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Le Lefebvrisme : l'éternelle contre-révolution, partie I

  • 9 oct. 2024
  • 66 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 janv.



Enquête sur les trotskistes de la chrétienté 

Par Jean Desbois, le 31 juillet 2023






Si vous désirez citer ou utiliser ce travail, merci de nommer l'auteur dans vos sources, ainsi que le nom de l'ouvrage et sa date de parution. 


L’hérétique est celui qui à une opinion : c’est ce qui le définit,  Qu’est-ce à dire avoir une opinion ? C’est suivre sa propre pensée et son sentiment particulier, le catholique est universel : sans avoir de sentiment particulier, il suit l’Eglise (Bossuet). A lire ces phrases, tout clerc soucieux de l'unité de l'Eglise pourrait paniquer, car s'il suffisait d'avoir une opinion sur l'Eglise pour être hérétique, alors il resterait en 2023 fort peu de catholiques véritables. Mais que doit on comprendre par suivre l'Eglise ? Suivre le Pape, les conciles ? Et qu'entend-t-on par avoir une opinion ? Est-ce estimer librement ce qui est du dogme et ce qui ne l'est pas ? Interpréter certains points imprécis du dogme ? Ces interrogations pointent une tension inhérente à l'expérience de la catholicité : celle du juste équilibre entre fidélité à l'enseignement Romain et liberté intérieure du croyant. Une tension que vivent avec une force terrible tous les acteurs de la crise lefebvriste qui secoue l'Eglise depuis désormais plus d'un demi-siècle. Le lefebvrisme est un courant religieux catholique apparu au début des années 70, issu de la branche la plus conservatrice de l'Eglise de France, estimant que justement, le Pape est coupable d'avoir une opinion, alors qu'il devrait suivre la tradition de l'Eglise « de toujours ». Il tire son nom du prélat Marcel Lefebvre fondateur de la célèbre Fraternité Sacerdotale Saint Pie X. Il base son existence sur un double refus : celui du Concile Vatican II (1962-1965) qui ose affirmer que les catholiques doivent respecter la liberté religieuse, et celui de l'obéissance à Rome au nom du respect de l'enseignement des papes précédents. Ce mémoire vise à éclairer les clercs et les laïcs désireux de saisir ce que sont les fondements idéologiques du lefebvrisme, son histoire et  ses objectifs. Car cela est nécessaire afin d'œuvrer au dialogue et de comprendre  ce qui distingue les lefebvristes des catholiques romains, et ce qui distingue les lefebvristes des traditionalistes unis à Rome.



Nous aspirons toutefois à que notre lecteur ne commence pas à lire ce mémoire sans prendre connaissance d'une précision fondamentale : nous croyons sincèrement que oui, la FSSPX a sus donner et donne encore des bons fruits, tel que la conversion à la foi catholique de nombreuses personnes, un désir de diffuser un profond soucis de la recherche de la vérité. Nous ne voulons absolument pas répandre le venin de la division mais permettre de saisir les causes de cette séparation entre Rome et Ecône afin d'œuvrer à la réconciliation. Certains vont sans doute voir dans ce mémoire une attaque contre la FSSPX et donc contre leurs visions de la foi. Nous voulons leur dire que nous ne l'avons pas écrit dans ce but, mais dans l'objectif de, par la rigueur académique et de la recherche universitaire, comprendre et œuvrer à l'unité. 





I. Marcel Lefebvre, et la constitution d'une Eglise alternative (1905-2019)





Comprendre le Lefebvrisme demande de connaître la vie de son fondateur, car le prélat a bien  été l'une des grandes figures de l'histoire du catholicisme de la seconde moitié du XXème siècle. Pour autant nous ne devons pas donner totalement foi au narratif construit par Mgr Lefebvre lui-même à la fin de sa vie, qui fait de son existence toute entière une croisade anti moderniste. Il va nous falloir interpréter Lefebvre en fonction de ce qu'il est devenu, et non en fonction de ce qu'il a été successivement. Afin de saisir comment une figure aussi brillante de l'Église de France a pu pousser plusieurs dizaines de milliers de fidèles à le suivre dans l'une des plus grandes rébellions ecclésiale du XXème siècle. 


Cette première partie de l'étude est en grande partie inspirée du livre d'Yves Chiron publié récemment.



Un prêtre de la guerre des deux France (1905-1960)


Les Levebvre : une famille de la réaction religieuse 


Marcel naît en 1905 (année symbolique, celle de la loi de séparation des Églises et de l'État) dans le nord de la France d'une famille de condition aisée à Tourcoing, avec huit frères et sœurs, dont cinq rentrent dans les ordres. La vocation religieuse était très valorisée dans ce milieu, où l'assistance à la messe quotidienne est fréquente. On y prie souvent pour le retour du roi de France sur le trône à la place de la République maçonnique. En effet, les Lefebvre sont une famille imprégnée des valeurs réactionnaires typiques du milieu de la grande bourgeoisie catholique textile de la fin du XIXème. Dans la « guerre des deux Frances » qui déchire l'hexagone entre 1871 et 1914, opposant d'un côté la droite catholique monarchiste et de l'autre la gauche républicaine anti-religieuse, ils sont radicalement du premier camp et haïssent la gueuse. L'Église est pour eux le bastion de la réaction religieuse qui sauvera la France du libéralisme. Attention à ne pas croire toutefois, comme beaucoup de journalistes, que la famille Lefebvre serait « maurrassienne ». Les biographes de Marcel Lefebvre sont unanimes : le futur prélat n'a sans doute jamais lu un seul livre de Charles Maurras, cette doctrine n'est tout simplement pas répandue dans sa famille. 


Le père de famille René (1973-1944) est un propriétaire d'usine textile, puis plus tard un cas rarissime de double résistant. Il résiste d'abord à l'occupation allemande des départements du nord lors de la première guerre, puis recommence lors de la seconde. Il est capturé en 1942 par les nazis, et envoyé dans le bagne de la mort de Sonnenburg où il meurt des conditions de vie effroyables en mars 1944. 



Un missionnaire de l'Empire colonial au service de l'Eglise 


Un prêtre missionnaire issu du séminaire Français de Rome 


Bien avant cela Marcel est attiré à Rome au séminaire français en 1923, par son frère, lui-même séminariste, afin d'éviter le séminaire diocésain de Lille jugé trop libéral. Ils sont tous deux formés par le père Henri Le Floch, un spiritain breton qui fait du séminaire un centre de formation anti libéral intransigeant attaché à la « Romanité », comprendre un ultramontanisme réactionnaire et discipliné. Le futur prélat dira à propos du père le Floch  [qu'iil]  nous a fait entrer et vivre dans l’histoire de l’Église, dans ce combat que les forces perverses livraient contre Notre-Seigneur. Cela nous a mobilisés contre ce funeste libéralisme, contre la Révolution et les puissances du mal à l’œuvre pour renverser l’Église, [et] , la chrétienté tout entière. L'exclusion du père Le Floch du séminaire, soit disant, à cause de son attachement à l'action française, marque beaucoup le jeune séminariste. Mais cela ne justifie pas pour lui une raison de se rebeller contre l'autorité du Saint Siège. Au contraire, par exemple, d'après les témoignages de l'époque, lorsque l'Action François est condamné par Pie XI en 1926 il estime que « Rome à parlé, la cause est entendue ». Trois ans après son ordination en 1929 il entre chez les missionnaires spiritains pour évangéliser le Gabon, puis le Sénégal. Il y devient évêque de Dakar, puis en 1955 il reçoit le prestigieux titre d'archevêque. Mais il est rappelé en France rapidement pour s'être opposé frontalement à la décolonisation en 1962. Il laisse derrière lui une œuvre plutôt positive : il développe l'éducation chrétienne, forme un clergé local… En 1963 il est élu supérieur de la congrégation des Spiritains, ce qui n'est pas sans causer problèmes. Il provoque alors de graves tensions dans l'ordre qu'il maintient dans le traditionalisme à l'heure où l'Eglise se prépare à vivre le printemps conciliaire. 


« Intégriste » contre « moderniste » une lutte française 


Osons ouvrir une rapide parenthèse : on qualifie parfois les partisans du lefebvrisme « d'intégriste ». Ce terme rarement défini, est souvent utilisé comme une insulte et perçu comme tel dans les rangs de la FSSPX. Nous ne l'utiliserons donc pas. Disons simplement que ce mot apparaît au XIXème d'abord en Espagne, puis en France dans le cadre d'une féroce guerre interne de l'Eglise entre partisans d'une Église réactionnaire en lutte contre le monde moderne, et partisans d'une Église favorisant la démocratie et le libéralisme politique. Les deux camps s'accusant mutuellement de renier l'Evangile. L'Église française sortant de la seconde guerre mondiale vit avec une vigueur renouvelée cet affrontement opposant « intégristes » (dont fait clairement partie l'archevêque de Dakar) et « libéraux modernistes ». 



Un prélat conservateur mais non rebelle (1960-1974)


Un archevêque loin d'être hostile au concile 


En 1960 l'évêque devient membre de la commission centrale préparatoire du concile Vatican II. Il devient un partisan du conservatisme conciliaire, sans s'opposer à cet événement en lui-même, contrairement à ce qu'il prétend à la fin de sa vie


Ainsi à partir de juillet 1959 le Pape Jean XXIII (1881-1963) les évêques et supérieurs d'ordre religieux sont invités à « en toute liberté et sincérité faire des remarques sur les matières et sujets qui pourraient être discutés au prochain concile. ». Dans les études faites sur ces vota (remarques) on note que parmis les conservateurs Marcel Lefebvre n'est pas le plus radical (par exemple son futur concélébrateur d'Ecône Mgr de Castro Mayer demande une nouvelle condamnation des erreurs du Syllabus de Pie IX) et propose quelques réformes que l'on peut juger novatrices : une augmentation du nombre d'évêques afin qu'ils puissent mieux gérer leurs diocèses, une accélération des procès en nullité de mariage, une extension du pouvoir d'entendre les confessions, et un élargissement de la possibilité de célébrer la messe le soir ! On est loin de l'image d'un conservaeur obtus désirant une église musée ! Dans l'ensemble notons que les futurs membres du Coetus Internationalis Patrum (voir plus bas) sont également force de proposition : Mgr Carli, évêque de Segni (Italie) qui sera un des ses partenaires lors du concile suggère par exemple une réforme du calendrier liturgique. 



Remarquons également qu'il écrit dans une lettre aux membres de sa communauté du Saint Esprit (dont il est le supérieur)  le jour de l'ouverture du concile : Que l'Esprit Saint vivant en nous nous fasse prendre une conscience toujours plus vive de notre appartenance à l'Église encore soumise au souffle et au feu de la Pentecôte (...) Aujourd'hui encore cette Pentecôte continue et va apparaître d'une manière plus sensible à l'occasion du Concile. Il est comme l'immense majorité des évêques convaincus d'un certain besoin de modernisation de certaines règles de l'Eglise. Toutefois il n'en reste pas moins pointilleux sur la défense de ce qu'il estime être la bonne doctrine. Ainsi il s'oppose à la présence dans sa commission de deux célèbres théologiens, Yves Congar et Henri de Lubac, qui avaient tous deux été sanctionnés sous le précédent pontificat pour des opinions jugées tendancieuses. 


Un réformateur prudent 


A l'ouverture du concile en 1962 il vote en faveur du premier texte : Sacrosanctum concilium, qui trace les grandes lignes d'un renouveau liturgique de la messe, auquel il s'opposera avec force dix ans plus tard. Nous n'aborderons pas dans cette étude la complexe question de la réforme liturgique de St Paul VI. Notons simplement que cela prouve que Marcel Lefebvre était loin de considérer le missel Tridentin comme l'apothéose indépassable et définitive de la liturgie latine. Il écrit dans la revue dite « intégriste » Itinéraire (la revue du célèbre journaliste traditionaliste Jean Madiran) qu'il perçoit comme nécessaire deux réformes du missel afin de rendre la messe plus « intelligibile ». En premier la réforme des rites de la première partie de la messe (lecture et homélie) et quelques traductions en vernaculaire (langue commune).  



Le Coetus Internationalis Patrum


Toutefois, inquiet de la tournure que prennent les événements, Marcel Lefebvre fonde dès 1963 avec une soixantaine d'autres évêques du monde entier un groupe (on dirait aujourd'hui un lobby) conservateur bien organisé et très actif : le Coetus Internationalis Patrum, dont il prend la direction. On remarque que parmi ses principaux membres, on trouve de nombreux anciens élèves du séminaire Français de Rome, à tel point que l'historien Philippe Roy Lysencourt estime qu'il appartient à sa préhistoire, c’est-à-dire qu’il explique la formation du groupe au Concile. En effet, il est probable que le CIP n’aurait pas existé sans le Séminaire français de Rome, [...]  les principaux membres français du groupe y sont passés, s’y sont connus et y furent formés par le père Le Floch. Son objectif : influencer le concile par des publications, des discussions, des colloques, des événements, des pétitions et structurer efficacement la minorité conservatrice. Ils tenteront notamment de pousser le concile à promulguer des condamnations, en premier lieu celle du communisme. 


