujours encore le calendrier julien, quatre Églises ont adopté en 1923 une réforme calendaire qui permet presque l'usage du calendrier grégorien. On voit bien qu' un des objectifs de cette conférence est de permettre une discussion de haut rang qui puisse déboucher sur de nécessaires positions communes.   


Un concile sans le nom ? 


En tout dix Églises acceptent d’y être représentées. Constantinople et Athènes ne participent cependant qu’aux commémorations et s’abstiennent des débats. La deuxième Rome (Constantinople) milite pour amoindrir l'importance de l'aspect « pan orthodoxe » de la conférence, qui, de son point de vue, à tout d'un concile qui n'en a pas le nom. Or, la convocation d'un concile ne peut se faire que par le patriarche œcuménique, qui estime donc que Moscou marche dangereusement sur ses plates bandes. Il s'agit là d'un point critique de la conférence : Staline veut que cet événement soit le coup d'envoi d'un série d'actions visant à renverser l'influence du patriarche de Constantinople (vivant en Turquie, c'est-à-dire en pays allié de l'Occident), tandis que le patriarche Russe Alexis de Moscou lui préfère opter pour une stratégie bien plus prudente. 


La conférence s'ouvre le 8 juillet, et va durer jusqu'au 17. La langue sera le russe, alors qu'auparavant toutes les communications entre patriarches étaient, bien évidemment, en grec. Nous pouvons tirer trois grandes conclusions de la conférence : 


L'étonnante convergence des luttes entre communisme stalinien et ultra conservatisme orthodoxe


La première est la prudence du patriarcat de Moscou à ne pas apparaître comme une « troisième Rome ». Le patriarche Russe dément en prêche, au lendemain de la conférence, tous les mensonges que l'on propage sur l'Église russe et affirme  que cette Église ne désire aucunement que les autres Églises-sœurs, même les plus petites, lui soient soumises.  Ainsi cette conférence pour Moscou ne doit pas aboutir à des prises de décision contraignantes trop importantes, car cela reviendrait à violer les prérogatives du concile. Et celà même, alors que certaines Églises européennes étaient désireuses d'une plus grande uniformisation de la communion. Cela revient à ajourner toutes les prises de décisions nécessaires au renouveau de l'orthodoxie. L'union orthodoxe affirmée dans cette conférence est donc bien symbolique, et peu de choses sont faites pour lutter contre la fragilisation de la communion due aux actions unilatérales de certaines Églises qui se multiplient depuis le début du XXème siècle. 


La seconde est l'affirmation d'un rejet de l'occident catholico-protestant capitaliste et fascisant. Dans des textes au ton parfois surprenament violent, la conférence aboutit à une condamnation de l'oecuménisme vu comme un « panprotestantisme ». Nous devons y lire ici une manœuvre habile de Moscou pour déstabiliser le patriarcat œcuménique. Celui-ci étant, en parti, à l'origine de la constitution du CEO, et s'apprête à le joindre la même année ! Un « Appel à tous les chrétiens du monde » est émis le dernier jour de la conférence, et contient une diatribe incendiaire contre l'Occident catholico-protestant décrit comme belliciste. La religion catholique est particulièrement attaquée. La dénonciation du Vatican contenu dans le texte est à la fois religieuse et politique. On le décrit comme un centre du fascisme international toujours du côté des puissants de ce monde  et agissant contre les intérêts des travailleurs. Ici la dimension politique de la conférence semble évidente. On pourrait penser  que c'est sous l'influence du pouvoir sovétique que de pareils propos sont proclamés (le journal italien Il Quotidiano parle même d'un  Kominform religieux). Ce serait ne pas prendre au sérieux d'une part la qualité des débats et la bonne foi réelle des participants, et d'autre part les arguments purement religieux et historiques avancés. La virulence des débats illustrent que l'on touche ici aussi des lignes de fractures internes à l'orthodoxie qui existent encore aujourd'hui. Car ces mêmes sujets (oecuménisme, rapport au catholicisme) ont en partie causé l'échec du concile pan orthodoxe de 2016. 


Le troisième point est la question relative à l'anglicanisme. C'est l'un des points qui fait l'objet d'actes unilatéraux qui déstabilisent la communion orthodoxe. A partir du XIX siècle, certains clercs orthodoxes voient dans l'anglicanisme la résurrection d'un christianisme occidental libéré des erreurs du papisme. L'anglicanisme de la première moitié du XXème siècle et l'orthodoxie partagent en effet de très nombreux points communs historiques et dogmatiques : hiérarchie ecclésiale similaire, culture synodale, rejet du centralisme pontifical, attachement à la tradition des pères… Les patriarcats de Jérusalem, de Constantinople et de Roumanie dans les années 20 et 30 reconnaissent la validité des sacrements anglicans (ce qui n'est pas encore reconnaître l'appartenance de l'anglicanisme à la communion orthodoxe). L'Église Russe elle-même entretient de bon lien avec Cantorbury. Deux positions antagonistes vont s'opposer : l'Eglise roumaine aspire à encourager un rapprochement général des deux communions, tandis que l'Église russe, bien plus prudente, rappelle que beaucoup de points majeurs séparent encore les orthodoxes des anglicans. La résolution finale aboutit à un texte amical qui espère un futur concile d'union, mais se tait sur la reconnaissance de la validité des sacrements anglicans. 



Le bilan contrasté de la conférence pan orthodoxe : 


D'un point de vue symbolique, cette conférence acte le triomphe de l’Église orthodoxe russe, comme le titre un article de l’organe officiel du Patriarcat. Réunir autant de patriarches en un seul point pour autant de jours est un événement qui ne s'était pas observé depuis bien longtemps. L'Eglise Russe en outre s'affirme comme bouclier de l'orthodoxie face au catholicisme et au protestantisme. La présence, même amoindrie, du patriarcat de Constantinople à la conférence est une belle preuve d'unité de la communion qui participe à célébrer avec faste la résurrection du patriarcat de Moscou. Enfin certains sujets urgents ont pû y être abordés afin d'enfin trouver une position commune, par exemple sur la question de l'oecuménisme. Si sur tous les autres sujets n'ont pas pu faire l'objet du même traitement, ne serait ce que discuter ensemble de ces questions permet d'apaiser les tensions. Enfin, il faut noter la très grande prudence du patriarcat de Moscou qui à très habilement joué pour éviter l'écueil mortel pour la communion de transformer la conférence en un concile. Alexis de Moscou prend bien soin de préciser qu'aucune des résolutions n’est contraignante. 


C'est là justement où le bât blesse : si la conférence à permis de discuter, finalement aucune décision majeure n'a été prise. La question calendaire reste flottante, de même pour la question du rapport à l'Anglicanisme qui finalement acte bel et bien les divergences d'opinion interne à la communion. Et malgré neuf jours de dialogue, bien des points critiques dont nous avons déjà parlé, ne sont pas abordés. En outre, les quelques points de convergences actés par la conférences sentent parfois le souffre, et marque une étrange convergences d'opinions entre fanatiques orthodoxes et communisme stalinien : la déclaration anti catholique est caricaturale, parfois grossière, L'« Appel à tous les chrétiens du monde » est d'un orgueil déconcertant, qui prouve surtout au monde entier que le parti communiste dispose de bon relais dans l'Église orthodoxe russe. Le rapprochement avec les anglicans ne durera pas. La condamnation de l'oecuménisme est du même genre, d'autant plus qu' elle va dans une position inverse à celle de Constantinople, ce qui revient à ajouter un sujet de division interne à la communion. Finalement ce sont les ultraconservateurs qui ont eu le fin mot de l'histoire … paradoxale pour une conférence d'Églises communistes. 



