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Postmodernité et foi (2/5) : l'option traditionaliste, le pélerinage Notre-Dame de Chrétienté

  • 9 nov. 2025
  • 21 min de lecture

Dernière mise à jour : 10 nov. 2025



Comment les chrétiens doivent-ils réagir à la postmodernité et à la sécularisation ? Avec Taizé nous avons étudié une réaction de compromis sélectif. Une autre approche radicale est possible : celle du rejet de la postmodernité et de l'affrontement. C'est l'approche traditionaliste. Pour celà étudions un événement en particulier : le Pélerinage Notre Dame de Chrétienté.



Contexte : 



Le pèlerinage de Chartres de Pentecôte est créé à la fin des années 80 par un collectif proche de Dom Gérard, fondateur de l'abbaye du Barroux. C'était alors un pèlerinage porteur d'un discours ouvertement réactionnaire, et spirituellement marqué par le rejet du concile Vatican II. En 1988, suite au schisme d'Ecône, le pèlerinage se scinde en deux : l'un choisit la fidélité à Rome et se rapproche des diverses sociétés sacerdotales traditionalistes (dite tradis), l'autre reste lié à la FSSPX désormais séparée du Saint Siège. Toutefois les deux continuent à organiser le même pèlerinage de Pentecôte, avec pour seule différence le sens de la marche : les premiers marchent de Paris à Chartres, les second font le chemin inverse. Il y a donc deux pèlerinage de Chartres, qui sont ouvertement concurrents et dont les organisateurs se voient mutuellement comme des traîtres à l'Eglise. Il faut garder cette information à l'esprit pour comprendre l'enjeux de ce pèlerinage. Il est depuis organisé par l'association Notre-Dame de Chrétienté (NDdC) gérée exclusivement par des laïcs tradis fidèles à Rome. 



Plus récemment, le 16 juillet 2021 le Pape François publie le motu proprio traditionis custodes, qui dynamite l'ouverture liturgique permise par ses prédécesseurs sur les possibilités de célébrations du rite tridentin dans l'Eglise catholique. Le Pape dit vouloir faire disparaître à plus ou moins long terme la messe tridentine et demande aux évêques de grandement limiter les possibilités de célébrations de ce rite. Depuis cette date, les relations entre la galaxie tradi et les évêques dans l'Eglise se sont grandement détériorées, et beaucoup craignent que l'on atteigne le point de non-retour tant les griefs et les rancœurs s'accumulent chez les tradis qui croulent sous les interdits et les ordres d'expulsions épiscopaux. L'élection de Léon XIV durant l'octave de Pâques 2025 fait naître chez beaucoup de catholiques tradis comme classiques l'espoir d'un cessez-le-feu liturgique. Toutefois on ignore encore aujourd'hui ce que compte faire le nouveau souverain pontif.    



A l'aube de la pentecôte 2025 tous les esprits un peu avertis sont pleinement conscient que l'Eglise de France est à l'aube d'une crise potentiellement gravissime tant la galaxie traditionaliste a perdu confiance dans Rome et ses évêques. Le pèlerinage de Chartres est donc pour eux l'occasion de faire une véritable démonstration de force. D'autant plus qu'il connaît un succès grandissant avec un nombre toujours plus grand et plus jeune de pèlerins depuis le covid. L'année 2025 sera gravée dans le marbre car c'est la première fois que l'on dépasse le chiffre symbolique des vingt milles. 



Qu'est ce que ce pèlerinage dit de l'état de l'Eglise de France ? Votre serviteur qui y était vous fait part de ses observations. 




Sociologie du pèlerinage de Chartres 


La composition sociologique des pèlerins est à la fois convenue et surprenante :  


Surprenante car la première chose qui saute aux yeux est l'extrême jeunesse des pèlerins. L'immense majorité des participants ont moins de 30 ans. La plupart des personnes un peu plus âgées viennent soit en famille, soit pour participer à l'organisation. 