Un concile vécu dans la douleurs

C'est à ce moment que nous devons faire entrer un témoin important du parcours de vie de Marcel : l'abbé Victor-Alain Berto (1900-1968). Ce prêtre breton fut son camarade de promotion au séminaire Français de Rome, où il fut autant marqué par la personnalité et la doctrine du père Le Floch. Lui et Marcel Lefebvre garderont toujours un lien épistolaire, et s'apprécient mutuellement. Prêtre du diocèse de Vannes, il fonde en 1943 un ordre de dominicaines apostoliques (c'est-à-dire non cloîtré) les dominicaines du Saint Esprit consacrées à l'accueil d'orphelins et à l'éducation de jeunes filles. C'est un théologien thomiste intransigeant, fermement anti révolutionnaire, et un bavard : il écrit beaucoup, et avec un certain style sur ce qu'il a vu des trois sessions conciliaire auxquelles il participe. Dès l'ouverture du concile, il se montre violemment critique de l'évènement. Ainsi il écrit à l'un de ses amis : 


Je suis atterré de la médiocrité, de la pauvreté, de la platitude de ce Concile. Et c’est cette tourbe mitrée qui prétend substituer ses ignorances, ses myopies, ses passions, à la mansuétude, à l’expérience, à la finesse, à la maternité et à l’intelligence des Congrégations romaines !


En septembre 1963 Marcel demande à l'abbé Berto d'être son théologien personnel pour l'assister dans la direction du coetus. Ce qu'il raconte dans ses écrits démontrent que Mgr Lefebvre et ses proches ne vont pas chômer pendant les sécessions conciliaires, et vont tout faire pour freiner des quatres fers l'adoption de textes qu'ils jugent peccamineux. L'athomsphère de ses écrits témoigne du sentiment du déséspoire qui habitait les partisant du Coetus incapable de faire adopter leurs vus. Ainsi il écrit en parlant de l'utilité de son travail : 


Et en vérité, à quoi bon? On est dans le morne, dans le plat, dans l’inerte, dans le flou, dans l’indéfini. Voilà à quoi on a réduit l’heureuse Rome. Il écrit une autre fois : Mes journées ici sont des journées de douleur. Ce matin même, à peine plus de trois cents Pères contre près de deux mille ont voté dans le sens de la romanité ! 


Pour Bertho, cette défaite annoncée est vécue comme le pire désastre de sa vie. Parfois il écrit que cela ne peut être l'oeuvre de groupes occultes hostiles à Dieu : 


Le projet se fait chaque jour plus manifeste. Il ne s’agit plus désormais de doctrine, de justice, de tradition catholique. Il s’agit d’introduire, d’imposer, sous prétexte d’‹aggiornamento› un changement substantiel du catholicisme, et puisque celui-ci ne peut se faire ‹per arma lucis›, on cherche à le faire par des moyens violents, [...]  tout cela calculé pour le triomphe de l’erreur. »



Un prélat vaincu au concile, mais au départ obéissant à Rome

Le travail efficace et organisé du coetus ne suffit pas. Marcel Lefebvre fait partie de l'infime minorité des évêques qui votent contre certains textes conciliaires. Toutefois, s'il se fait remarquer pour ses prises de parole durant les sessions conciliaires, il n'est toutefois pas le plus virulent des conservateurs. Il s'oppose avec virulence contre Dignitatis Humanae (le célèbre texte qui reconnaît la liberté religieuse, le dernier à avoir été voté, dont nous aller souvent parler) mais il pose sa signature sur le texte une fois que le texte voté, sans doute par respect pour l'autorité du saint Siège. Il niera plus tard cette signature, ou en relativisera la portée, pourtant il n'y a pas de doute : il s'agit bien d'une reconnaissance de l'autorité conciliaire. Car il n'y était pas forcé : 22 évêques ont justement refusé d'y souscrire par leurs signature. 


Il ne s'agit non pas d'un acte isolé d'un prélat si consterné par la défaite qu'il finit par l'admettre par dépit, mais du fruit de leurs éducation au séminaire français de Rome et leur attachement à la romanité. Rome a parlé, la chose est entendue ! Car Rome l'infaillible ne peut se tromper. Autre exemple, l'abbé Berto écrit en 1964 : Il ne m’en coûterait rien, vous le pensez bien, d’adhérer aux définitions infaillibles d’un Concile œcuménique, quand même elles seraient la condamnation formelle de tout ce que j’aurais pensé auparavant.



Un prélat dans la crise postconciliaire de l'Eglise de France (1965-1975)


Une Eglise en crise qui perd le sens du sacré 


Après 1965, le concile conclut, il est bouleversé par la terrible période que commence à vivre l'Eglise. L'occident catholique commence une longue crise marquée par des débordements de toutes sortes, provoqués par les interprétations libérales très audacieuses du concile, et la politisation parfois très à gauche de très nombreux clercs qui pour beaucoup abandonnent les ordres. Lefebvre n'est cependant pas le plus virulent des opposants au « printemps conciliaire » qui devient assez vite un chaos ecclesial.  Les abbés Georges de Nantes, Jean Boyer, Louis Coache, le P. Noël Barbara, sont plus célèbres que lui et attirent largement l'attention médiatique. D'ailleurs, il est important de noter qu'il n'est pas le seul à s'en inquiéter. Le jésuite Henri de Lubac déjà cité plus haut écrit à un de ses amis que l'air du temps lui fait craindre une « apostasie collective ». Rome partage très tôt cette inquiétude. En juillet 1966 le pro préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Ottaviani émet une requête demandant aux évêques d'enquêter et de lutter contre certaines « erreurs doctrinales » qui alors se répondent dans l'Église européenne comme une traînée de poudre. Marcel Lefebvre dans sa réponse remet pour la première fois en cause le concile. Si ce rejet est net, il faut toutefois rappeler qu'il s'agit premièrement d'une réponse privée, et non d'une prise de position publique. Et deuxièmement qu'il en appelle au pape pour ne remettre en cause que les « dispositions pastorales du Concile ». Ce terme indique qu'il ne condamne pas le concile dans son ensemble mais certaines parties, notamment, on l'imagine celle sur la liberté religieuse. Nous en reparlerons. 



Un Evêque isolé au sein de l'Eglise de France 


Par ailleurs, il se garde de toute attaque contre le Pape ou l'Église : il se réjouit par exemple de la publication du Credo du peuple de Dieu que Paul VI émet en juin 1968 pour rappeler un grand nombre de vérités à l'heure où un puissant climat relativiste s'installe en Occident. Toujours dans Itinéraire, lors de la publication de l'encyclique Humanae vitae (qui condamne la contraception) Lefebvre gratifia le Pape d'avoir donné des « raisons d'espérer qui ne peuvent venir que de l'Esprit Saint ». Tout cela vient grandement relativiser l'image d'un prélat en rébellion directe contre l'Eglise et son concile dès 1965. Toutefois il critique avec des mots bien plus dures ses confrères evêques, qu'il accuse ouvertement d'attirer sur l'Eglise de France « les malédictions de Dieu ». Ce qui n'arrange pas ses relations avec ses semblables, dont une bonne partie ne le portait déjà pas dans son cœur des son retour de Dakar. Le milieu traditionaliste est alors en pleine ébullition contre la tourmente qui secoue l'Eglise, et une profusion d'associations et de revues apparaissent pour défendre leurs visions de la foi en les dogmes et la doctrine politique réactionnaire. Au grand dam des évêques qui  n'ont pour beaucoup que du mépris pour ces fidèles inquiets. Lefebvre à ce moment-là n'est qu'un élément parmi d'autres de cette nébuleuse encore non structurée. 



La fondation de la FSSPX (1970)


En 1968 l'ordre des spiritains vote contre sa gouvernance et il doit démissionner de son poste de supérieur général. Pour autant, il ne désarme pas dans ses convictions traditionalistes. En 1970, sur les conseils notamment du père Marie Dominique Philippe (le futur fondateur de la communauté Saint Jean, qui partage certaines des convictions conservatrices, et qui enseignait alors à Fribourg) ainsi  que d'autre personnalités catholiques, il fonde avec l'autorisation de l'évêque de Fribourg, une communauté pour les séminaristes attaché à la tradition sous la forme canonique d'une pieuse union  : la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX). Son siège est à Fribourg en Suisse. Le choix est stratégique : c'est une ville universitaire francophone dans un canton bilingue français allemand (la FSSPX s'implante vite en Allemagne), et dont l'identité farouchement catholique s'est construite en opposition au protestantisme. Tout un programme. Rapidement, il installe son séminaire à Ecône, un petit village du canton du Valais à deux heures de voiture de la ville. C'est depuis le centre névralgique de la fraternité. Il n'est alors pas question de s'opposer frontalement au concile et à l'Église mais aux débordements liturgiques et anti-dogmatiques de l'Église d'Europe occidentale alors en crise. D'autant plus qu'en 1970 le Pape St Paul VI promulgue le Novo Ordo Missae qui institue le renouveau de la liturgie romaine avec le missel dit de Paul VI. La messe tridentine de langue latine disparaît officiellement. 



La « galaxie » des ordres religieux amis de la FSSPX 


Depuis quelques années, la situation dans l'Église est explosive. De nombreux débordements qualifiés de « progressistes » soit disant permis par le concile transforment la liturgie en une expérience où toutes les fantaisies sont permises, la morale et le dogme sont parfois réduits en pièces. Les évêques français, sont pour beaucoup soit impuissant soit complaisant. 


Cette situation dramatique pousse des religieux à quitter leurs ordres pour rejoindre le prélat. Un certain nombre d'entre eux créent une galaxie de petits ordres religieux traditionalistes gravitant autour de la FSSPX. Se constitue alors avant et après la mort de Mgr Lefebvre  une « galaxie lefebvriste » dont le centre est la fraternité avec, entre autre, une branche franciscaine que sont les capucins de Morgon, une branche dominicaine avec les Dominicains d'Avrillé, une branche bénédictine avec le Monastère Sainte Madeleine du Barroux fondé en 1970 par Dom Gérard, une personnalité qui aura une grande influence sur la sphère « tradi ». Et même, bien plus tard, une branche gréco-catholique fondée en Ukraine au début des années 2000 : la Fraternité Saint Josaphat. Aujourd'hui on compte environ une trentaine d'ordre religieux d'importance très variables gravitant autour de la FSSPX.



Vers la rébellion (1974-1988)


Le refus de la messe Saint Paul VI (1971)


C'est cette communauté sacerdotale qui va lui permettre de prendre de facto (bien qu'il  revendique au contraire ne pas être le chef des traditionalistes) la tête de la dissidence conservatrice en France et aux Etats-Unis. Contrairement aux autres opposants au concile et au Pape, il pourra progressivement donner des prêtres aux fidèles traditionalistes demandeurs, étant donné qu'il dirige rapidement plusieurs séminaires. Ainsi il peut développer peu à peu, surtout en France et aux EUA, un réseau de prêtres et de chapelles rebelles parallèle à la hiérarchie classique, qui refuse de  laisser ces prêtres contestataires s'installer sur leurs diocèses. En effet, un nombre important de fidèles négligés voire méprisés par l'épiscopat occidental sont paniqués par la crise postconciliaire, et aspirent à conserver la liturgie tridentine, qu'ils jugent plus sûre que la messe Paul VI parfois célébrés avec une certaine audace créatrice par certains prêtres. Ils demandent des abbés pouvant célébrer la messe selon l'ancien missel, demande auquel la FSSPX ne fait que répondre, et qui va entraîner son succès. Rapidement les séminaires de la FSSPX se remplissent, tandis que l'immense majorité des séminaires catholiques d'Occident se vident voir ferment. 


Parallèlement le prélat se radicalise, en juin 1971 il condamne totalement la « nouvelle messe » de St Paul VI. Il ne reviendra jamais sur cette décision fondatrice. 


La déclaration du deux décembre 1974 sur la Rome « néo Protestante » 


Une déclaration qui empoisonne les relations avec Rome 


En décembre 1974 il publie dans un contexte particulièrement tendu pour lui une déclaration publique marquante : il y dénonce une Rome « néo protestante » qu'il rejette, il condamne l'intégralité du concile et non plus seulement ses « dispositions pastorales », et s'en prend donc au Pape en personne. Le texte est d'une violence déterminante qui va heurter bien du monde à commencer par les alliés de Marcel Lefebvre dont une bonne partie des professeurs de son séminaire, étonnés par un ton aussi virulent. Le Pape Saint Paul VI (1897-1978) en est personnellement affecté. C'est cette déclaration de guerre qui va marquer véritablement le début de sa rébellion. S'instaure avec Rome un dialogue de sourd. Si Marcel Lefebvre va continuer de négocier avec Rome, il refuse tout compromis. Il est donc mal reçu au Vatican et la conversation qu'il a avec le Pape le 11 septembre 1976 tourne vite au vinaigre. Saint Paul VI ne va plus être disposé à faire des concessions envers ceux que l'on va appeler plus tard les « tradis ». 


Une radicalisation qui isole le prélat en sein même de la sphère traditionaliste 


Conséquences logiques de cette rébellion : lui et sa société cumulent les interdictions canoniques de toutes sortes, et en 1975 la FSSPX est canoniquement dissoute par l'évêque de Fribourg. Le rebelle n'en a cure. Pourtant de nombreux amis, tel que le père abbé de Fontgombault Dom Roy lui recommandent de mettre de l'eau dans son vin. Mais à partir de ce moment-ci il s'obstine. Il se radicalise même en répondant au Pape en personne que le concile est l'œuvre d'une « conjuration maçonnique ». Difficile de discuter calmement quand de pareils arguments sont avancés. 


A partir de ce moment-ci une partie importante de ses soutiens condamne sa démarche. Progressivement sa radicalité l'isole du milieu que l'on n'appelle pas encore « traditionaliste ». On commence à voir apparaître des lignes de divergences entre les « tradis », qui partagent son attachement à la doctrine politique réactionnaire et à la messe tridentine, mais refusent d'adopter une posture rebelle contre l'Eglise, et ceux qui au nom de la lutte contre la liberté religieuse soutiennent le prélat coûte que coûte. 