Une relation avec l'État soviétique fluctuante, entre persécution et instrumentalisation (1948-1991) 



Rencontre de hauts dignitaires de l'Eglise orthodoxe russe avec le secrétaire général Mikhaïl Gorbatchev, 1988.



Le retour des persécutions en URSS…


Après la mort de Staline en 1953, l'URSS passe dans les mains de Nikita Kroutchev. Si l'Occident garde de lui le souvenir d'un dirigeant communiste réformateur, cela mérite d'être nuancé, notamment au regard de la question religieuse. En 1958, il décide personnellement d'entamer une nouvelle campagne de persécution religieuse. C'est à cette occasion que l'on peut observer l'étrange conséquence de la « symphonie » : si l'Eglise vit une dure persécution en URSS avec des milliers d'églises qui ferment, des prêtres et des religieuses qui meurent en prison, et des croyants qui doivent apostasier sous la contrainte, le patriarche doit nier tout cela devant les médias étrangers ! D'après certains rapports, l'infiltration du KGB (nouveau nom du NKVD) au sein de l'épiscopat explique en partie cette dissonance cognitive. Le prêtre dissident Gleb Pavlovich Yakunin (1934-2014), ira même jusqu'à affirmer que le patriarche Alexis lui-même est un agent du KGB. Si cela est difficile à prouver, il n'en reste pas moins certain que le KGB avait toujours son mot à dire sur la nomination des évêques. A la destitution de Kroutchev en 1964, la vague de persécution s'estompe.  


… N'empêche pas le Parti Communiste de mettre l'Église au service de son « oecuménisme bolchevik » ou de sa politique de restauration morale 


Au même moment, en 1961, Kroutchev ordonne à l'Eglise orthodoxe Russe, et aux autres Églises du bloc de l'Est, de rejoindre le COE qu'elles avaient vilipendé en 1948. Ceci, à la fois, pour disposer de relais qui pourront modérer les critiques des Églises chrétiennes membres du COE envers l'URSS, et  pour améliorer l'image de l'URSS en Occident. Le COE ne condamnera donc pas l'invasion de la Tchécoslovaquie par l'URSS en 1968. Et il sera donc critiqué pour s'être montré parfois aveugle sur la persécution des chrétiens en Union Soviétique. D'après les renseignements suisses, l'actuel patriarche russe Cyrille de Moscou, ancien représentant de l'Eglise orthodoxe Russe au COE fut lui-même un agent du KGB chargé d'espionner et d'influencer le conseil. Nous resterons prudents sur la véracité de ces affirmations. 


Plus tard dans les années 70 et 80 inquiet de voir la société soviétique basculer dans une crise morale et sociale le pouvoir soviétique nuance sa promotion du matérialisme athée. Au contraire, il commence à encourager le développement de la doukhovnost (spiritualité). Une spiritualité non-religieuse, fondée sur le respect de son devoir de citoyen, la vie familiale, la sobriété (l'alcoolisme est un vieux péché slave en Europe de l'Est) et la morale. L'Eglise Orthodoxe trouve ici un maigre espace public dans lequel elle peut s'insérer avec l'accord du pouvoir soviétique.  Nous devons insister sur cette période pourtant apparemment transitoire de l'histoire religieuse russe. Car nous pouvons y voir la matrice religieuse réelle du poutinisme, bien plus inspirée de pragmatisme spirituel soviétique que du tsarisme mystique et prosélytisme. 




L'ère Poutinienne entre rupture avec l'athéisme soviétique et continuité dans l'instrumentalisation de l'Eglise par l'Etat (2000-2023)


En 1991, l'URSS s'effondre. L'Eglise russe se libère enfin du carcan soviétique et revit. Des milliers d'Églises rouvrent. En 2000, avec l'arrivée de Poutine au pouvoir une nouvelle relation se met en place, qui acte le retour plein et entier de la symphonie romaine entre le trône et l'autel. Attention à ne pas croire comme beaucoup de journalistes occidentaux (de gauche comme d'extrême droite) que Poutine est un « nouveau Tsar chrétien ». L'officier du KGB est un pur produit du système répressif soviétique, et n'a quasiment jamais parler en public de sa foi. On ignore s'il croit en Dieu. Au début de son premier mandat le sujet religieux l'intéresse peu. La relation gagne réellement en profondeur dans les années 2010 lorsque le régime Poutinien a pu définitivement réinstaller en Russie une dictature nationaliste. Poutine, autrefois plus réservé sur ce terrain, renforce encore plus la place de l'Eglise en échange d'un soutien plein et entier à son pouvoir. Toutefois le patriarche ne suit pas toujours le président et reste par exemple relativement silencieux lors de l'invasion de la Crimée puis du Donbass en 2015. Cela n'a pas durer : depuis l'invasion de l'Ukraine de 2022, l'embellie entre le patriarche et Poutine ne cesse de se confirmer. Nous allons le voir, la politique d'instrumentalisation du patriarcat par le Kremlin initiée par Staline est au beau fixe avec Poutine. 


D'une Église socialiste au service de l'URSS à une Église en croisade contre le wokisme


Dans la Russie Poutinienne, l'Eglise joue un double rôle : intérieurement il doit servir de support pour la diffusion de l'idéologie nationale-conservatrice du Kremlin. On peut presque affirmer que cela fait de l’Église la branche spirituelle de l’État, un relais et un soutien auprès de la population. Diplomatiquement, l'Église doit continuer, comme du temps soviétique, à gagner à la cause russe les orthodoxes et chrétiens du monde entier. 


Moscou dispose de moyens sans commune mesure, et d'un prestige important…


Il faut dire que certains faits viennent renforcer la force de frappe du patriarcat de Moscou. Actuellement sur 140 millions d'orthodoxes, il exerce son influence sur plus de 60 millions de croyants. Soit presque la moitié des orthodoxes du monde entier. En outre, depuis l'avènement de Poutine la Russie se fait le chantre du conservatisme anti-woke, ce qui arrange bien l'Eglise de Moscou qui voit le discours de l'Etat et de l'Eglise s'aligner (presue) parfaitement. Cela constitue un exemple séduisant de symphonie entre l'Eglise et l'Etat qui alimente le prestige de l'Eglise orthodoxe russe. Par ailleurs, en échange du soutien ecclésiale, Poutine offre de nombreux avantages à l'Église : avantages fiscaux, dons financiers, droit d'enseigner la foi dans les écoles publiques, retour au culte de nombreuses églises, d’œuvres d'art et de monastères confisqués du temps de l'URSS. Et comme du temps de l'URSS et du tsarisme, les confessions « non-traditionnelles » protestantes et catholiques sont discriminées, et leur prosélytisme condamné. 



… au prix d'un certain discrédit pour une partie de la population russe…


Notons que l'opposition civile parfois très forte à cette politique religieuse prouve que la quasi-fusion de l'Eglise et de l'Etat a un prix. Dans le système poutinien, on ne peut critiquer Poutine mais on peut critiquer son Église et son patriarche. Une certaine partie de la société méprise ouvertement cette Église richissime et préfère se tourner vers des cultes protestants (qui ont un grand succès à l'Est de l'Oural) pour les plus pauvres, ou néo-païens rodnovériens parmis les sphères les plus aisés. Cette désaffiliation religieuse est toutefois minoritaire. Pour la grande majorité des Russes, l'Eglise du patriarcat de Moscou est leur Église même s'ils n'y mettent les pieds que pour y être baptisés et y être enterrés. L'attachement identitaire à l'Eglise est encore extrêmement prégnant en Russie. La preuve : un tiers des Russes qui se disent orthodoxes… Se disent à la même occasion athées. Paradoxe qui n'en est pas un. 