Un public de moins en moins tradi 


Surprenante aussi car étonnamment le public est de moins en moins tradis. C'est un élément que seul un diplômé bac+15 de cathologie peut repérer mais le catho tradi diffère sur certain point biens particuliers du catho classique. Et ça se voit que le public du pèlerinage s'élargit pour accueillir un public plus hétérogène qui accueille certaines couches moins conservatrice de la cathosphère. Cela se voit à plusieurs éléments : les chants de l'Emmanuel pris par les pèlerins durant la marche, ou même dans le carnet du pèlerin édité par NDdC. La tenue vestimentaire plus « parisienne » que « versaillaise », l'absence de mantille sur les têtes impudiques des femmes durant la messe (alors que c'est un point auquel tiennent de plus en plus les abbés) et surtout la présence détestable de tant et tant de bermudas beaucoup trop court sur les cuisses des jeunes femmes au lieu et place de la sainte jupe longue, pourtant exigée par les organisateurs ! Bref : la figure mythologique du "tradis-matique", objet conceptuel légendaire créé par des sociologues politiques pour expliquer les mutations du milieu catholique lors des Manifs pour Tous de 2013, mais qu'aucun curé n'avait jamais vu le dimanche devient progressivement une réalité marginale mais présente de la cathosphère. De nombreux jeunes que votre serviteur à rencontré viennent de l'Emmanuel tout en allant parfois à la messe tridentine. De pareils choses étaient encore incongrues il y a 10 ans. 



Attention n'allez pas croire que les émmanuélites soient majoritaires, loin de là. Chartes reste le grand pince-fesse de la galaxie tradi avec ses multiples sous-chapelles. En surprenant quelques discussions on peut aussi constater que la sphère tradi reste très poreuse avec la sphère lefebvriste : de nombreux fidèles d'Ecône marchent vers Chartes alors que leurs coreligionnaires pèlerinent en même temps dans le sens inverse. 



Convenue car tout cela reste très limité au milieu catho pratiquant, nous y reviendrons. Mais le pèlerinage de la Pentecôte offre une autre spécificité particulière : c'est un pèlerinage scout. 



Un pèlerinage qui témoigne de l'importance du scoutisme dans la socialisation de la cathosphère


C'est une chose qui saute aux yeux : les scouts et guides sont partout. Leurs étendards parsèment les colonnes de marche. Au pifomètre je dirais qu'un sixième des pèlerins viennent en unité scout. Mais l'influence scout est surtout visible dans l'esprit du pèlerinage : les pèlerins chantent tous des chants scouts (chants à boire, chants de traditions, chants marins), portent leurs quatre-bosses. On dort en bivouac (terme issu aussi du lexique scout), on fait des veillés...  Autant que la messe tridentine, la culture scout est le véritable ciment de l'identité du pèlerinage. 


Et comme toujours avec les tradis, tout est très divisé. L'unité n'est pas leur fort. Chartres c'est l'occasion de voir à quels points les mouvements scouts tradis sont comme les cartes Pokémon : on ne les connaît jamais tous. 


Sont présents (liste très loin d'être exhaustive) : 


  • Les Europa Scouts (d'ancien scouts d'Europe virés pour leurs attachement à la messe tridentine et leurs pédagogie trop paramilitaire) 

  • Les scouts et guides saints Louis (idem)

  • Les scouts et guides saints Michel (idem, on adore virer des gens chez les Scouts d'Europe)

  • De très nombreux scouts et guides d'Europe. Surtout issu de Paris mais aussi de la province. Inutile de vous dire que cela peut causer quelques tensions quand on connaît leur histoire commune avec les mouvements précédemment cités. 

  • Quelques scouts de Doran ... (du moins certains m'ont dit les avoir vus) Pourtant lefebvristes.

  • Quelques scouts et guides unitaires de France (beaucoup moins nombreux que les Europe) 

  • Les scouts et guides de Riaumont. Pourtant interdits de camp par arrêté préfectoral depuis mai 2025. Célèbres pour leurs discipline très paramilitaire, leurs croix de promesse surchargées de fioritures comme une lycéenne maquillée, et les problèmes d'ordres moraux qui touchent l'ordre religieux homonyme à l'origine de ce mouvement. On se dit dans les chapitres que NDdC n'est pas particulièrement ravis de leur présence illégale à leurs côtés. 

  • Et plein d'autres mouvements scouts tradis marginaux. 



Un milieu tradi qui accueille un faible nombre de convertis issu de classe sociales différentes


Enfin et c'est à noter, on observe une légère mais présente diversité ethnique et sociologique : on peut voir parmi les pèlerins quelques personnes issues de l'immigration africaine, et pas mal de prolétaires visiblement convertis récemment à la foi catholique traditionaliste. Le monde tradi se diversifie un peu, mais pour eux le pélé ne doit pas être facile d'un point de vue sociologique. Nous y reviendrons.  





Un pèlerinage avec un message idéologique fort


Pour quelles raisons NDdC organise ce pèlerinage ? Deux éléments complémentaires sont immédiatement visibles : l'un politique, l'autre religieux. 