L'arrivée en scène de St Jean Paul II (1978) : la première négociation de Rome avec Ecône


Dans l'ombre de St Jean Paul II : Le cardinal Ratzinger 


Toutefois ce développement rapide de la FSSPX ne se fait pas sans crise interne. Face à la « décadence de l'Eglise romaine » une partie des troupes a soif de radicalité et aspire à tout bonnement déclarer le Pape hérésiarque. Pourtant en octobre 1978 est élu pape St Jean Paul II (1920-2005). Le Polonais se montre grandement préocupé à ses débuts par la question de la régulation de la galaxie lefebvriste, et se montre très avenant en invitant l'evêque rebelle à venir le visiter un mois après son éléction. Le nouveau pape aspire comme St Paul VI à remettre de l'ordre dans l'Eglise et dans la liturgie. Il va tâcher de le faire avec un cardinal qui sera une figure centrale de notre étude : Joseph Ratzinger (1927-1922), le futur pape Benoît XVI qui est nommé président de la congrégation pour la doctrine de la foi dès 1981 


Le duo rassure les traditionalistes 


Ensemble, ces deux figures vont œuvrer à la fois pour rétablir les relations avec Lefebvre, et pour faire cesser les abus liturgiques et les négations du dogme dans l'Eglise. Une bonne partie de la sphère traditionnelle est touchée par l'œuvre du Pape et se montre conciliante avec lui estimant qu'il peut être l'homme de la situation. Marcel Lefebvre méfiant mais ouvert à la négociation accepte d'entamer un dialogue informel vers 1978 qui n'aboutira pas. C'est la première séances de négociation entre ceux que l'on va appeler les Lefebvristes et Rome. 


La question du sédévacantisme : une ambiguïté qui coûte cher (1978-1985)


La thèse du sédéprivationisme du père Guérard des Lauriers 


Cela déplaît au plus au point à un dominicain co-fondateur des Dominicains d'Avrillé, proche de la FSSPX et professeur à Ecône : le père Guérard des Lauriers (1898-1988). Depuis 1977 il développe discrètement la thèse du sédéprivationisme, une version adoucie du sédévacantisme. Les thèses sédévacantistes sont alors répandues dans la galaxie lefebvriste, ainsi Dom Gérard (père abbé du Barroux) dans une conférence en Suisse en mai 1978 se réclame à demi mot de cette thèse en estimant que « le Siège n'est plus [...] le pasteur suprême n'est plus sur le Siège de Pierre ». Pendant un temps Marcel refuse de les condamner, et parfois même adopte des positions très proches du sédévacantisme (par exemple dans sa lettre du 29 août 1987 aux quatres futurs évêques qu'il va sacrer, il qualifie St Jean Paul II « d'Antichrist ») Mais dans l'ensemble il n'opte pas pour une position claire sur ce sujet et continue à vouloir négocier avec Rome. 


Néanmoins en avril 1979 Guérard des Lauriers lance une lettre publique destiné au prélat. Il lui reproche durement d'avoir accepter de dialoguer avec Rome et de vouloir signer un accord au prix d'une reconnaissance même partielle de la messe St Paul VI, et surtout de Dignitatis Humanae (le texte conciliaire qui reconnaît, on l'a vu, la liberté religieuse). On ne soupe pas avec Satan, écrit avec véhémence le dominicain. Cela oblige l'évêque à réagir et à rappeler d'une part que la messe Paul VI est d'après lui « sacrilège » mais que toutes les messes célébrées selon ce rite ne sont pas forcément invalides, et d'autre part que la solution à la crise de l'Eglise ne peut venir que du Pape, dont il reconnaît in fine la légitimité, mais non la pleine autorité. Comme dit plus haut, sur ce point, il va parfois se contredire. 


La première division du milieu « traditionaliste » avec l'apparition du sédévacantisme 


La première division importante du milieu tradi 


Guérard des Lauriers et ses partisans vont devoir quitter Ecône, et en gardent une rancœur contre la FSSPX. C'est eux qui en 1982 dans l'une de leurs revues créent le néologisme de « lefebvrisme » qu'ils décrivent comme étant une trahison de la tradition au profit d'un accord avec la Rome hérétique. Cela provoque une première division du milieu traditionaliste en groupes concurrents. Une tendance qui va se poursuivre jusqu'à aujourd'hui. 



L'apparition des contres-Eglises sédévacantistes issues de la FSSPX


La galaxie lefebvriste va continuer à perdre certains de ses membres, conséquence logique de l'ambivalence de Mgr Lefebvre sur ce sujet pourtant central. 1983 voit une large part de la branche américaine rompre avec lui pour se tourner totalement vers le sédévacantisme. C'est « la rébellion des neufs » dirigé par le recteur du séminaire américain Donald Sanborn, qui va durablement affaiblir la FSSPX en Amérique du Nord. Une partie de la branche italienne fait de même en 1985, quatre prêtres de la FSSPX fondent un institut sédéprivationiste concurrent avec l'aide de Guérard des Lauriers (entre temps ordonné évêque illicitement). Ces institus constituent une sorte de « concurrence ultra traditionalistes » à la FSSPX 



Vers la rupture (1984-1988)


Les premières négociations de Jean Paul II avec Ecône, et le premier « ralliement » 


Comme déjà dit, une fois élu, Jean Paul II s'attache activement à résorber la crise  post conciliaire de l'Eglise, et veille à ce que les fidèles attachés à la messe Saint Pie V puissent être compris. Par exemple, il nomme comme archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger (1926-2007), une des dernières grandes figures du catholicisme français du siècle qui va à Paris être un relais efficace de la politique du Pape. Car ce dernier est confronté à d'autres évêques notamment Français qui nient tout simplement l'existence d'un « problème tradi ». En octobre 1982, le Cardinal Ratzinger commence à faire des propositions concrètes à Mgr Lefebvre pour obtenir l'unité. Le prélat Allemand demande une reconnaissance de la légitimité de la messe Saint Paul VI, et une acceptation, à la lumière de la tradition de Vatican II en échange il évoque une libéralisation de la célébration de la messe tridentine, et une relative autonomie pour la FSSPX. Mgr Lefebvre refuse estimant d'une part que le cœur du problème est la question de la liberté religieuse, et d'autre part qu'il ne célébrera jamais la messe Saint Paul VI ni ne reconnaîtra sa validité. 


Une importante communauté religieuse amie de la FSSPX, les bénédictins de Flavigny toutefois estiment l'accord acceptable et se rallient partiellement à Rome vers 1984. C'est le premier « ralliement » d'une partie de la galaxie lefebvriste à Rome. Ce qui bien entendu est très mal perçu à Ecône. C'est toutefois un ralliement incomplet car la communauté de Flavigny n'officialise sa réunion avec Rome qu'au début des années 2000. 


Entre estime pour le nouveau Pape et radicalisation de la FSSPX


La même année, St Jean Paul II continue à vouloir apaiser les tensions avec les nombreux fidèles et prêtres attachés à la liturgie tridentine. Il libéralise donc légèrement la célébration de la messe St Pie V. On commence alors à voir apparaitre deux lectures divergentes de la situation : une partie du monde traditionaliste se montre parfois rassuré de l'action du Pape polonais qui prend des position fortes sur l'enseignement doctrinale de l'Eglise. D'autant plus que le Pape est un anti-communiste fervent, ce qui n'est pas pour déplaire à ce milieu très à droite. Certains intellectuels traditionalistes commencent même à estimer que le décret sur la liberté religieuse du Concile n'est pas incompatible avec leurs visions de la tradition. 


La FSSPX de son côté reconnaît certes des bons côtés à l'évêque de Rome mais estime qu'il n'en reste pas moins un « moderniste ». Mgr Lefebvre se montre particulièrement virulent notamment par les rencontres d'Assise le 27 octobre 1986 durant lesquelles le Pape St Jean Paul II prie pour la paix dans le monde aux côtés de représentants de toutes les religions. Le prélat ne se retient plus contre le Pape qu'il dit « inspiré par le diable ». Il ose même le représenter en enfer. Une partie des traditionalistes ne partagent pas cette virulence, Dom Gérard du Barroux en particulier condamne lui-aussi avec force ce rassemblement mais estime qu'il constitue certes un scandale mais non une hérésie.  L'évêque ne l'entend pas de cette oreille et radicalise sa position. Il s'aventure à des propos très ambigus sur le sédévacantisme : Il est possible que nous soyons dans l’obligation de croire que ce pape n’est pas pape, dit-il lors d'une rencontre avec des fidèles à Montréal. Ce genre de parabole apocalyptique, ainsi que ses prises de positions politiquement très marquées à droite, lui valent un total discrédit de la part de l'intelligentsia catholique française qui progressivement va l'ignorer totalement. 



Image publiée par Marcel Lefebvre en 1986


La seconde séance de négociation : l'accord du 5 mai 1988…


En 1987 la rupture semble proche, Mgr Lefebvre se sentant vieux, réfléchit depuis plusieurs années à sacrer des évêques pour lui succéder sans mandat pontifical. Ce qui est formellement interdit dans le droit canon de l'Eglise, et fait encourir au contrevenant la peine d'excommunication. Jean Paul II et le cardinal Ratzinger décident pour l'éviter d'engager un dialogue de la dernière chance en juillet. Lefebvre exprime alors trois exigences de fond : un « ordinariat », c'est-à-dire une communauté indépendante des évêques que lui seul dirigerait ; la formation d’une commission romaine pour juger les relations entre cette dernière et les évêques, ; l’octroi à la Fraternité d'un évêque. Ainsi que bien entendu la non-obligation pour les siens de célébrer la « messe moderniste ». Cela aboutit à un accord signé le 5 mai 1988. Cet accord est un compromis : sur le plan doctrinal, ce protocole comporte la reconnaissance par Mgr Lefebvre et son Institut du concile. Sur les points du concile jugés difficilement conciliables avec la tradition, ils s’engagent à avoir une attitude positive d’étude et de communication avec le Siège apostolique, en évitant toute polémique ; ils reconnaissent la validité des messes et sacrements célébrés selon les rites nouveaux. Sur le plan juridique, la Fraternité est érigée en Société de vie apostolique de droit pontifical ; la commission romaine évoqué plus haut sera créée, dont deux membres seront pris dans la Fraternité (mais sans avoir la majorité) ; un évêque sera ordonné, choisi dans la Fraternité sur présentation de Mgr Lefebvre. Mais la date de son ordination n'est pas fixée. Dans l'ensemble l'accord semble pouvoir convenir aux deux : il pourra continuer à critiquer le concile, mais en évitant de parsemer ses sermons de références à l'apocalypse, et la FSSPX va disposer d'une grande indépendance grâce à son statut canonique, et son évêque sans avoir bien entendu à célébrer la messe St Paul VI. 


… Aussitôt dénoncé 


Mais, le lendemain, l'évêque rebelle retire sa signature, et envoie un ultimatum. Il exige de pouvoir consacrer trois évêques au plus tard le 30 juin 1988, et de disposer de la majorité des membres de la commission que nous avons évoqué plus haut. Cette attitude est typique du prélat : il refuse l’accord global, mais considère comme acquise la concession qui lui était liée. Ce comportement restera un trait caractéristique de la FSSPX dans ses relations avec l'Église. St Jean Paul II via le cardinal Ratzinger propose d'ordonner le successeur de Mgr Lefebvre dans les trois mois. Le 30 mai dans l'Allier, Mgr Lefebvre tient conseil avec les membres les plus éminents du courant traditionaliste. L'assemblée est partagée entre les tenants favorables à l'accord, et ceux qui préconisent de désobéir à Rome. L'évêque décide finalement de franchir le rubicon. 


Les sacres et l'excommunication 


Alea jacta est : il sacre quatre évêques à Ecône, à la date promise, le 30 juin 1988, en compagnie de Mgr Antonio de Castro Mayer. Les deux rebelles sont alors déclarés excommuniés dès le 1er juillet, avec les quatre nouveaux ordonnés. Le prélat en rébellion rejette la validité de ces mesures et dit être excommunié par des gens qui sont excommuniés. Il prophétise que dans un futur on leur fera un triomphe pour avoir sauvé l'Église du modernisme. Trois ans après, il meurt à Ecône. 



Les sacres d'Ecône du 30 juin 1988
Les sacres d'Ecône du 30 juin 1988


Une volonté certaine de désobéir, mais pas de se séparer de l'Eglise 


A présent, mettons au clair ce que nous savons sur les intentions du contre-révolutionnaire devenu insurrectionniste : le prélat a-t-il voulu se rebeller contre le Pape et donc l'Église ? Oui, nous allons continuer à le démontrer. A-t-il voulu se séparer de l'Église catholique ? Il est clair que non ce n’est pas le cas. Il conçoit sa rébellion comme purement interne, et temporaire. La preuve en est qu'il a signé un accord afin de trouver un terrain d'entente, bien que celui-ci n'a duré que le temps d'une nuit. Un légitimiste comme lui n'est pas indifférent à son illégalité canonique, et il dit quelques mois après les sacres d'Ecône à un journal italien que cette situation doit rester éphémère. Il annonce espérer signer un (nouvel) accord d'ici cinq ans maximum. Que cette espérance soit réaliste ou non et incohérente avec le reniement de sa signature de l'accord avec Saint Jean Paul II n'entre pas en ligne de compte : sa volonté n'était pas de créer une autre Eglise. Dernièrement, le prélat n'a pas totalement voulu créer une contre Église et pris des dispositions juridiques pour cela. Par exemple, il a institué que les lieux de culte lefebvristes soient nommés chapelles, et non paroisses, car la FSSPX n'a pas vocation à remplacer les paroisses canoniquement instituées. 