Plus inquiétant pour l'Eglise, le sécularisme progresse en Russie avec une pratique religieuse qui s'effondre chez les plus jeunes. En 2024 seulement 1% de la population a assisté à la liturgie de Noël. un chiffre bien plus bas que dans nombre de pays européens secularisés. La foi orthodoxe russe est souvent superstitieuse, très identitaire et se pratique surtout par des gestes culturels simples : embrasser une icône, faire brûler un cierge… On est loin de l'image d'un pays chrétien modèle.  


Enfin, ouvrons rapidement une parenthèse : comme bon nombre d'Églises orthodoxes, l'Eglise Russe accueille en son sein une grande diversité de courants, partageant une même foi mais souvent avec des convictions politico-religieuses opposées. Le patriarche Cyrille n'incarne pas l'Eglise Russe, tous les clercs, théologiens et fidèles ne sont pas en accord avec lui. On trouve en son sein tant des laïcs ultra-nationalistes, que des clercs aux opinions bien plus libérales. Dans une Russie dans laquelle les opinions ultra-nationalistes se propagent avec succès, Poutine et Cyrille tentent de tempérer les ardeurs des radicaux tant au sein de l'Etat que de l'Eglise. On pourrait dire qu'il sont donc l'un comme l'autre, politiquement au centre, ou au centre-droit de l'échiquier politique russe. 


Douguine, le nouveau Raspoutine ?


Les médias occidentaux décrivent souvent l'idéologue fasciste russe Alexandre Douguine comme un conseiller religieux du président Poutine. Disons le tout de suite : rien ne vient confirmer cette idée reçue. D'une part car Douguine n'est pas Raspoutine, et n'a visiblement aucune influence sur Poutine et d'ailleurs n'a quasiment aucune influence en Russie où il est peu connu et méprisé par la communauté universitaire. D'autre part, si Poutine a un conseiller religieux, c'est Cyrille de Moscou, et certainement pas cet idéologue ésotérique franchement hérétique d'un point de vue orthodoxe. 





… et à condition de servir le Kremlin et ses intérêts


D'autant plus que l'alliance de l'Eglise avec Poutine n'est pas sans une certaine hypocrisie. Premièrement et surtout par rapport à la politique religieuse du Kremlin. Comme nous l'avons dit sur nombre de points Poutine est bien plus un continuateur de l'URSS que des Tsars. Et sa politique religieuse est en accord avec cette affirmation : la Russie Poutinienne utilise les religieux officiels et toutes les religions officiels (y compris l'Islam et le Bouddhisme) comme des instruments au service de la paix sociale, de la création et de la diffusion d'éléments de langages idéologiques auprès de la population (l'homophobie, la promotion de la famille hétérosexuelle, la moralité, le patriotisme…) et comme relais d'influence diplomatique et culturelle à l'étranger. On voit comme cette politique pragmatique et finalement peu idéologique s'inscrit de la continuité de la doukhovnost soviétique en version plus libéral. Et cela marche autant pour l'Eglise russe… que pour l'Islam Russe qui bénéfice autant des largesses du Kremlin. En échange de cette promotion et de ces largesses le régime demande des concessions aux institutions religieuses. Comme notamment une auto-restriction envers les initiatives prosélytistes des orthodoxes envers les musulmans russes et vice et versa. Le patriarcat de Moscou doit également tolérer la légalisation de la contraception, un droit sur le divorce très souple, la présence de plus en plus visible d'une forte population musulmane sur son sol, et doit accepter de ne pas être suivie par le pouvoir sur les quesitons relatives à l'avortement, mais qu'importe. Cela n'est pas forcément incohérent dans l'optique de la symphonie romaine, et il faut bien faire des compromis. Enfin, et surtout, la politique étrangère de Poutine s'aligne avec celle de Cyrille sur un point fondamental : le retour de la domination russe sur l'espace de l'ancienne Union Soviétique. Pour cela l'Eglise utilise, avec plus ou moins de succès, ses nouvelles armes : des finances solides, un discours décliniste anti-occidentale, et l'affirmation d'une idéologie de l'unicité du monde russe orthodoxe appelé Russkiy Mir




Le concept du Russkiy Mir, la théorie de la troisième Rome 2.0 


Un concept au départ géopolitique…


Vladimir Poutine entend utiliser l’Église orthodoxe dans sa stratégie d’influence, en particulier avec la promotion du monde russe (Russkij mir). Il ne s'agit pas tant d'un outil de soft power linguistique qu'un concept civilisationnel. Il est question de promouvoir l'unité avec les russophones des anciennes républiques soviétiques et avec la diaspora russe en général. Cette stratégie a de quoi inquiéter les voisins de la Russie, car le russe était la langue de communication unificatrice en URSS. De plus, l’adjectif russkij ne renvoie pas à la Russie (Rossija), pour laquelle l’adjectif est rossijskij, mais aux peuples, langues et cultures issues de la Rus’ de Kiev, et qui regroupe notamment les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses. Parfois ce concept peut être utilisé plus largement pour justifier la domination russe sur tous les voisins de la Russie au nom d'un héritage civilisationnel commun. C’est une logique impériale, en ce sens qu'elle valorise le régime politique de l'autocratie (terme politique russe qui veut que l'Etat soit dirigé par une unique personne autoritaire), et qu’elle nie l’idée d’État-nation. Ce concept à notamment été utilisé expressément par Poutine pour justifier l'invasion de l'Ukraine. 


… assimilé par l'Eglise Russe 


Cyrille de Moscou reprend ce concept mais en l'adaptant pour un contexte religieux. Lors d’une réunion avec le clergé moldave dépendant du patriarcat de Moscou, il a, par exemple, justifié l’appartenance de la Moldavie à la sainte Russie. La Moldavie est pourtant peuplée par une majorité de Roumains de culture et de langue latine, ce ne sont pas des slaves. Le Monde Russe ici n’est pas une réalité ethno-linguistique, mais un concept spirituel. L’Église orthodoxe russe n’est pas russe par la nationalité des fidèles, mais par la référence à la sainte Russie (Svjat Aja Rus’). Non seulement l’unité du monde russe se fait par l’orthodoxie, mais sainte Russie est pratiquement synonyme d’orthodoxe. Elle est l'orthodoxie par excellence. Le métropolite Hilarion, primat de l’Église orthodoxe russe hors-frontières, déclare qu’être russe, c’est être orthodoxe et vivre selon les prescriptions de l’Église. Cette idée que la Russie est le monde orthodoxe par excellence est un écho de la théorie de la Troisième Rome. La sainte Russie est une notion spirituelle, qui trouve d'une part une incarnation politique dans l'opposition de la Russie conservatrice avec l'Occident sexuellement dégénéré, et d'autre part elle s’incarne quand même dans l’État russe, protecteur naturel du monde orthodoxe depuis la chute de l'Empire Romain d'Orient : on voit ici comment le patriarcat de Moscou peut servir de poisson-pilote à l’influence russe. Cela s’est traduit par la réaffirmation de l’autorité du patriarcat sur la diaspora, mais aussi par une tentative pour resserrer les liens avec d’autres Églises pour les faire entrer dans l’orbite du monde russe, comme Antioche ou l'Eglise de Géorgie. 



Une pareille idéologie ne peut que conduire à l'affrontement avec Constantinople 


Il en va sans dire que ce concept ne peut, qu'in fine, provoquer des frictions avec Constantinople, tant il est évident qu'il vise à affirmer une supériorité de Moscou sur toute la communion. On ne peut qu'y voir une volonté de renverser la domination hélène sur l'orthodoxie. Il est important de noter à quelle point cette idéologie est intrinsèquement liée au contexte politique Russe, ne serait-ce que parce qu' elle ne se conçoit que dans le cadre d'une alliance entre une Église et un État expansionniste, conservateur, et allié à l'Église. On doit donc y voir une facette de l'impérialisme Russe. 