Politique : Montjoie Saint Denis !


Politiquement, on pèlerine pour la Chrétienté. C'est-à-dire pour l'organisation d'une société fondée sur le respect de la loi naturelle, la royauté sociale du Christ et le respect de l'Eglise catholique. C'est un narratif qui encadre le pèlerinage : on part au son d'une bénédiction qui annonce "un combat pour le Christ roi" et on attend la messe du lundi sur le parvis de la cathédrale en entendant des prêches d'entrepreneurs politiques tradis. Sur les chemins on entend quelques chants réactionnaires (Les lansquenets, Chantons la catholique, et surtout le célèbre Claquez bannières) que j'ai personnellement peu entendus sauf de la bouche de scouts tout heureux de pouvoir ainsi provoquer leurs chefs. On baigne donc dans un discours assez pessimiste : le monde se perd, perd la foi et fait perdre la foi. Il faut s'en protéger et le convertir. On croit de nombreux militants politiques de la sphère réactionnaire sur la route, repérables à leurs T-shirt : Academia Christiana, (assez nombreux), l'UNI (un syndicat étudiant très conservateur), l'Action Française (bien moins présente)... Ils sont présents mais n'ont pas la parole : nous y reviendrons mais à Chartres ceux qui ont surtout la parole ce sont les clercs, et non les laïcs. Bref : Chartes est aussi un événement clairement politique. 




Un évènement « désécularisant » 


Toutefois, le cœur du message de NDdC n'est pas là. L'essentiel du narratif servi aux pèlerins est que la foi est le cœur de la vie. Rien ne dépasse en importance la religion dans notre existence. Tout dans nos chemins sur terre doit être organisé autour de Dieu. Bref : on rejette la sécularisation des modes de vie. Chose que Yann Raison du Cleuziou appelle la désécularisation du milieu catho. C'est un message affirmé avec une tonalité très « disciplinaire ». On doit obéir à Dieu car c'est dans l'ordre naturel des choses. C'est ce que nous devons à Dieu pour nous avoir créé et racheté. 



Est-ce un élément propre aux tradis ? Pas du tout : on peut entendre un message identique à Paray-le-Monial avec l'Emmanuel mais prêché de manière plus "moderne" et "individualiste" : on doit mettre Dieu au cœur de sa vie car c'est ce qu'il y a de mieux pour nous, c'est ce qui nous rends heureux. 




Une spiritualité par les pieds  


Mais si l'on vient à Chartres c'est n'est pas forcément pour ces raisons. On vient surtout pour une chose : vivre une spiritualité incarnée et verticale. 



Le pèlerin vient pour voir et vivre que Dieu est Dieu. A Chartres il n'est pas "notre pote", ou "un acteur de mon existence" : il est Dieu. On le vouvoie. On l'adore avec une liturgie très travaillée au son de cœurs polyphoniques baroques et grégoriens. On parle bien du Dieu amour chrétiens mais avec une grande insistance sur sa majesté, sur notre devoir de bien l'adorer avec une liturgie traditionnelle, le chapelet quotidien et un code moral. Car on y vient pour recevoir une doctrine morale claire : les abbés sur les routes disent avec des termes nets ce que l'on doit faire et ce que l'on ne doit pas faire. Le tout avec une subtilité toute tradi... 



Le pèlerin recherche un véritable effort spirituel concret : marcher 105 km pour Dieu et avec l'Eglise. C'est le seul véritable pelé de masse en France que l'on fait sans jamais prendre le bus. On part de Paris, on arrive à Chartres avec ses pieds et avec ses pieds seulement. Et pour cela on recherche une certaine souffrance, un effort physique important : on se lève à 5h. On marche beaucoup. On se repose peu. C'est une véritable spiritualité par les pieds qui prend l'âme et le corps (mais peu l'intelligence) ensemble sur le chemin vers la foi vécu très concrètement. Chose  d'une part finalement assez unique dans le paysage des événements de masse chrétiens qui offre un large panel de cession d'été (pensons à l'Emmanuel à Paray-le-Monial ou au congrès mission), de festivals de musique chrétienne (Festival Jésus) de retraite, mais peu de pèlerinage exigeant. Et d'autre part choses paradoxalement de plus en plus à la mode ... du fait de l'islamisation de notre culture. Pour la jeunesse française, comme le dit Yann Raison du Cleuziou dans son article, la norme religieuse pour la génération des moins de 25 ans devient l'Islam. Une religion orthopraxique qui se vit par le suivi de rituels collectifs concrets et de normes sociales contraignantes. C'est exactement ce qu'est le pèlerinage de Chartres. Une paradoxale modernité... 