Des responsabilités partagées sur les causes de ce « schisme » 


Ensuite osons essayer d'estimer avec le recul de l'histoire les responsabilités dans ce « schisme ». Comme souvent elles sont partagées. La rupture était évitable, mais des acteurs n'ont pas voulu jouer un rôle de conciliateur. Les évêques français durant tout le dernier tiers du siècle ont totalement ignoré les revendications des fidèles et prêtres traditionalistes, voire les ont ouvertement méprisés, ce qui a nécessairement fait le ferment de la radicalisation. En outre, la décision prise par la conférence des évêques de France en 1974 d'exclure Marcel Lefebvre de son assemblée en plus d'être non-justifié légalement n'a fait que rajouter à la colère du prélat, et à briser un espace de dialogue avec lui. Ce qui explique sans excuser la déclaration de 1974 évoquée plus haut. St Paul VI en outre, en refusant catégoriquement de faire un compromis sur la célébration de la messe tridentine n'a pas compris que par là, il se fermait toute possibilité de dialogue avec les Lefebvristes. De l'autre côté, il faut rappeler que Mgr Lefebvre se fit souvent remarquer pour ses diatribes incendiaires qui n'aidaient en rien le dialogue, bien au contraire. A force de surenchérir sans cesse dans la radicalité, il a entraîné sa fraternité dans un esprit d'opposition constante à Rome quoique dise ou fasse le Pape. On doit évoquer également le caractère changeant des positions de Mgr Lefebvre dans ses négociations avec le pape St Jean Paul II. Il dit en 1978 accepté le Concile « à la lumière de la tradition » mais le refuse catégoriquement quelques années plus tard. Il participe à un Concile dont il est l'un des acteurs majeurs, mais il le décrit dix ans plus tard comme une conspiration maçonnique. Il refuse le sédévacantisme mais décrit dans ses lettres le pape comme un « antichrist ». Il signe un accord en 1988 pour le renier le lendemain. Et surtout il dit retirer sa signature non pour des raisons doctrinales, mais par défiance envers la bonne foi de St Jean Paul II. Le prélat aurait peut-être pu au moins laisser une chance au Pape de respecter sa parole… 


La réponse de Rome et la création d'une aile « tradi » de l'Église 



La commission Ecclesia Dei (1988)


Suite aux ordinations illégales de 1988 Jean Paul II dénonce l'attitude « schismatique » du prélat, et crée deux jours plus tard la commission Ecclesia Dei dans le but  de faciliter la pleine communion des communautés religieuses ayant eu jusqu'à présent des liens avec la Fraternité fondée par Mgr Lefebvre [...] en conservant leurs traditions spirituelles et liturgiques, à la lumière du protocole signé le 5 mai 1988. Il annonce également un peu plus libéraliser la célébration de la messe tridentine afin de respecter le charisme particulier des lefebvristes rejoignant Rome. Cette annonce permet le ralliement de quelques prêtres, séminaristes, et communautés religieuses lefebvriste. Une nouvelle fois, le milieu traditionaliste se déchire. Quelques mois après cette annonce, Dom Gérard et son abbaye du Barroux annoncent se rallier à Rome. C'est une perte importante pour le lefebvrisme qui voit un de ses plus brillant esprits rejoindre Rome. Ajoutons au passage que la FSSPX en tient légèrement rancune au bénédictain. 


Sans trop nous attarder sur l'histoire des « ralliés à Rome » présentons rapidement les trois instituts les plus importants issus de la FSSPX, mais qui ne résument pas, loin de là, la diversité des instituts « tradis » qui existent dans l'Eglise. 



La Fraternité Sacerdotale Saint Pierre (1988) et l''administration apostolique personnelle Saint-Jean-Marie-Vianney (2002)


Le soir même des sacres de 1988 une trentaine de membres de la FSSPX quittent Ecône, pour fonder la Fraternité Sacerdotale Saint Pierre (FSSP) afin de rester fidèle à Rome. Osons un premier détour par l'actualité : en 2022 le Pape François annonce que la FSSP dispose d'un privilège d'exemption du motu proprio Traditionis Custodes qui restreint fortement la célébration du rite tridentin. Je suppose que ce n'est pas un hasard que Rome récompense par cet extraordinaire privilège ceux qui n'ont, pas même sur la durée d'un jour, accepté le schisme. 


D'autres ralliements surviennent plus tard, comme  la branche autonome brésilienne de la FSSPX : l'administration apostolique personnelle Saint-Jean-Marie-Vianney, fondée par feu Mgr de Castro-Mayer. Le 18 janvier 2002 le Pape officialise leur réintégration à Rome.


L'Institut du Bon Pasteur (2006)


En 2006 de nouveaux dissidents, et pas des moindres de la FSSPX se rallient à Rome et créent l'Institut du Bon Pasteur (IBP). Il est fondé par deux collaborateurs très proches de feu Marcel, qui avait pourtant chaudement encouragé les sacres de 1988. L'abbé Paul Aulagnier, le deuxième prêtre ordonné par Mgr Lefebvre à Ecône. Il est l'un des ses plus proches assistants depuis la fin des années 60 jusqu'à sa mort, et l’abbé Philippe Laguérie, l'artisan de la création du district de France, et un des acteurs de la « prise » de Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, dont il fut un des plus flamboyants curés.


Tous deux sont renvoyés de la fraternité pour des désaccords avec Mgr Fellay, le successeur à la tête de la FSSPX de Marcel Lefebvre et décident de se rallier à Rome. Ils obtiennent de fonder leur institut clérical selon certaines modalités de l'accord de juin 1988, c'est-à-dire sans devoir jamais célébrer toute messe Paul VI, en ayant un droit à critiquer « certains points » du concile dans une attitude positive et constructive en évitant toute polémique et bien entendu en ne critiquant pas le Pape. C'est en quelque sorte une FSSPX telle qu'elle eût été si Mgr Lefebvre n'avait pas retiré sa signature. Sans faire beaucoup parler d'elle, cette institution provoque bien des tensions au niveau des ailes progressistes de l'Église car ils sont loin d'être des modérés. Philippe Laguérie célèbre par exemple l'enterrement du milicien tueur de juifs Paul Touvier en 1994, et dit chaque 23 juillet une messe en la mémoire du Maréchal Pétain. 


Parenthèse : l'identité « tridentine » des communautés tradis 


A présent, osons un second détour par l'actualité, dans laquelle veuillez ne voir que l'opinion de l'auteur de cette étude. Ces communautés traditionalistes sont souvent liées à l'histoire de la FSSPX. Leur spiritualité, et leur parcours dans l'Église sont donc influencés par cette histoire. Et l'on ne peut comprendre les tensions autour de la « question liturgique » aujourd'hui sans en être pleinement conscient. En effet, s'ils ont été Lefebvristes, c'est avant tout par rejet de la messe St Paul VI, plus que par rejet de Vatican II. Pour eux, le Concile est un sujet plus ou moins secondaire, le cœur de leur vocation c'est le maintien de la célébration de la « messe de toujours », car ils estiment que la messe St Paul VI souffre de certains défauts dont le nombre varie selon leur degré de radicalité. 


Les contraindre, comme voudrait le faire le Pape François à célébrer la messe Paul VI en restreignant l'usage du missel de St Pie V est pour moi un non-sens : d'une part parce que cela va à l'encontre de ce qui à permis leur ralliement à Rome, à savoir la possibilité de célébrer librement la messe St Pie V. D'autre part car l'identité traditionaliste est fondée sur le refus du missel de St Paul VI. Ce n'est pas en les contraignant qu’on les fera changer d'avis. Car au contraire cela les conforte dans leur conviction que l'Eglise ne les accepte qu'à contre cœur.




Le pontificat de Benoît XVI, l'occasion de la réunion ratée ? La lutte de la résistance contre les concordistes (2000-2012)


La troisième séance de négociation de l'an 2000


Jamais St Jean Paul II, n'abandonne l'espérance de l'unité avec les lefebvristes. Ainsi dès l'année 2000, à l'occasion du grand pèlerinage de la FSSPX organisé à Rome (avec l'approbation du Saint Siège) Ratzinger engage une troisièmes reprise des relations, marquée par des rencontres entre le supérieur Mgr Fellay et des représentants de l'Église. Elle ne dura qu'un an, mais permit pour l'Eglise d'exclure la fraternité du Brésil (voir l'Administration Apolotolique Saint Jean-Marie-Vianney). Les canaux de discussion restent toutefois en place, et se réactivent à chaque fois lors de l'intronisation d'un nouveau pape. 



19 avril 2005 : Ratzinger devient Benoît XVI


En 2005 l'élection de Benoît XVI est bien accueillie par la FSSPX. Contrairement à ce que l'on peut lire parfois, Benoît XVI sur bon nombre de sujets et notamment sur la question du rapport avec les Lefebvristes est dans la droite continuité de St Jean Paul II, dont il faut rappeler qu'il fut un des plus proches collaborateurs. Toutefois, sa compréhension fine du dossier lui permet d'être mieux perçu par une partie des partisans de la FSSPX. Dès 2006 comme vu plus haut une partie d'entre eux se rallie et crée l'IBP. Un an auparavant Mgr Fellay rencontre le pape et annonce vouloir ouvrir de nouveau les discussions mais demande comme condition préalable la levée des excommunications, et la liberté pour tous les prêtres de l'Église de célébrer la messe selon le missel tridentin. Le motus proprio Summorum Pontificum de 2007 règle la question de la légalité des messes St Pie V désormais appelées « forme extraordinaire du rite romain » et autorisées dans toute l'Eglise latine. C'est l'une des principales exigences de feu Marcel Lefebvre sur « l'expérience libre de la tradition » qui trouve sa réponse. En 2009 le Pape lève l'excommunication des quatre évêques en précisant que cela n'entraîne nullement la pleine réintégration de la FSSPX, mais simplement que cela doit être perçu comme un gage d'ouverture de la part de l'Eglise. 



L'affaire Williamson (2008) tempète sur le pontificat de Benoît XVI 


La réunion avec Rome est-elle possible ? C'est exactement à ce moment que se déclenche l'affaire Williamson qui touche durement le Pape. Mgr Williamson, un des quatre évêques ordonnés par Marcel Lefebvre remet en cause l'existence des chambres à gaz nazis dans plusieurs interviews. Le scandale est immédiat, et touche surtout Rome, car pour l'immense majorité du monde la levée des excommunications est synonyme de pleine réintégration de la FSSPX dans l'Eglise. Au départ totalement indifférente au battage médiatique, la FSSPX sous la pression de Rome condamne mollement ce dérapage. En même temps, un grand nombre d'évêques et de théologiens catholiques critiquent ouvertement Benoît XVI pour cette apparente sympathie envers un évêque néo nazi. Certains y voient le risque d'un abandon de Vatican II, d'autant plus que l'un des éléments les plus importants du concile est la réconciliation avec le peuple juif avec le document conciliaire Nostra Aetate. Benoît XVI maintient sa ligne et rappelle sa volonté : il est ouvert à la réconciliation à condition que comme la FSSP et l'IBP les lefebvristes acceptent le concile, y compris le document Nostra Aetate. 


La quatrième séances de négociations et la création de la « Résistance » au sein de la FSSPX (2009-2013)


Mgr Fellay contesté dans son choix de dialoguer avec Rome (2012) 


En octobre 2009, une fois les deux conditions posées par Mgr Fellay remplies, les discussions commencent officiellement. Elle durent jusqu'en 2011, et donnent lieu à des échanges courtois et profonds. 


Toutefois, dès 2008 apparaissent des tensions entre partisans de l'union à Rome autour de Fellay, et ceux de la pureté lefebvriste autour de Williamson. Cette fracture qui ira en s'aggravant, n'est pas nouvelle dans la FSSPX, comme nous avons pu l'évoquer plus haut. Néanmoins celà aboutit à une explosion des divisions de la galaxie en deux courants : la résistance autour de Mgr Williamson et les partisans de Mgr Fellay favorables à la réunion à Rome que par facilité nous allons appeler concordistes (eux même ne se sont pas donné de nom). Car l'évêque aux opinions néo-nazies et ses partisans mènent une guerre de sape contre la tentative d'union soutenue par Fellay, et ce, même après le rejet par Fellay en 2012 de l'accord proposé par Rome. Les traces publiques de ce combat sont peu nombreuses, car tout s'est joué dans des guerres d'influence feutrées au sein des coulisses d'Ecône et des chapelles de la FSSPX. Mais de maigres sources disponibles sur Internet permettent de tracer les grandes lignes de ce combat. Nous pouvons notamment comprendre les enjeux idéologiques cruciaux de cette lutte grâce à un échange épistolaire engagé en avril 2012 entre Fellay et Williamson alors que le dialogue avec Rome laisse encore entrevoir l'espoir d'un accord. Dans une première lettre, Williamson soutenu par deux autres de ses confrères évêques y affiche ouvertement son désaccord sur leurs rapports à Rome. Fellay leur répond : 


Dans la fraternité, on est en train de faire des erreurs du Concile des super hérésies, cela devient comme le mal absolu, [...] Les maux sont déjà suffisamment dramatiques pour qu’on ne les exagère pas davantage. […] Cela est grave parce que cette caricature n’est plus dans la réalité et elle aboutira logiquement dans le futur à un vrai schisme. […] Ne perdons pas le sens de l’Église, qui était si fort chez notre vénéré fondateur.