La continuation de la coopération entre l'Eglise et le Kremlin dans la politique étrangère Russe : l'exemple de l'Eglise de Géorgie et de l'Eglise d'Antioche 


L'Eglise de Géorgie, l'allié involontaire du Kremlin 


L'étude des relations entre le patriarcat de Moscou et l'Église orthodoxe géorgienne est sans doute le cas le plus pertinent pour analyser comment politique étrangère du Kremlin et diplomatie religieuse du patriarcat s'imbriquent et se soutiennent mutuellement pour à la fois soutenir la politique russe de contrôle de l'espace ex soviétique, et le renforcement de la position du patriarcat de Moscou dans la communion ortodoxe. Nous verrons ensuite un exemple tout aussi pertinent, celui de de l'Eglise d'Antioche. 


Une Église de Géorgie à l'indépendance atrophiée 


Commençons par aborder l'histoire des relations entre la Géorgie et la Russie. Au début du XIXème, la Russie s'empare du royaume de Géorgie, et au passage révoque son autocéphalie en 1811. L'Eglise géorgienne est donc annexée par l'Eglise orthodoxe Russe. En 1918, profitant du chaos de la guerre civile russe, l'Eglise géorgienne rétablit son autocéphalie. Sous l'URSS, elle devient donc l'unique institution géorgienne pouvant défendre l'identité nationale contre la politique de Russification soviétique. Plus largement, elle défend pendant l'ère soviéitque les droits des Géorgiens opprimés par le pouvoir communiste. Elle en tire un immense prestige encore largement visible aujourd'hui. Néanmoins, tout comme l'Eglise orthodoxe russe, le KGB lui impose sa collaboration, avec tout ce que cela implique de zone d'ombre et de liens obscurs entre les services secrets et les monastères. En outre, le patriarcat de Tbilissi est maintenu dans une relation asymétrique avec Moscou via des liens de dépendances diverses qui en font une Église à l'indépendance incomplète. 


1991-2008 : La Géorgie prend résolument le chemin de l'Ouest, et se détache à grande vitesse de la Russie


Soumis pendant deux siècles au colonisateur russe, la Géorgie se sépare de la Russie en 1991, mais est déchirée par des tensions causées (entre autres) par deux régions séparatistes soutenues par Moscou. La guerre qui s'ensuit s'achève par la défaite nette des Géorgiens. La Géorgie prend alors un tournant résolument pro occidentale en adoptant des institutions et des valeurs démocratique, et en essayant sans succès jusqu'à présent d'adhérer à l'Otan et à l'UE. En août 2008, après 15 ans de tensions armées avec les séparatistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie, la Russie envahit la Géorgie, et doit subir l'occupation par la Russie de 20% de son territoire (voir carte). Vers la fin de la décennie 2010, le parti au pouvoir Rêve Géorgiens (autrefois pro européen) entame un tournant géopolitique pro russe, dont l'intensité s'est renforcé avec l'invasion de l'Ukraine. Il est soutenu en cela par une large partie de l'Eglise orthodoxe géorgienne, de plus en plus vent debout contre l'occidentalisation du pays





Une Église Géorgienne particulièrement puissante 


La Géorgie est une exception en Orthodoxie à plus d'un titre. Notamment car la relation qu'elle entretient avec l'Etat Géorgien est celle qui se rapproche le plus du modèle de la symphonie romaine tant le pouvoir politique est dépendant de son soutien. Avec à la fois une population la plus croyante d'Europe, et une confiance dans les institutions étatiques quasi inexistante, tant elles sont corrompues et instables. L'Église paraît incarner à elle seule toute la nation géorgienne. Devant un tel décalage, les politiques doivent régulièrement faire appel au patriarche Élie II pour regagner en légitimité auprès de la population. A tel point que l'Eglise joue un jeu d'égal à égal avec l'État et peut se permettre de ne pas respecter la loi, comme ce fut le cas lors de la crise de la covid 19. Cela donne à l'Eglise un pouvoir politique immense qu'elle utilise en coulisse, sans prendre trop ouvertement parti. 



Une Église en phase à la fois logiquement avec Moscou et avec le discours politique du Kremlin


Exactement comme l'Eglise orthodoxe russe, Staline contrôle la résurrection de l'Eglise orthodoxe géorgienne. Le parallèle avec l'Eglise de Russie ne s'arrête pas là : comme elle, sa réorganisation se fait sur un modèle durement hiérarchique, avec une forte présence du KGB dans ses rangs. Afin d'éviter que cette institution puisse devenir un creuset du nationalisme géorgien, Staline s'arrange avec le patriarcat de Moscou pour que ce soit ses écoles et ses séminaires qui forment le clergé Géorgiens. Avec l'indépendance, ces liens ne vont pas tout à fait se distendre. Encore aujourd'hui, les séminaristes géorgiens sont pour une large partie envoyés en Russie. Au Saint-Synode (organe de gouvernement) de l'Église géorgienne, prêt de la moitié ces hiérarques en 2022 ont été formés en Russie et aucun n'a reçu une éducation religieuse dans un pays autre que la Géorgie ou la Russie. A un niveau plus culturel, la littérature religieuse est souvent issue de traduction d'auteurs russes. 


Aidée en cela par son ultra conservatisme qui oeuvre en faveur du rapprochement avec l'Eglise russe


En outre, l'Eglise Géorgienne est l'une, si ce n'est la plus conservatrice, des Églises de la communion orthodoxe. Elle se montre donc particulièrement virulente quand le patriarche œcuménique ose aborder des sujets tels que l'oecuménisme. L'Eglise géorgienne est réputée être l'Eglise la plus anticatholique de la communion orthodoxe et l'a prouvé en 2016 en interdisant à ses croyants de rencontrer le Pape François qui était en visite dans le pays. Cela l'a poussé d'ailleurs à s'opposer au président Géorgien pro Européen Mikheil Saakachvili qui en 2011 avait travaillé sans succès à ouvrir quelques droits aux religions minoritaires. Cette ligne conservatrice se retrouve dans la ligne morale de l'Eglise, qui semble faire de l'homosexualité et des moeurs sexuelles en général une véritable obsession. L'Eglise est donc particulièrement active en interne, comme à l'international, pour faire barrage aux évolutions des mœurs sexuelles et familiales. Tout cela participe à pousser le clergé à être de plus en plus hostile à l'Occident, et à l'adhésion européenne. Car il estime que devenir membre de l'Europe sera synonyme de devoir adopter une législation progressiste. Cette peur est bien entendu largement exploitée par les réseaux favorables au Kremlin qui abusent à outrance de la rhétorique de « frères orthodoxes » russes et Géorgiens défenseurs de valeurs communes face à l'Occident dégénéré. D'un point de vue ecclesiale, cela pousse Tbilisi à se méfier des Églises orthodoxes hellénistiques, jugées trop conciliantes avec les catholiques, pour leur préférer l'Eglise Russe, perçue comme plus conservatrice. 



La question de l'Abkhazie, point névralgique de la dépendance de Tbilisi envers Moscou 


Mais par-dessus tout, ce qui contraint, plus qu’il n'encourage, l'Eglise de Géorgie à se montrer tolérante avec la Russie est le conflit séparatiste dans le nord. La République sécessionniste d'Abkhazie a en effet créé sa propre Église pro russe, l'Église othodoxe Abkhaze, afin d'acter l'indépendance totale vis-à-vis de la Géorgie. Elle cherche le soutien de Moscou pour devenir, soit autocéphale, soit autonome au sein de l'Église Russe. Celle-ci continue de considérer que l'Abkhazie est religieusement sous l'autorité de Tbilissi, mais entretient une certaine ambiguïté à ce sujet. Le patriarche Géorgien est conscient que Moscou conserve le statu quo uniquement pour disposer d'un moyen de pression sur lui. 