C'est aussi pour cela que le public est aussi jeune : à partir d'un certain âge, il n'est plus possible d'autant marcher. 



Un événement mondain de la cathosphère

  

Et enfin il faut le dire : le pèlerinage de Chartres est un événement extrêmement mondain où toute la cathosphère se retrouve dans une ambiance scout très familière pour tout ce monde. C'est véritablement cette mondanité audible à chaque fois que perce dans la colonne un énième « Jacques ! Je savais pas que tu faisais le pélé » (suivit de l'obligatoire claquement de bises et d'un échange de mondanité qui se résume souvent à apprendre que l'une est à l'ICES l'autre à l'IPC) qui indique que les sphères tradis et charismatiques tendent à se confondre. Tout le monde se connaît là-bas, et tout catho qui se respecte devrait claquer quinze bises par jour tant « tout le monde est là ».



Une remarque : à Chartes se croisent les sphères catholiques les plus nombreuses : tradis, charismatique, et tout ce qui gravite autour : les aficionados de la communauté saint Martins, et beaucoup de simples paroissiens. On peut parfois croiser même quelques (très peu nombreux) amoureux du monastère de Taizé. Sont par contre absents à mon avis tous les fidèles de la famille Ignatienne. Ce qui n'est pas surprenant : les tradis sont obsédés par la liturgie et allergiques au dialogue avec le monde. Les ignatiens sont l'inverse. (Et la sphère ignatienne n'est pas très fan du scoutisme)



Et c'est aussi clairement une limite du pèlerinage : car si l'on a pas les codes aristocrate, scout et catho, on est en marge, et tout le fait ressentir. On ne peut pas chanter avec les autres pèlerins (personne n'ira chanter du Johnny ou du Brassens), on ne comprend pas forcément les codes lexicaux (faire la torche, serez derrière ! Réunion pour le topos !). On veut entonner des chants religieux alors qu'il est mieux vu sur les routes de prendre des chants à boire (ce qui étonne les jeunes convertis choqués de voir de preux tradis chantent les louanges de l'ivrognerie). Et surtout l'ethos catho est ontologiquement bourgeois aristo. Il n'est jamais totalement accessible aux prolétaires. Ça se voit tout de suite avec les prolétaires convertis qui se distinguent involontairement par leur manque de maîtrise du code vestimentaire catho : ils ont une croix au cou mais trop grosse (on porte une croix plus petite quand on est catho). Ils ont bien des vêtements mili (très à la mode dans le milieu scout) mais avec un pantalon camouflage. Alors que le scout catho ne porte jamais de camo mais uniquement des treillis couleurs unie. 



Bref : pour quelqu'un qui voudrait découvrir la foi catholique, Chartes est sans doute la pire porte d'entrée possible : il se sentirait mis à l'écart en raison de son manque de culture légitime. 




Une gay pride catho : 



Une contre-culture qui se montre 


L'expression de gay pride catho est paradoxale mais elle désigne pourtant une réalité essentielle qui explique le succès de ce pèlerinage : Chartres est un espace d'expression de la fierté catholique. Dit autrement : une occasion d'affirmer la légitimité de la contre-culture catholique qui diffère voir s'oppose à la norme dominante. Exactement comme l'est la Gay pride pour les LGBTQI+, ou la marche pour Jésus pour les évangéliques et les catholiques de banlieux. 




On vient pour cela proclamer au monde qu'on est fier de sa différence, que l'on assume de ne pas respecter la norme, voire que l'on s'oppose frontalement à ce monde décadent. C'est l'occasion pour le milieu catho d'exprimer dans l'espace public ses spécificités culturelles : le chant polyphonique, l'importance primordiale du scoutisme, la pratique de la randonnée (un loisir très caractéristique du milieu, ce n'est pas un hasard si l'on se retrouve pour un pèlerinage physiquement exigeant). On affiche donc fièrement dans les rues de Paris l'esthétique catho : la paramentique avec ses soutanes, ses bures, ses voiles, ses chasubles... Ses codes vestimentaires : casquettes plates, marinières, jupes longues, pantalons de toiles... Mais rien n'incarne mieux cette esthétique militante catho que la vexillologie (l'art des drapeaux) de Chartres. Et ce n'est pas anodin que les drapeaux soient si nombreux à Chartres : un drapeau c'est d'abord un symbole militaire qui sert à indiquer son appartenance lors de batailles. Et le milieu catho a développé un étonnant génie dans ce domaine : il n'y a qu'eux qui peuvent avoir ce talent pour détourner de mille et une manières le drapeau tricolore avec croix, fleur de lys, cœur sacré... L'on affiche par les drapeaux ses codes esthétiques, (préférences pour le rouge, le blanc et l'or, grande importance de la fleur de lys, du cœur sacrée) ses valeurs, son histoire. Exactement comme la communauté LGBT qui partage le même amour pour la vexillologie. 