Des divergences fondamentales de vision de ce qu'est l'Eglise


Pour les concordistes, l'Église est une institution en crise (comme elle l'a déjà été par le passé) qui demande pour guérir simplement un reniement, même partiel, du concile Vatican II. En face, les radicaux fantasment une institution autrefois quasiment parfaite désormais occupée par une secte moderniste, et dont le salut demande une soumission complète à la fraternité. Cette même fraternité pour Fellay est définie comme une institution garante de la bonne doctrine qui peut se permettre des alliances circonstancielles avec les instituts tradis pour influencer de l'intérieur l'Église romaine. Pour la résistance, elle est le dernier bastion encore pur de la saint foi face à une Église « supère Hérétique » qui a réussi à corrompre certains des siens désormais ralliés et parjures. De ces deux constats divergents résultent deux conclusions opposées : Fellay cherche à réintégrer l'Eglise afin de l'influencer depuis l'intérieur, Williamson considère que l'Eglise n'est plus vraiment l'Eglise et qu'au contraire il faut in fine s'en protéger. Il est presque inutile de chercher un accord avec Rome qui est de facto perdue à l'hérésie. Finalement quand on lit certains partisans de la résistance on a parfois  l'impression que l'Eglise, c'est la FSSPX et que la FSSPX c'est l'Eglise. 


La création de la « résistance » 


Le quatre octobre 2012 Mgr Williamson est exclu de la FSSPX par le conseil général. Mgr Fellay se débarrasse ainsi de son plus puissant opposant et également d'une épuisante source de polémique. L'évêque étant toujours friand de provocations médiatiques comme nous l'avons vu plus haut. La lutte interne à la FSSPX se transforme en schisme. Quatre communautés religieuses affichent publiquement leurs soutien à Mgr Williamson, notamment les dominicains d'Avrillé (la branche dominicaine de la galaxie FSSPX). Il est suivi d'une cinquantaine de prêtres en 2014 qui rompent avec la direction de la fraternité en condamnant durement tout rapprochement avec Rome. Les meneurs radicaux ne créent pas une organisation parallèle unique concurrente. Chacun préférant fonder sa propre chapelle concurrente isolée. Les dominicains d'Avrillé aidés de Mgr Faure, (un évêque ordonné illégalement par Williamson) fondent une la Communauté des Apôtre de Jésus et de Marie (CAJM), qui se veut être une FSSPX parallèlle. En Amérique d'autres dissidents fondent la FSSPX-SO. Ces organisations et d'autres illustrent cette caractéristique du traditionalisme à se morceler en de multiples chapelles qui surjouent la radicalité. On pourra noter que cette histoire semble un étonnant écho de l'affaire de 1978 avec le départ du père Guérard des Lauriers, qui exactement pour les même raisons fut exclu de la FSSPX pour fonder une branche dissidente. Nous y reviendrons. 



En 2019 on estime que le courant de la résistance compte au minimum une centaine de prêtres. Williamson va continuer sa radicalisation en sacrant d'autres évêques sans l'autorisation de la FSSPX ce qui aboutit à sa marginalisation. Mais la majorité de ses partisans ne rompent pas avec la FSSPX et préfèrent rester fidèles à Ecône.


Deux février 2012 : Le jeu de dupe gagnant de la FSSPX ?


Quatre ans de négociation n'aboutissent pas


Depuis 2009 les négociations vont bon train, et en 2011 Rome propose un Préambule doctrinal sur les futurs statuts de la FSSPX. Celui-ci prévoit d'accorder à la fraternité un statut canonique encore plus généreux que celui de l'accord de 1988 : la prélature personnelle, sa réintégration pleine et entière à Rome, en échange d'une modération de ses critiques, et une reconnaissance complète de Vatican II. A Rome et dans les chapelles de la FSSPX on espère avec parfois beaucoup d'enthousiasme un accord. Mais les négociations patinent sur deux points : la reconnaissance de la messe St Paul VI, et grosso modo l'acceptation de Dignitatis Humanae. A tel point que le 28 août 2012, Mgr Fellay annonce mettre fin aux négociations. Doit-on y voir la victoire de la guérilla religieuse et médiatique des partisans de la ligne dure ? 


La FSSPX avait-elle intérêt à trouver un accord ? 


C'est la réponse la plus probable, car l'accord était équilibré : le rite tridentin, un statut canonique très avantageux, la levée des excommunications, le tout avec un pape qu’eux même jugent conciliant. Il est très probable que Mgr Fellay ait réellement espéré mettre fin à la division avec Rome, il l'a écrit plusieurs fois notamment dans sa réponse à ses trois confrères évêques qui en 2012 condamnent sa politique de rapprochement avec Rome. Seulement, d'une part, il justifie la rupture des négociations par l'attachement de Rome au concile Vatican II. En effet il n'a pas pu obtenir de Benoît XVI le droit à la FSSPX de ne pas reconnaître le Concile Vatican II. Sur ce point le Pape s'est montré ferme. D'autre part, j'estime que Mgr Fellay a dû progressivement se rendre compte que si l'union devait avoir lieu ce serait au prix de l'unité de la FSSPX. Car les antagonismes entre la résistance et les concordistes ne pouvaient que s'aggraver irrémédiablement au sein d'une FSSPX pleinement unie à l'Église catholique. Afin d'éviter l'implosion, Fellay a sans doute préféré se retirer de la table des négociations. Cela ne suffira pas à éviter la crise comme nous l'avons vu mais sa décision à sans doute considérablement réduit l'intensité de la guerre civile interne.


Enfin, si l'on observe la courte histoire de la FSSPX, on remarque qu'à chaque fois qu'elle négocie avec Rome, cela se traduit par une perte souvent légère mais néanmoins visible de troupes qui partent soit vers Rome, soit vers des instituts plus radicaux. En 1978 et dans les années qui suivent le père Guérard des Lauriers se sépare avec bon nombre de prêtres sédévacantistes, en 1984 le monastère de Flavigny ouvre le bal des ralliements, en 1988 ils sont suivis entre autre par le Barroux et les ralliés de la FSSP… La liste est encore longue. L'ouverture d'un dialogue avec Rome place à chaque fois la FSSPX en tension entre « concordistes » et « puritains » qui met les équilibres de la fraternité à rude épreuve, ce qui engendre visiblement à chaque fois de fortes tensions. 



Une occasion pour la galaxie Lefebvriste de gagner en crédibilité au sein de la sphère traditionaliste 


De toute façon, cette affaire à été très bénéfique pour la FSSPX qui en sort avec tous les avantages sans avoir eu à faire le moindre compromis avec Rome. Pour une bonne partie des fidèles qui avaient refusé le schisme de 1988, la levée des excommunications marque leur retour dans la galaxie lefebvriste. Aux EUA, elle lève le principal blocage qui empêchait son rayonnement. ce qui permet d'ouvrir une ère de forte expansion sur le continent. Pour beaucoup de laïcs, la question de l'illégalité canonique est réglée avec Benoît XVI, alors que c'est tout le contraire qui a eu lieu. Mieux : l'aubaine a permis un extraordinaire « coup de com ». Car sa rébellion est soudainement légitimée pour les catholiques tradis unis à Rome. Car si Benoît XVI a permis le retour du rite tridentin, auquel ils sont très attachés, c'est en partie pour encourager l'union avec la FSSPX. Les tradis en sont donc gré à la FSSPX d'avoir permis cet assouplissement romain vis à vis de leur rite. Comme en 1988 la FSSPX a négocié, pris les concessions de Rome, et n'a rien eu à rendre en retour. 


Notons que pour Benoît XVI cet échec en cache un second, tout aussi regrettable. Quelques mois auparavant en mars 2012 la Traditional Anglican Church, une branche dissidente anglo-catholique conservatrice de la communion Anglicane à finalement refusé de signer un accord d'union avec Rome qu'elle négociait depuis cinq ans. Ces deux échecs avec deux organisations conservatrices de tailles similaires (300k fidèles pour les deux) à peut-être pû jouer un rôle dans la démission du souverain pontif un an plus tard. 



La cinquième reprise du dialogue sous le Pape François, entre espoirs et éloignement


Des gestes sincères de bienveillance issus de Rome 


Un début de pontificat très favorables à la FSSPX 


Le nouveau Pape élu en 2013 est un habitué des relations avec la FSSPX puisque en tant qu’Archevêque de Buenos Aires, il avait mené des tentatives de rapprochement. Les gestes de bonne volonté se multiplient alors : en 2015 reconnaissance canonique de tous les sacrements (y compris le mariage célébré par les prêtres lefebvristes, que les évêques catholique doivent donc enregistrer légalement auprès des autorités publiques, ainsi que du sacrement de réconciliation), intégration à l'Église constitutionnelle argentine, permise par le successeur de François à Buenos Aires, (ce dont il est très certainement à l'origine), reconnaissance de sa capacité à juger selon ses articles ses propres membres, qui peuvent donc canoniquement faire appel devant Rome. Il décide même de la dissolution en 2019 de la commission Ecclesia Dei. Dont il faut rappeler qu'elle a été créée pour rallier les membres de la FSSPX à Rome. 


L'entente doctrinale de François passe l'éponge sur Vatican II…


Jamais des trois Papes qu'a connu la Fraternité, de pareilles concessions n'ont été accordées, et cela sans aucune contrepartie. Jean Paul II pourtant le plus conservateur des derniers papes avait excommunié Lefebvre, Benoît XVI avait prudemment levé l'excommunication, pour ouvrir les négociations en précisant bien que cela n'avait pas valeur de reconnaissance de la légitimité de l'institution lefebvriste, et avait exigé de la FSSPX une acceptation du Concile Vatican II. François aura donné tout ce que Rome pouvait donner pour amadouer la FSSPX, il ne manquait plus qu'une signature d'Ecône pour que le schisme soit levé. Il émet en juillet 2015 une « Proposition d’une base d’entente doctrinale avec la Fraternité Saint-Pie X » qui diffère sur deux points de l'ébauche du pape précédent : nulle part on n’y demandait l’acceptation des enseignements de Vatican II (tout ce qu’on disait à ce sujet était que « le Magistère suprême de l’Église est […] l’interprète authentique des textes précédents du Magistère, y compris ceux du Concile Vatican II, à la lumière de la tradition pérenne ») ni de la légitimité du rite de Paul VI (dont on ne demandait d’accepter que la validité).  


De l'avis même de certains abbés lefebvristes, Rome a baissé ses exigences parfois au-delà de leurs attentes. En avril 2016 la FSSPX a la confirmation que Rome n'attend plus d'eux la pleine acceptation de Vatican II. On y voit là une marque de la gouvernance du Pape François, pasteur attaché à la réunion des « brebis perdues » de l'Eglise, et à l'accueil d'une certaine diversité dans l'Eglise, fut-ce au détriment d'une certaine cohérence doctrinale. 


Cependant, la fraternité multiplie les critiques toujours plus véhémentes contre le Pape François  et surtout son encyclique sur la famille Amoris Laetitia publié en 2016. Néanmoins, Mgr Fellay maintient le dialogue et annonce en 2017 désirer la signature d'un accord, même si  la pleine union doctrinale n'est pas trouvée. On peut estimer qu'il espère cette fois-ci que la proposition de Rome, encore plus avantageuse qu'en 2012 pourrait faire plier les partisans de la ligne dure ou au moins l'amadouer. Car c'est bien le point majeur des tensions qui vient de sauter : la question de la reconnaissance du Concile pour obtenir la réintégration de la FSSPX dans l'Eglise. On a là réuni l'intégralité des demandes que Mgr Lefebvre avait demandé à St Jean Paul II. 


… Cela ne suffira pas


C'est tout le contraire qui a lieu. En 2018 le conseil général de la FSSPX se réunit pour élire son nouveau directeur général. L'abbé italien Davide Pagliarani est élu à la présidence de la fraternité en remplacement de Mgr Fellay. Il semble être bien plus proche de la « résistance ». S'il n'en est pas membre, il en épouse certaines des directions idéologiques. Dès l'année de son élection, il annonce rompre les relations avec Rome. Encore une fois, la FSSPX est parvenue à largement améliorer sa situation en ouvrant des négociations, mais sans offrir la moindre contrepartie. Cela explique peut-être l'apparente dureté du pape avec son motu proprio traditionis custodes publié en 2021 qui annule en grande partie les concessions de Benoît XVI vis-à-vis de la messe tridentine. Le temps n'est plus à la négociation, et l'abbé Pagliarani comme François semblent d'accord pour attendre le prochain pontificat pour dialoguer de nouveau. Un pari incertain pour Ecône. Rome ne sera-t-elle pas lassée de dialoguer après cinq vagues de négociation infructueuse ?



Conclusion : une séparation progressive 


Cette rupture valide le changement progressif des mentalités au sein de la fraternité : inquiète de se voir concurrencée par les communautés traditionalistes unies à Rome, déçue de ne pas voir l'Église s'écrouler après le Concile moderniste, la FSSPX adopte la  position des résistants. Mais plus encore, le changement majeur se lit dans l'abandon du désir de la régularisation canonique, donc d'union à Rome. Comme nous l'avons expliqué, Mgr Lefebvre lui-même puis Mgr Fellay ont tous deux espéré résoudre l'illégalité canonique de la FSSPX, qu'ils voyaient comme la conséquence malheureuse d'une injustice subie qu'il faut tolérer le temps de trouver un accord. Bien que sur ce sujet Mgr Lefebvre ne soit pas exempt d'incohérence. La direction actuelle pense tout autrement : elle refuse par principe la réunification légale, et voit son statut illégal comme un bénéfice dont il ne faut surtout pas se séparer. La FSSPX déclare que, même si dans le futur le Saint-Siège devait proposer à la Fraternité une déclaration doctrinale acceptable, la Fraternité la refuserait quand même, puisque personne ne pourrait lui garantir que par le suite le Saint-Siège continuerait à considérer suffisante cette déclaration. [...] Cela revient à dire que toute proposition venant du Saint-Siège sera de toute manière inacceptable indépendamment des conditions posées, du simple fait qu’elle vient de Rome.