A noter que l'Abkhazie est un cas d'étude particulièrement intéressant, car une seconde Église sécessionniste Abkhaze existe, mais celle ci est nationaliste, et tournée vers Constantinople, afin d'obtenir une Église et une nation Abkhaze à la fois indépendante de Moscou et de Tbilisi. 



Tout cela aboutit à des prises de positions souvent conformes aux intérêts du Kremlin


Il en résulte que l'Eglise orthodoxe géorgienne se montre publiquement très tolérante envers la Russie. Ses liens avec l'Etat russe sont profonds notamment avec Elie II, le patriarche Géorgien (véritable idole en Géorgie tant il est populaire). Historiquement, à partir de 2008  la Géorgie a rompu tout lien diplomatique avec son agresseur. Elie II a donc joué le rôle d'intermédiaire entre le Kremlin et son pays. Il qualifie en 2016 Poutine d'homme « chaleureux et sage ». Politiquement, il s'est montré souvent hostile vis-à-vis des deux présidents nationalistes les plus hostiles à la Russie Zviad Gamsakhourdia et Mikheil Saakachvili. En 2023, il envoie même une missive au Phanar (rédigée en anglais et non en grec comme le veut la coutume) pour se plaindre des persécutions opérées par l'Etat ukrainien contre les Ukrainiens fidèles à l'Eglise orthodoxe Russe (voir quatrième partie pour plus d'explications). Sur ce point, il rejoint pleinement le narratif de Cyrille de Moscou. 


Au niveau ecclésial, paniqué à l'idée que la jeunesse abandonne la foi et adopte des standards occidentaux, des évêques, parfois même membres du saint synode, prêchent le rapprochement avec la Russie pour la rejoindre dans sa croisade contre l'Ouest perverti. Et comme nous l'avons déjà évoqué plus haut, l'Église Géorgienne sabote en 2016 le concile pan orthodoxe, à la fois pour s'opposer au document sur l'oecuménisme et peut-être aussi pour soutenir Moscou.




… bien que l'influence de Moscou sur l'Eglise Géorgienne soit de plus en plus contesté en interne


Face à ce constat, les institutions européennes et otaniennes tentent de briser la glace avec les clercs géorgiens. L'UE invite plusieurs représentations du clergé à rendre visite à Bruxelles, afin de nuancer leurs opinions anti occidentales. En outre, le caractère résolument réactionnaire d'une partie du clergé, ses liens pas toujours nets avec les services secrets, ainsi que sa pure et simple négation des abus sexuels commis en son sein finissent par discréditer l'image de l'Eglise auprès de la jeunesse. A tel point qu'en 2019, pour la première fois, l'armée dans les enquêtes d'opinion dépasse l'Eglise comme l'institution la plus populaire en Géorgie. Enfin, la situation de toute puissance de l'Eglise Géorgienne pourrait commencer à vaciller : l'immense Elie II est d'un âge avancé, et sa succession s'annonce difficile tant aucun des évêques géorgiens ne l'égale en popularité et en charisme. Celui qu'il semble avoir choisi comme successeur est un pro russe, qui devra affronter la dynamique aile pro occidentale de son Eglise. Face à une jeunesse résolument politiquement libérale, aspirant à rompre avec la Russie, le risque est grand que l'Eglise géorgienne finisse par devoir affronter son propre peuple. 



L'Eglise d'Antioche : la protégée de l'Eglise Russe


De profondes racines historiques lient le patriarcat d'Antioche à la Russie 


Les récentes prises de position du patriarcat d'Antioche peuvent également illustrer la coordination entre la politique étrangère russe et l'action du patriarcat de Moscou. L'Eglise d'Antioche (dont le siège depuis le XIVème siècle n'est plus à Antioche mais à Damas) est la plus ancienne du monde, sa fondation est évoquée directement dans le livre des Actes des apôtres. Sa population vit depuis le VIIème siècle son domination musulmane, et a du subir dans son histoire moult persécutions et conversions forcées à l'Islam. Son alliance avec le Kremlin trouve ses racines du temps des croisades. Les Francs, catholiques, tentent de contraindre sans succès les orthodoxes du patriarche d'Antioche de se rallier à Rome. Il en résulte une profonde aversion de ce patriarcat pour le catholicisme.  


Au XIXème siècle, le patriarcat est victime d'une compétition géopolitique entre la France (encore une fois) qui encourage les chrétiens orthodoxes à se réunir à Rome, et la Russie, qui depuis deux siècles, soutient déjà le clergé grec orthodoxe. L'objectif pour ces deux puissances est de disposer de relais économique, politique et culturel dans le monde arabe via des chrétiens de leur confession. Moscou perd dans cette lutte contre la France, car sa stratégie est de soutenir les vieilles structures cléricales d'ethnie grecque rejetées par les fidèles tous de culture arabe. Alors que l'Eglise uniate catholique (appelée melkite) est elle de langue et de clergé arabe. Néanmoins, via un soutien financier important, et un rôle de médiateur entre peuple arabe et clergé grec, Moscou parvient à solidifier le patriarcat d'Antioche. En conséquence, Antioche à la fin du XIXème siècle remplace son clergé grec par un clergé arabe.  


 

Un lien qui s'est encore renforcée avec la guerre civile de 2011


En 2011, commence la guerre civile syrienne. Trois ans après, Daech commence sa rébellion qui va le porter aux portes de Bagdad. Les chrétiens sont des cibles pour les rebelles islamistes qui détruisent leurs Églises, les soumettent au racket et à la rançon. Progressivement, vers 2015, la Russie va intervenir pour sauver son allié syrien des rebelles islamistes. L'Eglise d'Antioche déjà historiquement très pro russe va encore accentuer son alignement sur Moscou. 


Bien évidemment, Antioche soutient pleinement la Russie dans sa lutte contre Constantinople en Ukraine. Elle reprend fidèlement ses éléments de langage, par exemple pour appeler à la concorde et à l'amour entre Russes et Ukrainien « issus des mêmes fonds baptismaux », sans évoquer le mot guerre ou invasion alors que la Russie vient tout juste d'attaquer son voisin. Dans le conflit entre Constantinople et Moscou, Antioche prend toujours le camp de la seconde, mais sans condamner de manière aussi dure Constantinople, avec laquelle les liens continuent encore aujourd'hui d'exister. 


Une Église mandataire 


Dans les plans géopolitiques Russe, Antioche peut servir d'Église proxy (mandataire) pour Moscou, afin de servir de relais d'influence sur d'autres éléments de la communion orthodoxe. Par exemple, en mai  2021, afin de faire pression sur l'Eglise géorgienne le patriarche d'Antioche Jean X reçoit le président de la république séparatiste d'Abkhazie. Ce qui fait craindre à Elie II de Géorgie une reconnaissance de l'autocéphalie de l'Eglise orthodoxe Abkhaze par Antioche. On doit y lire une invitation claire à se rapprocher sous la contrainte de Moscou. 


L'immigration des chrétiens syriens vers les EUA pourraient à l'avenir contester la domination Russe sur l'Eglise d'Antioche 


A noter, que plus le temps passe, plus l'émigration des chrétiens grec orthodoxes vers l'Amérique du Nord s'intensifie. Une large partie des fidèles d'Antioche vivent en Amérique où ils constituent numériquement la troisième communauté orthodoxe des EUA. Il n'est pas impossible que Washington se serve de cette communauté américaine pour faire pression sur Antioche afin d'infléchir son penchant pro russe. D'autant plus que, comme bon nombre d'Églises de la communion, Antioche est très dépendante d'un point de vue financier de sa riche diaspora occidentale. 