Le drapeau de la révolution syrienne au milieu des fleurs de lys... Un beau paradoxe vexillologique.
Le drapeau de la révolution syrienne au milieu des fleurs de lys... Un beau paradoxe vexillologique.


Un évènement social qui révèle une mentalité différente de celle du haut clergé français 


Et si Chartres rencontre un tel succès c'est qu'il n'existe aucune occasion pour les catholiques de faire une pareil expérience au sein de l'institution classique. A l'exception peut être de la marche pour la Vie mais qui ne dure qu'une après midi (et soit dit en passant qui est organisé par les mêmes personnes) et qui n'a pas un message explicitement religieux. Au contraire, comme l'explique si bien Yann Raison du Cleuziou dans un récent article publié dans la Revue Etudes en mai 2025 : les évêques français partagent une mentalité qui privilégie une pastorale qui relativise les prescriptions exclusives et privilégie l’accueil des différences. L’enjeu est d’effacer les pesanteurs sociales qui résultent de la domination du catholicisme sur les mœurs afin d’encourager une adhésion certes plus réfléchie, mais aussi tout simplement plus conforme aux valeurs séculières. L'objectif pour la génération précédente est de minimiser le plus possible les distinctions entre catholiques et païens, et de faire apparaître la foi comme compatible avec la mentalité contemporaine. Pour les plus jeunes c'est autre chose… Nous y reviendrons. 




Un séparatisme ecclesial ?


Et justement : ce pèlerinage est il un symptôme du séparatisme grandissant des tradis par rapport à l'Eglise et par rapport à la société toute entière ? Et bien la réponse est assez... paradoxale. 



Une colère contre l'épiscopat français  


Premièrement : on sent que le monde sacerdotal tradi est en souffrance. Les prêtres traditionalistes sont au bord de l'explosion. La relation entre nos évêques et les instituts sacerdotaux tradis n'a jamais été bonne mais elle n'a clairement jamais été dans un si sale état qu'aujourd'hui. Ca n'est jamais dit publiquement, (le sujet à même été évité durant les prêches) mais les prêtres et séminaristes tradis ne le cachent pas en privée : ils ont perdu toute confiance dans les évêques français, et sont épuisés par cinq ans de guerre liturgique. Ils se plaisent donc à rappeler que le nombre joue pour eux : les séminaires diocésains se vident tandis que les leurs doivent pousser les murs. L'on sent aussi un ressentiment de la part de certains clercs traditionalistes (ce sentiment n'est sans doute partagé que par une minorité) contre la conservatrice mais non traditionaliste Communauté Saint-Martin qui leur fait de la « concurrence déloyale » et a en plus d'excellentes relations avec certains évêques.  



Les tensions sont particulièrement vives cette année d'autant plus que l'on a parlé à Lourdes (siège de la conférence des évêques de France) d'interdire la messe tridentine lors de la clôture du pèlerinage dans la cathédrale de Chartres. L'association NDdC s'est fendu d'un communiqué assez long pour se défendre en évitant des termes polémiques, mais en disant clairement les choses : 


Nous regrettons que des demandes d’entretiens proposées depuis des mois n’aient pu aboutir. Cette absence de dialogue franc et direct nous inquiète. De nouvelles restrictions, qui n’avaient jamais été imposées depuis le Motu Proprio Traditionis Custodes sont aujourd'hui mises en avant [...] Aujourd’hui une partie du peuple chrétien suffoque, parce qu’on cherche à entraver la respiration de son âme par une sorte de violation de sa conscience.



Bref : si à Chartres l'ambiance pour le peuple est à la joie et à la fête, on sent bien que pour les clercs c'est pas la même ambiance... Cependant on le rappelle, tout le temps : on est fier d'être dans l'Eglise, et on assume sa différence avec ceux qui marchent dans le sens inverse (la FSSPX). On prie régulièrement pour le Pape Léon et les évêques. 