II. La doctrine lefebvriste : une théologie politique 



Maintenant que le décor est posé, nous pouvons nous attaquer au fond du problème : quelles sont les raisons de cette division ? Qu'est ce qui constitue le fond idéologique singulier de la galaxie FSSPX ? N'est-elle qu'une simple continuation conservatrice de l'Église ancienne, ce qui sous-entendrait que l'Église contemporaine serait la véritable novatrice ? Ou affiche-t-elle une idéologie singulière, propre à son temps et à son milieu d'origine ? 




Le rejet de la liberté religieuse : 



Un point de rupture majeure


Ceci est le cœur véritable du problème, le creuset principal de la division. Comme le dit l'abbé de Jorna, directeur du séminaire d'Ecône en 2009 : le plus important pour nous, c’est que nous refusons la liberté religieuse, la liberté de conscience. Il n’y a qu’une religion, le catholicisme romain. En décembre 1965 le concile Vatican II vote le respect par l'Église de la liberté religieuse via le texte Dignitatis humanae contre lequel Marcel Lefebvre s'est opposé avec virulence. Pour l'Eglise, l'Etat doit respecter la libre conscience des citoyens et ne doit ni les contraindre à adhérer à une religion, ni ne discriminer les cultes. A l'inverse, Ecône conserve une théologie morale et politique statocentrée : l'Etat ne peut être neutre religieusement, il doit au contraire être un acteur de l'évangélisation. Là où l'Eglise estime que cette mission revient exclusivement à l'Eglise et que la religion catholique doit s'imposer naturellement sans le soutien public par la splendeur de sa vérité et de sa charité. Le lefebvrisme s'oppose radicalement à toute forme de tolérance envers les autres religions, car il estime qu'elles sont fondamentalement fausses, et donc mauvaises, comme une maladie n'a pas le « droit » de se répandre, les fausses religions n'ont aucunement le droit de librement s'exprimer dans l'espace public. L'œcuménisme (le dialogue entre confessions chrétiennes) en outre, est accusé de  mettre sur le même pied l'erreur et la vérité, le poison et le médicament. Le dialogue interreligieux est honni : le mensonge ne pouvant dialoguer avec la vérité. Il ne peut y avoir la moindre sagesse dans les fausses religions, donc le dialogue est dangereux. L'établissement de relations avec les  autres religions comme le judaïsme et le protestantisme sont perçus comme autant de trahisons. Elles n'ont aucune parcelle de vérité (même de nature purement formelle) à nous enseigner, et leurs erreurs faussent leur culte qui est intégralement impie. 


L'Eglise ne peut se séparer de l'Etat 


Pour Ecône la vraie liberté est seulement celle de proclamer la vraie foi. C'est là le vrai cœur de la discorde entre Rome et les rebelles. Il ne faut pas chercher plus loin. L'idée même d'encourager les États à respecter la liberté religieuse est intolérable car c'est mettre sur un pied d'égalité les fausses et la vraie religion. C'est le centre de la doctrine du prélat qu'il développe dans son plus célèbre ouvrage : Ils l'ont découronné. Pour Mgr Lefebvre la vraie trahison de l'Église, c'est que celle-ci encourage les États catholiques à ne pas défavoriser les autres religions. Alors que l'État devrait participer à la diffusion de la vérité, et à la dénonciation du mensonge. 


La question de l'antisémitisme et de l'antijudaïsme 


On touche ici à un point de discorde très peu visible mais réellement problématique : l'antijudaïsme. La FSSPX communique peu sur ce sujet, et dès qu'elle le fait, elle évite toute déclaration polémique. En interne, toutefois, les propos sont bien plus radicaux. Cela remonte à loin : Durant le concile, Lefebvre et ses alliés du Coetus Internationalis Patrum ont milité pour ne pas renier les vieux principes antisémites catholiques et ont soutenu que les juifs étaient « blâmable » pour la mort du christ et « maudits ». Bien plus tard, il dit lors d'un de ses discours s'opposer « au socialisme et au sionisme » sans que l'on sache ce qu'il entend par « sionisme ». On voit là l'une des failles de la doctrine lefebvriste, qui se refuse d'avoir une lecture théologique de l'histoire du XXème siècle, et de la Shoah. Marcel Lefebvre n'a pas saisi la signification morale de l'antisémitisme après l'Holocauste. Et cela se ressent dans la FSSPX. 


En règle générale, au sein de la galaxie lefebvriste, on estime qu'un certain antijudaïsme est sain. On prétend cependant ne pas être le moindre du monde antisémite en estimant que celui-ci se fonde sur la race, ce que la tradition catholique condamne en effet. Il faut donc comprendre par antijudaïsme une condamnation de la religion juive vu comme impie et non des individus de religion juive. Cette distinction paraît en tout point être un enfumage, tant elle ne tient pas compte de l'histoire de l'antisémitisme, qui a emplement prouvé que la frontière pratique entre ces deux motifs de rejet est infime voit inexistante. 


Ces opinions ne sont pas partagées par tous au sein de la galaxie lefebvriste. L'allemand Maximilian Krah, un des chefs du parti de droite radicale AFD qui fut lui même accusé par le courant de la résistance d'être un « juif infiltré dans la tradition » dit qu'il n’y a absolument rien de mal à être du même peuple que Jésus et Marie. Néanmoins un certain négationnisme semble être toléré par la FSSPX, et cela depuis l'origine. Lorsque Mgr Williamson a proféré sa diatribe historiquement douteuse niant les chambres à gaz face aux journalistes suédois, la FSSPX s'est immédiatement scandalisée … que l'on ait interviewé sur des sujets séculiers ! Rappelons que Lefebvre pouvait difficilement ignorer les opinions douteuses de Williamson, vu qu'il l'a choisi comme un des ses quatre successeurs. Observons en outre que certains fidèles de la FSSPX engagés en politique se font remarquer sur ce point. Comme le polonais Grzegorz Brun, président du parti Confédération de la Couronne polonaise et candidat à l'éléction présidentielle de 2025, fidèle de la FSSPX (à titre non exclusif, il à participé aussi à des activités de l'IBP) s'est fait connaître pour ses multiples diatribes antisémites, et a même fait publier sur le site officiel de son parti l'encyclique A quo primum de Benoît XIV (1754) où le souverain pontif, estimant que les juifs prennent alors trop d'importance en Pologne ordonnait un certain nombre de mesures vexatoires les visant. 





La tradition, et le rôle central de la philosophie thomiste


Une Eglise qui doit être le porte drapeau de la réaction 


La raison d'être de la fraternité tient en une ligne : la préservation de la tradition. Qu'est ce que la tradition catholique ? Au sens le plus large, il s'agit des doctrines, textes et pratiques liturgiques qui ne se trouvent pas dans la Bible, mais qui ont une valeur plus ou moins importante dans l'Église. Au sens le plus restreint, celui que choisit la FSSPX il s'agit des doctrines et écrits des papes issus de la réforme Tridentine pour lutter contre le protestantisme, jusqu'aux encycliques anti révolutionnaires et anti libérales du XIXème, dont la plus célèbre est l'encyclique Quanta Cura (1864) et son le syllabus de Pie IX  (1846-1878). L'Église du XIXème, traumatisée par la réforme protestante, la Révolution et le Premier Empire, cherche à contenir les nouvelles idées libérales en les interdisant, et en poussant les États catholiques à persécuter les partisans du nouveau monde. Certains papes (le bienheureux Pie IX et St Pie X) de ce siècle furent bien des réactionnaires, que Mgr Lefebvre admire et regrette. Le lefebvrisme considère donc une bonne partie de leurs productions doctrinales et de leurs positions politiques comme infaillibles et donc dogmatiques. C'est par ce prisme de la pensée religieuse contre-révolutionnaire du XIXème siècle que Mgr lefebvre va relire l'intégralité de l'histoire de l'Église et l'intégralité de la production théologique actuelle. Tout ce qui semble ne pas s'y conformer est déclaré ipso facto non catholique car relativiste et libéral.  


St Thomas d'Aquin : l'unique référence théologique et politique 


De la tradition de l'Église, la FSSPX ne retient surtout qu'un nom : St Thomas d'Aquin (1225-1274), le docteur universel. Ce saint dominicain du XIIIe siècle a composé une large œuvre philosophique, politique et théologique qui a servi de cadre à toute la théologie catholique jusqu'au début du XXème siècle. La pensée thomiste offre l'avantage d'être extrêmement cadrée, claire, et expliquant l'intégralité du réel par l'usage de la raison et de la foi, sans offrir trop de place au doute, ou à l'interprétable. A partir du XXème les théologiens catholiques s'émancipent du cadre thomiste pour puiser dans des traditions philosophiques plus anciennes, et non exclusivement occidentale :  celles de la patristique (II-IV ème siècle, issu de l'Orient chrétien) ou de l'augustinisme (Vème siècle, Tunisie). Pour la FSSPX il s'agit là d'une déviance dangereuse, formellement interdite dans ses séminaires et ses universités. 


Une théologie politique volontairement anachronique 


La conséquence de ce « dogmatisme philosophique » est l'extrême pauvreté de la production intellectuelle lefebvriste. Car si la tradition est un bloc assiégé, on ne peut rien y changer ou réinterpréter sous peine de la trahir. Il s'agit donc d'une doctrine littéraliste. Selon le domincain Adrien Candiard, dans son livre le fondamentalisme, enquête sur une maladie de l'âme, le lefebvrisme n'a produit aucun théologien ni philosophe, car son carcan stérilise la pensée. Les publications théologiques et philosophiques lefebvristes sont prévisibles, très répétitives, et portent toujours sur les mêmes sujets. Sa pensée théologique est complètement figée dans un thomisme dont il est interdit de s'éloigner.  Paradoxalement, cette idéologie qui prétend être le remède radical aux problématiques de l'époque contemporaine est sans doute la moins pertinente pour la comprendre. Car elle refuse de penser notre époque autrement qu'avec des mots, des réponses et des concepts du XIXème siècle. 


Une foi ferme dans l'idéologie réactionnaire, et un refus de concevoir une vision sociale du monde 


Pour autant l'histoire intellectuelle de l'Église du XIXème ne se limite pas à une lutte perdue contre la modernité, et est bien plus nuancée que ne le laisse croire le discours officiel de la FSSPX. La vision de la tradition de la fraternité est remarquablement limitée à quelques noms. La fraternité ne puise que dans une unique source, et n’a recours ni aux récentes découvertes en exégèse historique ni aux nouveaux développements théologiques. 


Mais cet encadrement rigide de la pensée théologique permet d'illustrer un aspect fondamental de l'idéologie réactionnaire : son rejet des sciences humaines et sociales. L'histoire version FSSPX est une histoire purement religieuse et idéologique, qui ignore totalement l'histoire sociale, économique, technique, familiale, internationale… Il faut reconnaître que cela est cohérent avec la ligne du mouvement : la FSSPX fait de l'histoire, comme on faisait de l'histoire jusqu'au début du XIXème siècle, c'est-à-dire en se limitant aux têtes couronnées, aux grands clercs, et aux hérésiarques.  Dans cette vision du passé, les idées occupent une place prépondérante, car elles permettent d'expliquer en grande partie les grands virages de l'histoire. Ainsi la FSSPX voue aux gémonies le fransicain du XIVème siècle Guillaume d'Ockham (v.1285-1347) qu'elle estime être à l'origine de l'idéologie moderniste (de son vivant, Guillaume d'Ockham est le plus célèbre opposant  de Thomas d'Aquin, car il estime à l'inverse du dominicain que l'on ne peut pas déduire logiquement l'existence de Dieu)... Ensuite viendrait Luther qui enrichirait la pensée du fransicain avec l'idée du naturalisme qui soutiendrait que l'homme est naturellement bon. De façon simpliste viennent ensuite les lumières avant que Kant parachève l'idéologie démoniaque en promouvant la liberté religieuse. 


Cette histoire est simple : des coupables sont clairement identifiés, l'arme du crime est une idée, dont la généalogie est facilement retracée et est facile à réfuter. Le monde si hostile aux yeux des lefebvristes est donc compréhensible, ce qui est très rassurant. Celui-ci est intégralement mauvais à cause d'idées politiques antichrétiennes. La solution est tout simplement de remplacer ces idées par nos bonnes idées, alors la société traditionnelle pré révolutionnaire adviendra. Mieux encore : il est fondamental pour l'idéologie réactionnaire de croire que tout s'effondre à cause de mauvais concepts. Les concepts intellectuels ont l'avantage de pouvoir être facilement remplacés par d'autres. Comme une mise à jour logiciel d'un ordinateur, sans avoir à tenir compte des changements sociaux, technologiques, familiaux etc.


Refuser de remettre en question l'Eglise Contre révolutionnaire


Mgr Lefebvre semble ne jamais avoir fait d'autopsie sur l'Église préconciliaire. Il n'a pas identifié les faiblesses qui l'ont fait s'effondrer si rapidement et complètement. Il semble juste avoir pensé que les systèmes préconciliaires de formation et de théologie étaient de bons systèmes qui avaient été abandonnés à tort à cause de la faiblesse, de la folie ou de la trahison de la direction ecclésiastique, et qu'il fallait les restaurer. En effet, il pensait qu'ils seraient rétablis dans un délai raisonnable et que les changements et problèmes postconciliaires ne seraient pas durables.

Dr John R. T. Lamont


En tout point, la FSSPX cherche dans ses structures et son discours à ne pas évoluer par rapport au temps béni du XIXème siècle. On pourrait presque la désigner comme une institution musée, qui fuit tout renouveau, afin de « garder la tradition ». L'Église du XIX est presque parfaite, il suffit de la copier pour être en accord avec Dieu. Toutefois, il est partiellement inexact d'affirmer que la FSSPX est une sorte de mini Église du XIXème siècle qui aurait « gardé l'ancienne foi », il s'agit seulement de la continuité de la branche la plus politisée à droite de l'Église de France. 