L'avenir très incertain du patriarcat œcuménique de Constantinople, berceau chrétien en terre d'Islam



Nous avons vu à quel point le patriarcat œcuménique de Constantinople joue un rôle décisif autant dans la préservation de l'unité du monde orthodoxe, que dans l'endiguement de l'appétit du patriarcat de Moscou pour dominer le monde orthodoxe. Cependant, la conjoncture politique et démographique de la Turquie moderne met en cause son existence même. Autrefois coeur battant de la civilisation chrétienne durant toute l'Antiquité tardive et le haut Moyen Age, celui ci est désormais le dernier souvenir vivant de l'histoire romaine à Istanboul, capitale économique et religieuse de la très nationaliste République turque. 


Une Eglise qui souffre de l'absence d'Etat protecteur sur son siège patriarcal 


Le patriarcat œcuménique dirige surtout les chrétiens orthodoxes de la Turquie contemporaine, où se trouve son siège patriarcal à Constantinople, dans le quartier du Phanar. Autrefois centre mondial de l'orthodoxie, Constantinople est devenue en raison des événements tumultueux du siècle dernier une ville dont la présence chrétienne est sur le point d'arriver à son point final.

Comme nous l'avons vu dans la première partie, dans l'ère des nationalismes, la présence de ces chrétiens en Turquie pose problème aux dirigeants ottomans, qui décident de les exterminer en 1915. Le génocide arménien en effet concerne aussi les chrétiens arabes et grecs. Et ceux qui ne furent pas massacrés en 1915 furent chassés de Turquie lors de la guerre gréco turc de 1919 à 1922. Ou lors des événements de 1955 et de 1964 quand le gouvernement Turc les instrumentalise quand surviennent les tensions avec son voisin grec. Résultat : aujourd'hui il ne reste environ plus que trois mille cinq cents chrétiens grec orthodoxes en Turquie, tous à Istanbul. 


Un déséquilibre entre une situation intérieure catastrophique et une mission lourde à porter


L'Etat turc ne veut plus conserver ce souvenir de la présence grecque en Asie Mineure


L'Histoire a doté le patriarcat de Constantinople d'une immense influence sur le monde orthodoxe. Mais celui-ci vit replié sur une communauté chrétienne locale absolument rachitique, qui n'a pas cessé de diminuer depuis un siècle. Et l'Etat turc semble ne plus vouloir s'encombrer de ce dernier leg de l'Empire Romain d'Orient. Ainsi il multiplie contre lui les discriminations dans le but de faire pression sur le voisin grec. Le plus grave et la fermeture de son unique séminaire en Turquie : celui de Halki en 1971. 


En outre, la loi turque oblige le Phanar à choisir son patriarche parmi les citoyens turcs de naissance. Or au vu du faible nombre de chrétiens orthodoxes de la communauté grec restante en Turquie, le choix du successeur devient réellement problématique. Pour cette raison, la succession du patriarche Bartholomé, actuellement âgé de 83 ans pose question : qui est capable de lui succéder ? La question n'a toujours pas de réponse satisfaisante à l'heure actuelle. 


L'affaiblissement du patriarcat, un danger mortel pour l'orthodoxie


La conjoncture de tous ces dangers fait peser un danger mortel sur le patriarcat œcuménique. Sa disparition, ou même son affaiblissement, serait un cataclysme pour l'unité de la communion, car la nature ayant horreur du vide, cela ouvrira la boîte de pandore des passions et des rivalités. L'actualité le prouve bien. Ce climat de fin de règne du patriarche œcuménique s'inscrit en outre dans la chute démographique de la population orthodoxe hellène qui ne compte plus que 11 millions de croyants sur les 120 (environ) que compte l'orthodoxie. Plus que jamais, leur domination sur la communion orthodoxe semble anachronique.


Un patriarcat qui s'attache à la diaspora pour survivre 


Les Grecs ne forment qu'une part des fidèles du patriarcat œcéménique …


Autre problème majeur du patriarcat : son nombre global de fidèles. En dehors de l'Asie Mineure, le patriarche dirige les diocèses peu peuplés de Crète et de Grèce du Nord. Soit à peine deux millions de croyants.Afin de remédier à son hémorragie de fidèles, le Phanar, dans les années 1920, tente de reprendre en mains la diaspora. D'après son interprétation du droit canon, tout orthodoxe vivant en dehors de l'Europe de l'Est et du Moyen Orient est soumis au patriarcat œcuménique. 


… en plus des orthodoxes en diaspora 


Dans la pratique, ce point fait l'objet de polémique comme nous l'avons vu plus haut. Néanmoins un millions et demi de fidèles orthodoxes non grecs (issu des vagues émigrations ukrainiennes, arabes ou russes) lui sont ainsi fidèles en Europe et surtout Amérique du Nord.


Notons que ces croyants vivant en Occident sont souvent porteurs d'un renouveau créatif de la théologie et de l'identité orthodoxe. En effet, ils ne sont pas du tout des orthodoxes émigrés (comme le laisse comprendre la dénomination de orthodoxes en diaspora) mais des citoyens à part entière des nations américaine, française ou canadienne. Autrement dit, ces chrétiens orthodoxes n'ont pas l'attache nationale qui lient l'immense majorité des orthodoxes en Europe à leur Église. Ils n'ont pour seule raison de se lier à l'Eglise orthodoxe que leur foi. En outre, le contact entre ces croyants et les Églises catholiques et protestantes leur a permis d'ouvrir de nouvelles portes théologiques et spirituelles. Ainsi, en France, les Russes en exil soumis à Constantinople ont fondé l'institut théologique Saint Serge qui fut un des plus prestigieux centre d'étude de théologie orthodoxe du XXème siècle. 



La disproportion est donc abyssale entre la mission qu'entend occuper le Patriarche œcuménique de part son héritage prestigieux, et les moyens dont il dispose. Sa place est donc vacillante. Ce dont Moscou cherche à profiter en sabotant le concile pan orthodoxe de 2016.



III. La montée des tensions : Les conflits de juridictions et d'autorité entre Moscou et Constantinople (1970-2019), une continuation religieuse de la Guerre Froide 





Comme nous l'avons vu, depuis 70 ans, une succession de conflits entre Moscou et Constantinople s'accumulent. Il est important d'être conscient que cette lutte n'a rien de spirituelle ni de doctrinale : c'est une lutte d'influence, qui sur certains aspects rejoint l'affrontement géopolitique entre la Russie et l'Occident. Plus précisément, ces points de friction sont d'ordre ecclésiologique, c'est-à-dire relatifs au fonctionnement des Églises, et notamment à l'attribution de l'autocéphalie et de la juridiction territoriale des patriarcats. Ces litiges sont fortement imbriqués dans les troubles politique et géopolitique qui secouent l'Europe de l'Est depuis 1991.  


L'Eglise orthodoxe russe, une Église Impériale dont la domination est contestée par une partie de ses fidèles


Du fait de son héritage historique Moscou hérite d'une ère juridictionnelle sur tout l'ex URSS. Ce qui pose un grave problème, car certaines de ses populations ne sont pas favorables à sa domination. C'est notamment le cas en Ukraine, en Moldavie et dans les pays Baltes. Il faut remarquer que l'on ne parle que des pays qui ont particulièrement mal vécu la période soviétique. 