Un rejet clair de la société postmoderne  


Si l'on affirme vouloir se maintenir dans l'Eglise, on assume par contre totalement faire l'inverse par rapport au reste de la société : car le monde est mauvais. Les prêches appellent à créer des oasis de chrétienté protégées de la décadence du monde. Bien que ce discours soit paradoxal, car en même temps on appelle à bâtir une nouvelle chrétienté, et donc à redevenir le groupe social dominant culturellement et politiquement. Cela reflète bien le défi du monde tradi et plus généralement du monde catho pris entre « la pastorale et le dogme », entre les injonctions de consensus avec le monde et de contradiction, entre réforme et  perpétuation pour reprendre les mots d'Yann Raison du Cleuziou. 



Et cet « ethos catho contre-culturel » se dote inconsciemment d'habitus singulier, des pratiques sociologiques de distinction par rapport au reste de la société. Par exemple avec la consommation de tabac. Le tabagisme est en diminution constante dans la jeunesse française : on compte en 2022 seulement 15.6% de fumeurs quotidiens parmi les jeunes de 17 ans contre 25.1% en 2017 (Source : enquête Escapad 2022). Chez les cathos au contraire la clope reste clairement à la mode, justement pour marquer un rejet de cette culture de bien être et l'hygiénisme ambiant qui nourrit notre société. Donc ça clope partout à Chartres. Ce qui est particulièrement stupide dans un bivouac aussi dense dans une soirée aussi sèche, ou la moindre étincelle peut provoquer un massacre...



Autre élément : la consommation d'alcool. Alors que la jeune génération boit de moins en moins, chez les cathos ça reste très stable, et il est mal vu au contraire de peu boire lors d'événement festif. On affiche ainsi son amour de la tradition et du terroir… Bref : tout n'est pas bon à rejeter dans la postmodernité, tout n'est pas bon à embrasser chez les cathos. 




Une église parallèle ?


Pour autant quelles sont les spécificités, voir les contradictions de ce monde traditionnel par rapport à l'Eglise classique ? On en vit deux à Chartres : le cléricalisme et l'attachement à la liturgie tridentine. 



Je dis « vivre » car à Chartres on expérimente plus qu'on apprend. Les innombrables topos et prêches du clergé sont finalement très peu écoutés : on marche tout le temps, et quand on ne marche pas on somnambule avant de reprendre la marche. Et surtout on est là plus pour socialiser et claquer des bises que pour écouter la sainte parole cléricale. Ainsi le plus important de ce que l'on retient de Chartres se retrouve dans l'atmosphère du pèlerinage, dans les pratiques et dans la participation aux événements collectifs. Et là-dessus, il y a des choses à dire. 



Un cléricalisme assumé 


Ce pèlerinage remet le clergé au centre du village. Premièrement : les clercs sont des princes et doivent être traités comme tels. Durant les marches on leur distribue à eux et à eux seuls des friandises afin de les motiver à enseigner avec fougue. Ils ont droit à des espaces réservés durant les pauses, quand la plèbe s'amasse dans des enclos. Durant la marche, ils prennent les mégaphones et enseignent avec autorité. Quand ils ne parlent pas, les chefs de chapitres encouragent à venir poser toutes les questions possibles à « M. l'abbé » car ils ont réponse à tout, vu qu'ils ont étudié la somme théologique de Saint Thomas. On apprend à vouvoyer le clergé, à lui donner du monsieur l'abbé même s'il a 19 ans et qu'il vient d'entrer au séminaire. Bref : on vit la vénération de la soutane. Bien entendu une pareille révérence n'est pas possible pour les religieuses, qui disposent aussi de privilèges mais moindre. 



« J'aime être dans une forme extraordinaire » 


Deuxièmement : on est là pour aimer la « messe en latin ». Il y a là un discours officiel et un discours officieux. 



Côté officiel, on ne parle que de la messe tridentine, jamais de la messe Saint Paul VI. On rappelle qu'elle est super, que les prières en bas de l'autel c'est magnifique, que le latin c'est beau, que célébrer dos au peuple (pardon : face à Dieu (ou : fesses au peuple, au choix)) c'est très important...



Côté officieux les chefs de chapitre durant les retraités organisés pour eux quelques mois auparavant reçoivent des instructions claires : il faut sensibiliser les nouveaux pèlerins à l'ethos tradi, contester subtilement la légitimité de la « messe en français »  (messe Saint Paul VI), lire le Bref examen critique du nouvel Ordo Missae, encourager les fidèles à préférer les paroisses tradis aux paroisses Paul VI. Ce narratif franchement séparatiste est-il vraiment enseigné ? Ça dépend vraiment des prêtres et des chefs de chapitre, qui peuvent discrètement le laisser de côté. Les abbés en chaire ne disent rien de choquant de ce côté-ci et évitent de parler des sujets qui fâchent. 