La réaction : une idéologie qui à réponse à tout 


Pour expliquer la sécularisation de l'Europe survenue depuis le XIXème, il n'est pas besoin de chercher autre part que dans la raison d'être de la FSSPX : le modernisme. Si l'Église avait tenu le coup pense-t-elle, celle-ci  aurait pu remporter la lutte contre le monde contemporain. Si elle est telle quelle, c'est à cause des cardinaux vendus, et des papes traîtres. La fraternité réfute toute explication du déclin de la foi par la  sociologie, la science politique ou l'économie. Le seul discours qu'elle accepte est religioso-idéologique : c'est la faute aux libéraux, et aux nouveaux judas qui ont vendu l'Église. Ce discours lui permet de justifier son refus de toute évolution, car le message de l'Église issu de la contre réforme tridentine est dit parfait. 


Une fraternité sur certain aspects figés dans son fonctionnement 


L'absence totale de remise en cause des méthodes et du fonctionnement de l'Église préconciliaire fait passer la FSSPX à côté de certaines évolutions qui pourraient pourtant, sans l'obliger à se renier, l'aider à mieux diffuser son discours  : comme par exemple l'exégèse biblique historico-critique pour enrichir sa compréhension de la Bible et des sociétés orientales antiques, la plus grande participation des religieuses dans l'évangélisation et la gouvernance de l'Église, et surtout le développement de nouveaux discours pour annoncer l'Evangile aux non chrétiens.

Un repli de chrétienté


Un monde vu comme luciférien 


Poser la question de l'adaptation de l'annonce du message évangélique au monde contemporain est un non sens pour l'idéologie lefebvriste : le monde est perdu, et au contraire il faut mieux préserver la distance que vouloir s'en rapprocher. Le lefebvrisme cherche à strictement maintenir la pureté de ses communautés, de son message et de ses rites, comme autant de facteurs distinctifs avec le reste de l'humanité. Le caractère renfermé et peu accueillant de ceux-ci n'est pas vu comme un défaut mais au contraire comme autant de barrières qui protègent de l'influence du monde moderniste. 


Une anthropologie pessimiste 


Son anthropologie peut être qualifiée de pessimiste :  L'Homme n'est pas digne de confiance. Il est au contraire faible et corruptible, suivant les bons ou les mauvais prophètes. (Pratiques pour expliquer cette « grande apostasie » sans grande résistance dans l'Église) et ne peuvent être sauvés que par la grâce distribuée seulement par les bons prêtres. Les sociétés loin de Dieu sont séduites par les idéologies comme le libéralisme ou le communisme, sans la tradition catholique il n'est point de vertu pour eux. En somme, l'Église traditionnelle (comprendre : la FSSPX) est une société parfaite, qui n'a aucunement besoin de se remettre en question. Même, par exemple, face aux cas de pédophilie. Au contraire, elle estime que l'Église de France est coupable d'une grave faute d'avoir laissé une institution séculière (la commission Sauvé en 2021) enquêter en son sein sur les cas d'abus sexuels. Domaine pourtant dans lequel la FSSPX n'est pas exemplaire. 




Une contre-société


En outre, dès les années 80 Monseigneur Lefebvre fait fonder ses propres groupes de jeunesse comme des groupes scouts (au nombre aujourd'hui de trois), ainsi que ses propres écoles hors contrat, instaurant de fait une rupture sociologique plus que concrète entre catholiques et traditionalistes. Si la galaxie lefebvriste semble être un réseau avant tout religieux, elle constitue en réalité une véritable contre-société avec des branches sociales, éducatives, culturelles, politiques. Ses réseaux très complets d'écoles, d'internats, de groupes scouts, de maisons d'éditions lui permettent d'encadrer l'éducation et la formation intellectuelle culturelle, politique et religieuse de tous les jeunes qui lui sont confiés… Il s'agit d'une contre-société internationale qui évolue en parallèle de la société occidentale et non d'une secte comme on peut le lire parfois. En effet d'important éléments manquent pour attester du caractère sectaire de la galaxie lefebvriste. Elle n'est pas suffisamment refermée sur elle-même, car quoi que autocentrée comme nous allons le voir elle n'en reste pas moins relativement ouverte à la branche traditionaliste de l'Eglise catholique. Et surtout depuis la mort de son fondateur la FSSPX n'a pas de figure d'autorité incontestée. Mgr Fellay à bien prouvé qu'il n'a rien d'un gourou en étant remplacé de son poste de supérieur général en 2018. 



Le refus du complotisme 


Apportons toutefois une nuance fondamentale : ce qui distingue la FSSPX des groupuscules sédévacantistes ou ultra-traditionaliste comme la CRC est son absence de discours complotiste. Le narratif idéologique lefebvriste fait l'économie du conspirationnisme et explique le parcours décadentiste de l'Eglise et de l'Occident par des faits historiques qu'elle interprète ou relativise selon un prisme idéologique marqué, mais jamais par des conspirations occultes. Alors que ce genre de travers est d'une part très répandu parmi les traditionalistes les plus radicaux, et d'autre part fut souvent repris par Marcel Lefebvre lui-même dans ses prises de paroles, notamment lorsqu'il décrit Vatican II comme fruit d'une conspiration maçonnique. 


Il ne s'agit pas seulement d'une posture officielle mais bien d'une conviction ancrée chez certains clercs lefebvristes, comme l'a prouvé l'exemple de la position de la FSSPX par rapport aux vaccins contre la covid 19. En 2021 la fraternité fait publier une position appelant à ne pas condamner en interne les fidèles qui optent pour la vaccination contre la covid 19, et reprochant implicitement aux gouvernements l'obligation vaccinale. Cette position équilibrée est très courageuse quand on sait que, sans aucun doute, elle a valu un torrent de réactions acerbes de fidèles complotistes anti-vax à Ecône.


Le cléricalisme et la messe Tridentine


La question liturgique : Une lutte plus politique qu'il n'y paraît



La question liturgique est un vieux serpent de mer des négociations avec Rome qui n'a souffert d'aucun compromis de la part d'Ecône. Si les lefebvristes reconnaissent officiellement la validité de la messe dite « Paul VI » ils la considèrent comme « néo protestante » accusée de rompre avec la tradition de la « messe de toujours » (messe tridentine), et lui en faire perdre le sens sacrificiel, le sens du sacré, etc... Notons toutefois qu'en interne des positions bien plus radicales existent. Pour un certain nombre de clercs de la FSSPX la simple participation à la messe saint Paul VI serait un péché et sa validité est quasi nulle. Alors que, rappelons-le, Marcel Lefebvre a voté favorablement le texte conciliaire entérinant la nouvelle forme de la messe. Ses prises de paroles à ce sujet démontrent qu'il ne considérait nullement la messe Tridentine comme la forme parfaite et définitive de la liturgie latine. Nous affirmons toutefois que ce n'est pas seulement la question de la licéité de la messe St Paul VI qui pose problème, mais aussi son sens social et politique donné par le nouveau rituel. Entendons bien : certes les lefebvristes émettent des critiques sur la messe St Paul VI par rapport à son texte liturgique, la tradition, le dogme. La doctrine de Lefebvriste encourage même les fidèles à manquer à l'obligation dominicale plutôt que d'assister à une messe Paul VI. Mais toutes ces critiques purement théologiques ne doivent pas occulter les oppositions sur l'interprétation sociale et politique de la symboliques  des deux rites. Car in fine au centre des critiques de la « nouvelle messe » on retrouve toujours l'idée qu'elle effacerait l'importance du clerc. Et la FSSPX se veut être une institution de maintien de la puissance et du prestige des clercs sur les laïcs et sur le monde. 



Précision importante 


En ce moment, nous devons ici éviter un écueil de mauvaise compréhension dans notre lectorat. Nous ne prétendons pas donner ici ni la juste interprétation de la symbolique politique de la messe tridentine, ni même dire qu'il existe une interprétation politique de la symbolique de la messe tridentine.  Ce n'est pas du tout l'objet de cette étude. Nous prétendons que la défense de la messe tridentine par la FSSPX se base en partie sur la promotion d'une symbolique politique de ce rite. Nous ne prétendons pas que les prêtres des instituts traditionalistes et les fidèles qui assistent à leurs messes donnent un sens politique ou social à leurs liturgies. Nous prétendons que ce discours est spécifique à la FSSPX, et qu'il explique en partie l'attachement de la FSSPX au rite ancien. 



La messe St Pie V maintient le laïc dans une position d'observateur inactif d'une liturgie célébrer sans lui


Cette opposition à la messe St Paul VI est d'une part en pleine cohérence avec l'identité réactionnaire du mouvement, qui affiche la plus grande méfiance envers toute nouveauté, et mystifie le passé pré révolutionnaire. Cependant il s'agit avant tout d'un attachement à la séparation radicale entre laïcs et prêtres symbolisée par la liturgie tridentine. Celle-ci, en effet, cantonne le rôle du laïc à une simple observation passive et incomplète du renouvellement du sacrifice du Christ. Par exemple, il est maintenu dans une ignorance de la compréhension du texte due à l'utilisation de la langue latine dans la liturgie. Pour la FSSPX et le courant réactionnaire en général, l'Église est la chose des clercs, et les laïcs doivent respecter leur rôle de brebis. Dans cette vision cléricaliste de l'Église, les laïcs sont des laïcos au sens originel du terme c'est-à-dire des personnes ignorantes de la chose religieuse.  L'auteur de cette étude a pu parler à des jeunes lefebvristes qui aiment se vanter de ne rien penser par eux-mêmes en matière de religion, avant « d'aller demander à Mr le curé. » 


Un attachement à la supériorité de l'État clérical sur l'État laïc…


Les clercs, par leur ordination, leur célibat, vus comme supérieurement désirables aux yeux de Dieu, matérialisent inconsciemment et consciemment, la hiérarchie sacrée / profane dont les laïcs chrétiens constituent l'échelon inférieur. Cette hiérarchie doit trouver des marques de séparation visibles, d'où l'attachement par exemple au latin dans les célébrations : cela contribue entre autres, à rendre, pour parler comme Émile Durkheim, le théâtre de la vie religieuse et celui de la vie profane absolument distincts. Les fidèles sont donc maintenus dans une incompréhension, un mystère, qui les maintient dans l'incompréhension par rapport au prêtre connaisseur du mystère. Mieux encore, le texte le plus sacré de la messe, celui de la consécration, est prononcé à voix basse par le célébrant, ce n'est pas anodin : cela concrétise la possession du sacré du prêtre, la distance entre monde sacré et monde profane. 


… que l'Eglise au contraire cherche à nuancer 


Distance qui s'observe au quotidien par le port de la soutane, et les multiples marques de différences que doivent rendre les fidèles envers les clercs, qui sont encouragés à garder leurs rangs par rapport au reste de la masse laïque. Cette hiérarchie sacrée accorde toutefois une contrepartie aux laïcs en échange de leur acceptation de la domination des clercs : inconsciemment ils surplombent eux-même les païens (ceux qui ne sont pas chrétiens) ou les fidèles de l'Église moderniste. Car comme nous l'avons vu, le monde extérieur est tout entier plongé dans le mensonge, les non chrétiens ne savent donc absolument rien de pertinent dans les domaines moral, politique, religieux, et doivent se laisser instruire tels des enfants par les fidèles lefebvristes. 


On comprend donc mieux le rejet de la messe dite de St-Paul VI. Celle-ci accorde un bien plus grand rôle aux laïcs qui lisent les lectures (mais pas l'Évangile), comprennent le texte car prononcé dans leur langue, et à haute voix et peuvent donner la communion, et ont un rôle important car ils doivent bien plus souvent répondre au prêtre dans le cérémonial. Plus largement, l'Eglise Catholique sur ce point à considérablement évolué avec le Concile Vatican II qui rompt avec la considération négative (au sens « celui qui n'est pas religieux ») du laïcat vers une conception positive (au sens de « celui qui vit dans le monde et le sanctifie »)


Le sacerdoce commun du peuple de Dieu (constitution dogmatique Lumen Gentium) de Vatican II


Afin de comprendre ce point, nous devons faire un rapide détour théologique : le concile Vatican II par sa constitution dogmatique Lumen Gentium (n°10) conçoit les laïcs comme dépositaires d'un « sacerdoce commun » par leurs baptême avec les prêtres. Ce sacerdoce non clérical exercé par tous les baptisés hommes et femmes consiste à offrir à Dieu en sacrifice spirituel toute sa vie par la réception des sacrements, la charité active et l'exercice des vertus. Le sacerdoce commun (de tous les baptisés) et le sacerdoce ministériel (celui des prêtres et des évêques) participent chacun d'une façon particulière à l'unique sacerdoce du Christ dit le concile d'une manière ordonnés l’un à l’autre. Car théologiquement il n'y a qu'un seul prêtre le Christ et un seul sacrifice : celui du Christ sur la croix que la messe renouvelle de manière non sanglante. Les fidèles, c'est sans doute une des plus grandes œuvres du concile participent à cet unique sacerdoce, de par le sacerdoce royal qui est le leur, concourent à l’offrande de l’Eucharistie. Ce dernier point est inacceptable pour les Lefebvristes : cela revient pour eux à relativiser l'importance du sacrement de l'ordination. En règle générale, Lumen Gentium dans sa globalité n'est pas en odeur de sainteté à Ecône. 


L'Eglise hiérarchique comme miroire d'une société hiérarchique dont l'Eglise est le centre  


Cette vision de l'Église se reflète dans l'idéologie politique réactionnaire qui aspire à une société basée sur le même modèle : hiérarchique, ordonnée, avec des domaines d'autorités clairement définits et stables. Dans ce modèle, la morale, la bioéthique, la famille, l'éducation, et la gestion du fait religieux, sont les domaines souverains des prêtres au détriment du pouvoir profane qui doit se conformer aux décisions du corps clérical. 