Mais comment fait-on alors pour détacher un territoire d'une Église autocéphale ? Il y a un consensus parmi les juristes orthodoxes pour que cela puisse se faire sans aucun problème avec l'autorisation du patriarcat qui exerce présentement le pouvoir sur la région désireuse de lui fausser compagnie. Mais que faire s'il s'y oppose obstinément, comme c'est le cas ici ? 


Constantinople joue le rôle d'arbitre et partie dans ces tensions 


Là, les opinions divergent radicalement entre Moscou et Constantinople. Le Patriarche œcuménique prétend que sa primauté d'honneur lui permet de trancher dans les cas où la situation est bloquée, ce qui n'est pas de l'avis de Moscou. 


La première manche : l'autocéphalie accordée à Eglise orthodoxe Américaine (1970) 

La compétition entre Moscou et Constantinople se déploie pleinement dans la guerre froide


La guerre froide bat son plein durant les années 70, et la communion orthodoxe est un des nombreux terrains de lutte entre les deux blocs. Les EUA soutiennent financièrement le patriarcat œcuménique afin de contrer l'influence de l'Eglise orthodoxe russe (Encore aujourd'hui le patriarcat oecuéménique bénéficie d'un soutien états-unien discret mais important). Moscou doit donc affaiblir sa rivale. Pour cela, en 1970, il accorde l'autocéphalie à sa branche autonome d'Amérique du Nord. Ce qui scandalise le patriarcat œcuménique, qui voit Moscou la contester sur deux de ses prérogatives œcuméniques : 


Un coup de poignard dans le dos de Constantinople signé Moscou


Premièrement, cette terre historiquement est non-orthodoxe (la présence des orthodoxes est récente et marginale) et relève selon le droit canon du patriarcat œcuménique. Y créer une Eglise autocéphale revient donc à lui retirer le droit d'administrer tous les croyants orthodoxes vivant aux Etats Unis et au Canada. 


Et d'autre part, cela pose une grave question d'ordre territorial : en quoi est-ce que Moscou peut juridiquement établir une Eglise autocéphale en Amérique ? S'octroyer ce droit revient canoniquement à affirmer que l'Amérique du Nord dépendait au moins partiellement de Moscou. Moscou ne l'a pas  complètement affirmé. Il  a plutôt argué que cela répondait aux besoins de ses fidèles, ce qui est en effet véridique. Car le patriarcat de Moscou avait du mal à gérer ces orthodoxes états-uniens qui demandent sincèrement plus d'autonomie afin d'éviter de passer pour des pro-soviétiques au pays de l'oncle Sam. Moscou à donc finalement cédé. Toutes les Eglises soumises au bloc de l'Est, à l'exception de la Roumanie, reconnaissent l'autocéphalie de l'Eglise orthodoxe en Amérique. Constantinople vit très mal cet affront, qui vient heurter ses prérogatives œcuméniques. 



Un précédent à la crise Ukrainienne 


D'un point de vue bassement numérique, la plus grande Église orthodoxes des EU reste de loin celle du patriarcat de Constantinople, qui d'après un sondage, comprend en 2020 environ 375 000 fidèles contre moins de 100 000 pour l'Eglise orthodoxe autocéphale d'Amérique. Un tel déséquilibre ne joue pas en la faveur de sa reconnaissance. 


Son cas représente encore aujourd'hui une épine dans le pied de la communion orthodoxe, car  seulement six Églises la reconnaissent comme autocéphale, quand les neuf autres ne la considèrent que comme une Eglise autonome (ils reconnaissent donc au moins son caractère orthodoxe et la validité de ses sacrements). On peut supposer que le souvenir amer de cette affaire à Constantinople va jouer un rôle dans le déroulement de l'affaire ukrainienne. 



Seconde manche dans les pays Baltes (1996)

En 1996, une seconde joute oppose les deux concurrents sur l'Estonie. Une minorité des orthodoxes de ce pays (surtout d'ethnie russe) désire se rattacher de nouveau au patriarcat œcuménique pour cesser d'être suspectée de complaisance pro russe par leurs concitoyens estonien qui voient d'un très mauvais œil des Estoniens prier sous l’autorité du patriarche de Moscou. Ce que le patriarche de Constantinople accepte, avec la bénédiction de l'Etat estonien, qui voue une franche détestation pour son ex colonisateur. Cela débouche sur une courte crise longue de deux mois qui voit Moscou annoncer la rupture de la communion avec Constantinople. In fine, la crise accouche d'un statu quo (numériquement très en faveur de Moscou). 








Maintenant que nous avons toutes les cartes en main pour comprendre la crise qui secoue en ce moment même le monde orthodoxe, nous pouvons aborder le premier acte du grand schisme d'Orient : le torpillage du Concile de Crête de 2016 par Moscou. 





III. Le grand concile de 2016 : un échec dont les racines remontent à la guerre froide 




Un besoin urgent d'un renouveau conciliaire afin de répondre aux défis du temps et de résoudre les questions déchirant l'unité orthodoxe 



Si l'orthodoxie pendant mille ans n'a pas fondamentalement eu besoin de se réunir en concile, ce n'est plus le cas lorsque le XXème siècle se lève sur l'Europe. De très grands bouleversements touchent le monde Est Européen et impactent l'orthodoxie : l'effondrement de l'Empire Ottoman donne naissance à de nouveaux patriarcats dont les limites territoriales sont parfois mal définies. L'exaltation des nationalismes pousse des peuples frères orthodoxes à s'affronter. Mais surtout, l'époque change plus en 20 ans qu'elle n'a changé en dix siècles sur beaucoup de points : la modernité politique remet en cause les liens entre politique et religieux. Elle permet la tolérance religieuse envers les catholiques et les juifs autrefois persécutés, et l'émancipation des femmes. La construction de l'Etat moderne empiète sur des terrains autrefois réservés ou partagés avec l'Eglise (état civil, éducation), L'arrivée de l'oecuménisme, mouvement religieux chrétien qui préconise le dialogue et la recherche pacifique de l'unité entre chrétiens protestants, catholiques et orthodoxes divise la communion. Tout cela rend nécessaire une adaptation du discours et des règles canoniques. 


Le patriarche œcuménique de Constantinople Meletios Metaxakis (1922-1923), dès le début du siècle, annonce chercher à réunir le premier concile orthdoxe post schisme d'Orient. Il faut attendre l’année 1964 pour que la première réunion formelle inter patriarcats se tienne pour préparer le concile.


L'obligation de trouver un consensus amène à discuter d'un nombre très restreint de sujets…



Et ce n'est qu'au début de l'année 2016 que les quatorze Églises parviennent à tomber d'accord sur la réunion du concile. Il a donc fallu plus d'un demi-siècle de préparation pour obtenir une ébauche commune de sujets à aborder dans le concile. Plusieurs générations de délégués se sont succédé dans les rencontres préparatoires, au sein d'un monde qui continuait à évoluer à une vitesse considérable. Pensez donc que quand le Concile débute sa préparation, le monde est en pleine guerre froide, l'immense majorité des orthodoxes vivent dans des pays dominé par le communisme, l'URSS comprend la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie, la Yougoslavie est unifiée d'une mains de fer dans les Balkans. En 2016, Internet existe, la Russie est redevenue chrétienne, au moins de nom, les Balkans sortent d'horribles guerres civiles, l'Ukraine et la Russie sont en pleine guerre au Donbass, une bonne partie des orthodoxes vivent dans l'Union Européenne, et la sécularisation douce de la postmodernité touche de plein fouet un grand nombre d'Églises. 


Mais, pourtant, le projet conciliaire ne va pas connaître de mise à jour majeure, au contraire, un nombre toujours croissant de sujets vont être évités. Une centaine de sujets sont évoqués au départ. Dix ans plus tard, conscients que le consensus va être difficile à obtenir, ils ne sont plus que dix. Quarante ans plus tard, en 2016, ils ne seront plus que six. 