Bref, personne ne s'en cache : le pélé de Chartres est là pour faire la promotion de la messe tridentine. Et les prêtres ont l'interdiction de célébrer la messe Saint Paul VI, ce qui évidemment cause l'ire d'une grande partie du clergé diocésain. 



... Un monde tradi sociologiquement de plus en plus intégré à l'Église 


Cependant, le pélé révèle aussi certaines mutations du monde tradi qui consciemment et inconsciemment se transforme lentement. Loin d'être un microcosme fermé, et même de moins en moins fermé, la galaxie traditionaliste mutte sous l'effet des influences mutuelles avec le reste de l'Église. 



Prenons par exemple le rapport à Vatican II : le pèlerinage encourage-t-il une défiance similaire par rapport au Saint Concile Vatican II ? Honnêtement je n'ai rien vu de tel. Au contraire même, dans un renversement de l'accusation savoureux le manifeste cité plus haut s'achève sur une citation de ... Unitatis Redintegratio, le document conciliaire sur l'œcuménisme. Ca, on ne l'avait pas vu venir... On n'hésite pas à souvent citer Saint Jean Paul II (celui même qui à de nouveau autorisé la liturgie tridentine) et durant l'adoration du dimanche soir sur le bivouac des adultes le prêtre prêche contre la peur du monde et le rejet de la différence. Thème peu fréquent (litote) chez les tradis. 



D'un autre côté, on voit que le puritanisme qui devrait caractériser les tradis n'est plus du tout au rendez-vous. Dans l'organisation du pèlerinage les femmes ont les mêmes responsabilités que les hommes, et l'on peut voir des jeunes femmes en bermudas beaucoup trop court donner des ordres d'une virile voix à un clan entier de routiers Europa Scout. Même chez les tradis les rôles genrés évoluent et tendent à se mélanger. Le soir dans les bivouacs les hommes se douchent en caleçons dans des espaces toilettes publiques, à 50 mètres du campement des jeunes guides de Riaumont. Quelle abomination ! Le soir, à la nuit tombée, le long du bivouac, les jeunes couples se roulent des pelles sans aucun gène, faisant semblant de croire que l'obscurité les cache des autres pèlerins. On hume dans l'atmosphère du pélé cette saine hypocrisie typiquement catho qui joue le puritanisme pudibond mais en douce survalorise la drague et la conjugalité. 



D'un point de vue liturgique, on ose prendre quelques chants de l'Emmanuel lors des messes, et il devient rare de trouver des jeunes tradis dénigrant complètement la messe Saint Paul VI comme c'est le cas à la FSSPX. Bref : on voit bien que progressivement les sphères tradi et chacha tendent à se mélanger en profondeur. Cela se voit d'un point de vue vestimentaire : les jeunes femmes tradis portent peu la mantille (j'en ai peu vu), les hommes non tradis portent de plus en plus la casquette plate (appelé aussi casquette anglaise, et ce n'est pas la première fois que le milieu tradi se met à copier l'English way of life, alors que ces hypocrites sont les premiers à jurer haine éternelle à l'ennemi anglican).  



Deux barrières séparant ces deux milieux restent toutefois stables : premièrement le scoutisme. Alors que les multiples mouvements scouts traditionalistes restent arc-boutés sur leurs « traditions scouts » faisant la part belle aux brimades et aux bizutages, la strass (direction) des Scouts d'Europes tente de mettre fin à cette culture jugée toxique. A voir si la dissolution de Riaumont va faire bouger les choses. Deuxièmement, malgré le rapprochement liturgique, les deux groupes restent opposés sur leurs rapport au clergé. Les tradis restent toujours soutanolâtres à l'excès tandis que les chachas sont nettement plus modernes dans leurs rapport au col romain. 




Conclusion : Une union par le bas.


Ce papier se finit par deux constats de mon cru : 


Le catholicisme devient une contre-culture


Pour le premier, faisons un bref rappel en arrière : il y a quinze ans, Albert Rouet, ex archevêque de Poitiers, disait ceci dans un entretien avec le journal Le Monde : L'Église est menacée de devenir une sous-culture. Ma génération était attachée à l'inculturation, la plongée dans la société. Aujourd'hui, le risque est que les chrétiens se durcissent entre eux, tout simplement parce qu'ils ont l'impression d'être face à un monde d'incompréhension. Mais ce n'est pas en accusant la société de tous les maux qu'on éclaire les gens. Au contraire, il faut une immense miséricorde pour ce monde où des millions de gens meurent de faim. C'est à nous d'apprivoiser le monde et c'est à nous de nous rendre aimables.