Un ultramontanisme policier


Une ecclésiologie hiérarchique et disciplinée


Quiconque étudie le lefebvrisme se confronte à un paradoxe : ses disciples vocifèrent contre la papauté, mais sont partisans du centralisme romain le plus autoritaire. Cette contradiction s'explique par l'adhésion radicale de la FSSPX à l'ultramontanisme. L'ultramontanisme est une doctrine qui estime que tout catholique, quel que soit son état (laïc ou évêque) doit obéir avec fidélité au Pape sur les points qui touchent la morale, la doctrine, et l'organisation de l'Eglise. C'est une doctrine qui a toujours eu cours à Rome depuis le IInd siècle, mais qui s'est pleinement affirmée au XIXème. L'Église est alors confronté à la montée des nationalismes en Europe (notamment en France et surtout en Italie) qui menacent son unité. On le voit par exemple avec Bismarck en Allemagne et son kulturkampf, qui cherche à séparer l'Eglise d'Allemagne de Rome, ou plus tard Emile Combes en France qui aspire à faire de même pour des raisons différentes. L'Eglise Romaine craint d'imploser sous l'action commune des nationalistes et des catholiques libéraux hostiles à la papauté. Les militants de la réaction furent donc les plus fervents partisans de l'ultramontanisme afin de sauver l'universalité de l'Eglise, et la doctrine réactionnaire. Comme on l'a vu en première partie, la formation reçue au séminaire français de Rome de Marcel Lefebvre fut imprégnée de cette « romanité » qui fait confiance aveugle au Pape. Notons une chose : l'ultramontanisme depuis la fin du XIXème ne se limite plus à la sphère conservatrice de l'Eglise, mais est devenu majoritaire chez une bonne partie des catholiques, au moins en France. 


L'ultramontanisme n'est pas à proprement parler une idéologie, mais une ecclésiologie, c'est-à-dire une manière de concevoir l'organisation de l'Eglise, corps du Christ. La FSSPX opte pour la version la plus musclée de l'ultramontanisme : l'Eglise n'est pas seulement soumise au Pape mais doit être ontologiquement hiérarchique, verticale. Elle doit être disciplinée presque comme une armée et uniforme dans la doctrine. Dans cette optique, toutes  initiatives, toutes nouveautés doivent être avalisées par Rome, sous peine de fragiliser d'une manière ou d'une autre l'Eglise. L'on peut donc parler d'un « ultramontanisme policier », craintif envers toute originalité, aspirant à une Église homogène, hostile à une trop grande diversité de courants. L'Eglise depuis Vatican II suit une via media qui ne s'éloigne pas trop de l'ultramontanisme rigide du XIXème, mais qui offre un peu d'autonomie aux évêques. On le voit bien avec le Pape François et sa synodalité


Bien entendu, cet ultramontanisme est en partie théorique pour la FSSPX. Car précisément ils sont en rébellion contre le Pape, et refusent de lui obéir. Mais cette ecclésiologie est appliquée concrètement à la FSSPX en elle-même. Toute dissidence idéologique, on l'a vu en première partie se traite à coup de renvois et de condamnations. Ce qui explique l'incroyable fréquence des « schismes » dans la galaxie lefebvriste : le dialogue et la négociation ne font pas vraiment partie de leurs ADN. On obéit à Ecône comme on devrait obéir à Rome. En outre, cela s'observe dans l'organigramme de la galaxie lefebvriste : on y trouve une trentaine de communautés inspirés d'ordre religieux issus du XIXème ou d'avant. La FSSPX ne compte qu'une seule communauté masculine ayant un charisme nouveau : la fraternité monastique de la transfiguration. La diversité n'est pas vraiment recherchée, il vaut mieux à Ecône faire de l'ancien avec de l'ancien. 


Une défiance à l'égard de toute créativité doctrinale 


L'ultramontanisme policier est aussi doctrinal. Pour Ecône, le Pape en tant que gardien de l'orthodoxie a le droit et le devoir de sanctionner et faire taire les théologiens hétérodoxes. Toute nouveauté doctrinale doit être strictement encadrée, limitée, surveillée par une institution romaine à l'œil inquisiteur. Chose que Rome fit en effet tout au long de la seconde moitié du XIXème, et du XX, mais depuis Vatican II, l'esprit est plutôt à la grande tolérance romaine envers la créativité théologique. 


Le lefebvrisme a tendance à être très soupçonneux envers toute créativité religieuse au sein de l'Eglise. Ainsi Ecône défend tous les concepts théologiques prônés au XIXème, en partie par goût d'une théologie figée. Par exemple, certains prêtres de la FSSPX prônent la quasi canonisation de la théorie des limbes, pourtant fort peu traditionnelle car apparue en occident uniquement au XIIème siècle. Cette rigidité doctrinale explique en partie l'absence de créativité intellectuelle et théologique au sein de la FSSPX. 



Une Église autoritaire pour un monde autoritaire


Distinguer les grandes familles de l'extrême droite


Les récurrentes apparitions de la FSSPX dans l'actualité médiatique s'accompagnent en général du qualificatif « d'extrême droite ». Cela est vrai, à condition de préciser de quelle extrême droite on parle. Nous distinguons quatre grandes familles de l'extrême droite occidentale, qui affichent de nombreuses différences et singularités. 


La plus ancienne est la famille réactionnaire, appelée également contre-révolutionnaire celle qui s'oppose dès 1789 à la révolution française. Elle s'oppose à la liberté politique, et à l'égalité entre les hommes au nom de la tradition. Un des régimes le plus proche de cette idéologie fut la monarchie de la restauration de Charles X entre 1824 et 1830. Certains considèrent que le régime de Vichy (1940-1944) serait également un avatar de la réaction. Ce n'est pas notre opinion, Vichy est plutôt un mélange parfois incohérent de nationalisme, de réaction, et vers sa dernière année d'existence de fascisme.



Il existe ensuite l'extrême droite fasciste ou nationaliste révolutionnaire. Le fascisme est une mystique nationale-révolutionnaire issue de l'Italie des années 20 qui approuve en partie la révolution française. Il aspire à créer un homme nouveau, dur et fort au service de l'État totalitaire, par la guerre, un modèle économique plus ou moins inspiré du socialisme et la disparition de l'individualité dans la masse militante, au service de la communauté et du chef. Il s'oppose à l'égalité des hommes au nom de la race et de la force. Le nazisme allemand du IIIème Reich selon certains est une variante ultra raciste de cette idéologie et remplace en son centre l'aspect révolutionnaire du facisme par la race. 


Le nationalisme est lui plus issu de la révolution française et du romantisme allemand du XIXème. Il aspire à faire la synthèse entre tradition monarchiste et république révolutionnaire par l'exaltation de la nation, la promotion de l'institution militaire et de l'autoritarisme. Tel que, par exemple, le régime de Franco (1939-1970).


Enfin la plus récente est l'idéologie identitaire, encore mal définie car très jeune, qui cherche à redéfinir la citoyenneté par l'ethnie voir la race, et selon les besoins pioche certains éléments idéologiques dans les autres familles de l'extrême droite. Notons que ce nouveau venu est radicalement écologique, européen et anti capitaliste, à l'inverse du nationalisme. Une de ses singularités les plus marquantes est un rejet plus ou moins prononcé du christianisme pour revenir aux paganismes indo européens. En France, on doit la promotion de cette idéologie par le laboratoire d'idée GRECE, et à son rejeton l'Institut Iliade. 



La FSSPX est une institution issu de la réaction religieuse 


Il est évident que Mgr Lefebvre et plus tard ses partisans fondent leur idéologie religieuse sur la contre-révolution. Marcel Lefebvre s'est par exemple rendu en « pèlerinage » à l'Île d'Yeu pour se recueillir sur la tombe du maréchal Pétain, ou a exprimé publiquement son soutien aux régimes autoritaires et réactionnaires de Salazar (portugal), de Videla (Argentine) dont il loue le coup d'Etat lors de sa célèbre messe de Lille de 1972 ou du général Pinochet (Chili). Il est donc exact et facilement vérifiable que la galaxie de la FSSPX est favorable à un certain autoritarisme réactionnaire traditionnel de droite. Nous l'avons amplement démontré dans les paragraphes précédents, et les prêtres de la FSSPX ne le cachent pas. Ils sont souvent d'ailleurs royalistes légitimistes. Toutefois ils contestent farouchement toute liaison avec d'autres familles de l'extrême droite, comme le fascisme ou l'identitarisme. 



Une grande tolérance pour toute idéologie hostile au libéralisme


Un manque de compréhension de ce qu'est le fascisme 


C'est vrai pour Mgr Lefebvre, dont le père fut massacré par les nazis pour résistance. C'est moins vrai pour certaines de ses ouailles, et parfois ses plus proches tel Mgr Williamson, dont les opinions politiques néo-nazies ne pouvaient pas être inconnues de Lefebvre. Chose qui démontre qu'il avait une certaine complaisance (et non une affection) pour les partisans de cette idéologie. Pour lui, tout ce qui s'opposait au communisme et au modernisme ne pouvait pas être totalement mauvais. Ainsi, dès l'origine, certain fidèles et prêtres de la FSSPX, tel que le père Ramon Angles, qui participe à la fondation de la fraternité aux EUA sont des partisans farouches d'un antisémitisme parfois virulent. 


Comment peut se justifier une pareille proximité ? Premièrement, Mgr Lefebvre n'a jamais compris l'enjeux du fascisme. Ce qui est étrange pour un intellectuel de cette époque, mais s'explique car d'une part il a passé les années 30, 40 et 50 en Afrique, et car une bonne partie de ses partisans durant la seconde partie de sa vie sont des admirateurs du régime de Vichy. Pour Lefebvre cette loyauté au régime de Vichy ou aux différents régimes fascistes ne lui signifiait rien de plus qu'un conservatisme générique des années 1920. En outre, la FSSPX se méfie comme de la peste de tout ce qui se rapproche de près ou de loin du libéralisme. Repousser cette maladie politique demande de maintenir une hiérarchie sévère, un sens strict de la discipline, et une organisation rigide. Ce qui entraîne une certaine sympathie pour l'idéologie fasciste ou identitariste.


Qui s'observe par exemple par les enterrements de personnalités sulfureuses dans les chapelles de la FSSPX


Cela s'observe à la fois dans les prises de positions publiques de certains prêtres de la FSSPX, mais aussi par des signaux faibles tels que les enterrements des personnalités sulfureuses du XXème siècle. La branche romaine de la FSSPX en 2013 a pris la défense de la mémoire d'Erich Priebke, un criminel de guerre nazi dont le repentir est pourtant très incomplet. Ils tentent même d'organiser son enterrement religieux, en prétendant que l'Église se doit de pardonner les criminels qui ont fait pénitence (ce qui n'était pas le cas, loin de là). Dans son Église parisienne de St Nicolas du Chardonnet, la FSSPX a su organiser les enterrements de tout le gratin fascisant parisien : le milicien tueur de civils juifs Paul Touvier (le prêtre célébrant accusera notre monde « d'être incapble de pardonner » …), l'écrivain français nazi Maurice Bardèche, le négationniste promoteur du fascisme François Duprat. Plus récemment, une messe pour Duria Douguina, intellectuelle russe fasciste, fille d'Alexandre Douguine, l'idéologue de l'extrême droite russe, aurait dû y être célébrée. Visiblement Ecône cette fois-ci a opté pour la prudence, et on s'est contenté de faire un discours sur le parvis de l'église. 





Sources : 


  • Yves Chiron, Histoire des Traditionalistes, Tallandier 2022 637 pages, Paris



Réflexion d'un rallié sur l'idéologie de la FSSPX : 



Etude sur la vie de Marcel Lefebvre : 







Non lu : 





La recherche des accords entre Rome et Ecône : 


  • Accord du 5 mai 1988 entre Marcel Lefebvre et le saint siège : 


  • bibliographie de brèves de presse sur la levée des excommunications des quatres évêques par Benoît XVI.




Le rapport entre l'Eglise, la FSSPX et les communautés ralliées (tradis) 




Nombre des messes traditionnelles dans le monde : 

On peut voir à quel point le traditionalisme est une œuvre finalement très liée à la France, et aux EUA.




Sur civitas : 


  • Geay, Kevin. « Messire Dieu, premier servi ». Étude sur les conditions de la prise de parole chez les militants traditionalistes de Civitas », Politix, vol. 106, no. 2, 2014, pp. 59-83.


Sur les sacres de 1988 (non lus) 




Statistique de la FSSPX : 



Réserve indienne de chrétienté : St Marie du Kansas : l'utopie urbaine lefebvriste de retraite du monde. 



Lien entre la vague épidémique de rougeole en France de 2008 et l'implantation scolaire de la FSSPX : 



L'échange entre Mgr Fellay est les trois evêques rebelles : 


  • Lettre de Mgr Fellay aux évêques de la Fraternité Saint-Pie X, 14 avril 2012



Sur le sédévacantisme : 


  • (le père Barthe est un ancien de la FSSPX lui même autrefois peut-être sédévacantiste) 

Entretien avec l'abbé Claude Barthe sur le sédévacantisme, Chaîne Youtube père Horovitz, février 2021. 




le statut juridique de la fraternité : 






Saint Nicolas du Chardonnet : une histoire parisienne du lefebvrisme


La prise de Saint Nicolas du Chardonnet en 1977. 




femme & famille de la FSSPX : 



Abus sexuels & FSSPX : 



Autre : 

  • Catholiques malgré Rome. Des croyants infidèles en France. XIXe-XXIe siècle Jean-Pierre Chantin Cerf, 380 p (non lu, survolé très vite) 


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