… Ce qui aboutit à en oublier 



Cette préparation sans fin du concile va créer finalement un ordre du jour conciliaire et une méthodologie de travail parfois un peu en décalage avec la réalité du terrain. Beaucoup de questions, pourtant essentielles afin de promouvoir l'unité de l'orthodoxie et l'annonce efficace de son message,  ne sont pas traitées suffisamment en profondeur, voire pas traitées du tout faute de consensus. Telle que la question de la vie sexuelle, le rapport à l'argent et au système capitaliste, l'usage d'internet, les questions éthiques et écologiques, la formation et la nomination des prêtres et des évêques, l'organisation administrative des Églises, la diaspora, le rôle du patriarcat œcuménique de Constantinople, et tout simplement la méthodologie pour la réunion d'un concile. Il serait pertinent d'émettre des règles efficaces afin d'éviter que pour le prochain concile l'orthodoxie mette un nouveau siècle à se réunir !


Une préparation marquée par la rivalité entre Constantinople et Moscou …



Une diplomatie conciliaire qui nécessite un accord entre les deux grands 


On peut penser que le contexte de guerre froide à du freiner la convocation du concile, dans les faits cela est peu conforme à la réalité : “ce sont moins les oppositions politiques entre bloc de l'Est et monde libre que la rivalité entre deux patriarcats qui ont marqué les négociations d'un bout à l'autre de l'histoire du concile : ceux de Moscou et de Constantinople. [...] Il est indéniable que l’avancée vers la convocation du concile relève surtout d’un accord entre les représentants de ces deux Églises principales [...] “



Un Concile pan orthodoxe très différent d'un concile Catholique


Pour toutes ces raisons, le Concile de Crète n'est pas comparable au Concile catholique de Vatican II (1962-1965), notamment car le peuple de Dieu n'avait pas beaucoup de raisons de s'intéresser à cet événement qui portait surtout sur des considérations ecclésiales et juridiques, plus que théologiques et spirituelles. En outre, dans un Concile Catholique la prééminence pontificale est suffisamment forte pour que si le Pape est soutenu par une majorité d'évêque, il peut trancher sur des sujets clivants, sans trop avoir à se soucier du consensus avec les récalcitrants. Ce qui permet à l'Eglise Catholique de prendre des décisions parfois radicales, comme celle du renouveau de la liturgie latine (avec le texte conciliaire sacromentum concilium 1962) ou sur l'oecuménisme, qui concerne précisément les orthodoxes (Unitatis redintegratio). Enfin, même si comparaison n'est pas raison, le Concile Vatican II s'est étendu sur quatre ans et à produit près de mille pages de documentation conciliaire. Le Concile de Crête a duré neuf jours et a produit en tout et pour tout une dizaine de pages. 


… Qui refuse finalement de se rendre au Concile 


Seulement quelques jours avant l'inauguration du concile, la patriarche de Moscou annonce qu'il boycotte la réunion. Le patriarcat  d'Antioche fait de même, ainsi les Églises de Géorgie et de Bulgarie. 


Ces Églises parmi les plus conservatrices sont frontalement opposées au document préparatoire sur l'oecuménisme et sur le mariage. Le qualificatif « d'Église » devrait, selon les récalcitrants, être réservé aux membres de la communion et certainement pas aux « hérétiques », notamment catholiques. L'absence des ces quatres Eglises revient à fortement effriter le caractère « pan orthodoxe » du concile, voire à de facto rétrograder le concile au rang de synode. 


Un printemps conciliaire finalement très « frais » 


Un concile au pouvoir très encadré…


Tout cela aboutit finalement à un concile avec des règles édictées pour strictement respecter l'autocéphalie des Églises : il n'a pour électeur que les quatorze patriarches (qui seront finalement dix), et eux seuls, avec l'obligation de voter  à l'unanimité. On doit y voir ici une vision particulièrement extensive de l'autocéphalie, interprétée ici comme étant synonyme de souveraineté ecclésiale, qui vient empiéter sur les pouvoirs du concile. Accorder un droit de véto aux patriarches est une nouveauté en orthodoxie, que l'on n'avait pas vu avec cette intensité durant les conciles du premier millénaire. La nécessité de réunir le consensus aboutit naturellement à adopter des décisions peu audacieuse. Il faut dire qu'avec neuf jours seulement de discussion, et avec un corps de dix électeurs disposant tous d'un droit de véto, la méthodologie conciliaire ne favorise pas vraiment la créativité. Six sujets sont donc abordés : 

  1. L’importance du jeûne et son observance aujourd’hui (sujet de nature spirituelle) 

  2. Les relations de l'Église orthodoxe avec l’ensemble du monde chrétien (sujet de nature œcuménique), le texte au centre de toute les tensions. 

  3. L’autonomie et la manière de la proclamer (sujet politique et juridique) 

  4. La diaspora orthodoxe (sujet de nature politique et juridique) 

  5. Le sacrement du mariage et ses empêchements (sujet morale et spirituel) 

  6. La mission de l’église orthodoxe dans le monde contemporain (sujet spirituel et politique) 


… mais qui permet des avancées notables…


On peut noter néanmoins quelques grandes avancées notamment sur la question ô combien épineuse de la diaspora, qui, si elle n'a pas vraiment été résolu à au moins pu bénéficier d'une décision commune de bon sens. Même chose pour la question de l'oecuménisme qui voit enfin l'adoption d'une règle commune aux patriarcats, ce qui était grandement nécessaire. Mais revient une question sans réponse : les Églises absentes du concile sont-elles liées par ses décisions ? 


… immédiatement contestés 


Si la réponse est non, alors le Concile n'en est pas un. Moscou tient là dessus une ligne ambivalente : elle ne se déclare pas encore liée, mais affirme que cela pourrait être le cas à l'avenir, en fonction de ce qu'elle pense des documents conciliaires. Une position que certains jugeront porteuse d'espérance… et que d'autres diront cynique, car cela place Moscou comme seul juge de ce que deviendra le concile. Au nom de son indépendance et de son égalité par rapport à Constantinople, elle se place de facto  au-dessus des autres et du concile. 






Par ce coup de jarnac, Moscou a élargi une crise avec Constantinople qui ne va aller qu'en s'aggravant, et atteindre l'ensemble du monde orthodoxe. Le Phanar va en effet répliquer sur le point faible de Moscou : l'Ukraine, élargissant ainsi le périmètre de la lutte.



Pour lire la suite :





Sources : 



Général : 









Constantinople : 



Mis à part certains détails théologiques sur les querelles christologiques, la vidéo est de très bonne facture. 


Église Orthodoxe en Russie : 


  • L. PETTINAROLI. 2021. L’autocéphalie en guerre froide : tensions interconfessionnelles et réflexion sur l’unité à la conférence inter-orthodoxe de Moscou de 1948, Autocéphalies. L’exercice de l’indépendance dans les Églises slaves orientales: (IXe-XXIe siècle). Publications de l’École française de Rome











Lutte Moscou Constantinople :




Géorgie : 














Antioche





Églises orthodoxes aux EUA : 





Eglise orthodoxe russe contestée par une partie de la société civile russe sécularisée : 



Rodnovérisme : 



Oeucuménisme en orthodoxie : 






Le grand concile de 2016 : 



Ukraine : 




Guerre en Ukraine : 



Moldavie : 





  • Salomé VINCENDON; Moldavie: Macron dénonce des "tentatives de déstabilisation" de la Russie, BFM TV, 17/03/2023 



Roumanie : 



Lettonie




Lituanie : 




 



Pour enrichir l'étude : 


Sur l'amérique : 

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