On peut désormais le dire avec Yann Raison du Cleuziou sans craindre de se tromper : le catholicisme est devenu une contre-culture (ou une sous-culture, selon vos mots) dans la jeune génération française. Moins par choix que par fait : nous sommes l'ancienne norme sociale qui est désormais largement considérée comme marginale. Et la jeune génération vit de manière très concrète cette marginalité : elle affiche de plus en plus publiquement sa différence, juge durement la société dont elle est membre et se soucie de moins en moins de l'inculturation. C'est un fait nuançable : l'ambiance est tout autre dans la sphère ignatienne qui (paradoxe) devient dans la jeune génération une contre-culture distincte dans la cathosphère. Exactement comme l'étaient les tradis il y a 40 ans. 



Un refus de la division par le haut 


Cela ne veut pas dire que la cathosphère va devenir une contre-société sectaire, au fait c'est même le contraire qui se produit sur certains points : le milieu tradi autrefois refermé sur lui-même s'ouvre sur le reste de l'Église. A force de devenir minoritaire le milieu catho s'unifie sans s'homogénéiser. Car d'une part tous sont conscients d'être marginaux et n'ont pas envie de finir divisés en sous-sectes. Et d'autre part parce que naturellement tout le monde finit par se connaître. Ce n'est pas une stratégie consciente mais un fait sociologique agissant sur le temps long issu, entre autres, de la marginalisation et de l'apparition d'une forme de « conscience de classe » catho. Pour reprendre les mots d'un ami : La valeur contre-culturelle du catholicisme le garantit de ne pas passer sous un certain seuil minimal de pratique. Elle assure un noyau de transmission minimale, une distinction salvatrice d'un point de vue sociologique qui l'empêche de fusionner avec le monde contemporain sécularisant. Exactement… comme avec la commuanuté juive en France. 



On échange donc naturellement et inconsciemment des influences culturelles et spirituelles entre les différents sous-groupes. Disons-le autrement : les tradis prennent des chants de l'Emmanuel à la messe, et abandonnent la mantille, les chachas communient à genoux et chantent du grégorien lors de l'adoration. Et progressivement apparaissent des éléments qui crées un nouvelle norme dans la cathosphère qui annonce peut-être une très loitaine (et très hypothétique) fusion des groupes tradi et chacha : le mariage mixte tradi-chacha dans lequel chaque parti échange des habitus propre à son milieu sans que l'un doivent totalement s'assimiler à l'autre. Pour reprendre les mots du Frère Romaric de Bordeaux O.P. : Bon nombre de ceux qui pèlerinnent à genoux aujourd'hui vers Chartres se retrouveront à lever les mains à Paray-le-Monial. Le scoutisme là-dessus, je pense à jouer un rôle d'unificateur culturel. Attention toutefois : les deux milieux restent distincts sur bien des points. Ils se rapprochent sans fusionner. Par exemple, les tradis restent tous royalistes par principe, les chachas gardent un fort attachement à l'œcuménisme. 



Et cette jeunesse n'a pas envie de se séparer. Pour le dire de manière concrète : le succès du pélé de Chartres n'est pas une démonstration de force de la FSSP ou du Fric Roi Souverain Traître (mieux connu sous le nom de ICRSP) mais un net rejet de la politique Romaine par rapport aux tradis. Une politique d'autant plus impopulaire chez les jeunes cathos qu'elle est incompréhensible pour eux : on ne sait pas vraiment ce que reproche Rome aux tradis. Le rejet de Vatican II ? De moins en moins partagé avant le motu proprio. Le séparatisme ? De moins en moins vrai par rapport à l'Eglise. La messe tridentine ? Mais l'Eglise leurs reconnait pourtant bien le charisme de la célébrer, et c'est en échange de cela qu'ils se sont unis à Rome en 1988. 



Est-ce une victoire des radicaux lebvristes ? Je pense que cette victoire sera pour eux amère : la jeunesse tradi semble moins hostile à la messe Paul VI que ses aînés. A condition qu'elle ne lui soit pas imposée avec humiliation par des évêques peu soucieux de pastorale et qu'elle soit célébrée avec faste et dignité... Ce qui est clairement la tendance chez les jeunes prêtres diocésains.






Jean Debois





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