La chute : F·r·i·e·n·d·s à Berlin
- 9 nov. 2025
- 22 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 nov. 2025

La Chute (Der Untergang en VO) est un film allemand réalisé par Oliver Hirschbiegel sorti en 2004. C'est une œuvre particlière car il traite d'un sujet peu commun : les derniers jours du nazisme et de son chef Adolf Hitler. Nous commencerons par là pour introduire cette étude. Mais limiter le film à cet aspect historique et politique est lui faire injure. Car ce film est un des meilleurs films de guerre qu'il m'ait été donné de voir. C'est d'abord de cela dont il faut parler. Ensuite nous choisirons de nous intéresser à la manière dont cette fiction se positionne par rapport à la réalité historique, et ce qu'elle révèle du rapport des allemands au traumatisme du nazisme.
I. Une fresque étroite :
Un cadre resserré pour emprisonner le spectateur
La Chute offre un cadre à la fois divers et très resserré : le film débute le 20 avril (début des bombardements d'artilleries sur Berlin et anniversaire du Führer) pour finir vers le 30 avril (la mort d'Hitler), avant qu'une ellipse fasse conclure le film vers le 7 mai (reddition de l'Allemagne). Le cadre chronologique est relativement court, le cadre géographique l'est encore plus : on débute à Berlin, dans sa proche banlieue et dans la chancellerie, puis on s'enterre dans le Führerbunker et dans les ruelles du centre ville livré aux deniers combat sans espoir de la Wehrmacht contre l'armée rouge qui méthodiquement conquière cette ville réduite à un champ de ruine. L'acte conclusif nous amène vers l'Est dans la ville là où les derniers soldats nazis tentent de s'échapper vers les zones dominées par les forces des démocraties libérales (USA, Britanniques et Français) qui symbolisent l'espoir d'une vie nouvelle loin de la violence des régimes totalitaires soviétique et allemand.
Tout cela donne à l'œuvre une teinte particulièrement angoissante : la caméra emprisonne le spectateur dans cette ville assiégée pour la mise à mort rapide du régime nazis. Tous sont conscients que la Wehrmacht réduite à un fantôme ne peut plus rien contre la toute puissante armée rouge. Conscient de l'imminence du châtiment qui les attend, les « héros » du film vont subir dans leur corps et dans leur esprit les effets de ce rétrécissement du temps et de l'espace. Plus le siège avance, plus le temps ralentit, et plus on doit s'entourer pour échapper à la folie de la guerre urbaine… et subir dans ce bunker la folie des derniers maîtres du IIIème Reich agonisant.
Une image dantesque
Pour mieux embrasser la décadence des seigneur du Reich, le réalisateur a voulu un film en forme de fresque. La caméra filme depuis trois points de vue : le sous-sol de la chancellerie transformée en hôpital. La rue combattante et le führerbunker. Si ces endroits sont géographiquement peu distants, ils sont séparés par leurs différentes ambiances. Partout l'enfer se déchaîne d'une manière très différente. La rue c'est la géhenne de feu, l'hôpital de la chancellerie un mouroir, le führerbunker un nid de vipère. Ces trois endroits sont relativement clos, on circule peu d'un espace à l'autre. Ce qui accentue le sentiment de solitude et de coupure de la réalité des occupants du bunker.
Cette « décentralisation » du point de vue est pertinente pour mieux contempler l'ampleur de la catastrophe sous différents points de vue, de part leurs position dans Berlin et de part leurs objectif : certains veulent survivre et en sauver un maximum avec eux (les médecins, les généraux Mohnke et Helmuth Weidling), d'autre en suivant le Führer veulent emporter dans leurs tombe l'Allemagne toute entière. Tous cependant ont un point commun : ils ne sont pas innocents. A une exception près, on ne suit que des seigneurs du nazisme. Des adhérents à la Waffen SS, des proches d'Hitler, ou des généraux de haut rang. Bref : tous sont des purs nazis, et la défaite ne leur laisse présager rien de bon. C'est là le grand pari du réalisateur : il ose se centrer non sur les victimes du nazisme ou sur l'héroïsme de ceux qui ont mis fin au régime le plus monstrueux de l'histoire (comme c'est très souvent le cas sur les films traitant de cette période), mais sur le destin de ceux qui l'ont dirigé.
C'est pour cela qu'on ne voit pas les Soviétiques, où que de loin : ils sont l'une des causes de la chute. Ce qui nous intéresse ce sont les anciens maîtres du monde sur le point d'être vaincus. Ce cadre géographique et subjectif contraint le spectateur à s'identifier à ces nazis assiégés et à compatir à leur sort.
Afin de sublimer cette chute, Oliver Hirschbiegel a pu filmer quelques scènes marquantes qui saisissent sur la pellicule toute l'ampleur de la tragédie : notamment celle de l'université de médecine de Berlin où le docteur SS Ernst Schenck doit marcher dans la cour de l'université sous une pluie de feuilles blanches jetés depuis les étages supérieurs pour y être brûlées afin de ne rien laisser aux rouges.

Tout aussi marquant mais plus cryptique, évoquons aussi la rapide séquence d'Albert Speer quittant le Bunker pour sortir seul par la cour d'honneur de la nouvelle chancellerie du Reich en ruine. Elle prend tout son sens quand on sait que c'est précisément Speer qui a conçu les plans et dirigé les travaux de cette nouvelle chancellerie du Reich. Véritable chef d'œuvre de l'architecture néo-classique monumentale, la nouvelle chancellerie incarne par ses courbes droites et son style écrasant la vision de la « nouvelle Allemagne » encadrée par les deux statues monumentales du sculpteur nazis Arno Breker « Le parti et l'armée » que l'on voit dans la scène.
Impressionné par son travail, Hitler prend immédiatement Speer sous sa protection pour l'intégrer à son cercle rapprochée de fidèles, ce qui permet à l'architecte de vite grimper les échelons du cursus honorum nazis. Voir ainsi Albert Speer abandonner Hitler pour quitter la chancellerie en ruine c'est montrer par l'image comment dans sa chute le nazisme ne laisse rien derrière lui. Il emporte dans son agonie toute l'œuvre de ses concepteurs. De son passé au NSDAP Speer ne conservera rien : il repart seul, sans amis ni famille, son chef-d'œuvre part en fumé devant ses yeux, son futur est incertain. Cependant la métaphore cinématographique ne s'arrête pas là : parce qu'il a gardé la raison et un reste d'humanité, lui seul à le courage de s'opposer au Führer. Quand il ose sortir de cette caverne morbide, il peut contempler la réalité en face, et son regard déterminé indique qu'il peut encore choisir la vie en fuyant cette ville assiégée.
Pour un film de guerre, la Chute montre finalement peu de combat, car nous suivons essentiellement des généraux qui participent peu aux corps à corps urbains. Avec une exception : nous voyons la mêlée à travers les yeux d'un enfant du Volkssturm : Peter Kranz (très inspiré par le personnage réel de Alfred Zech, qui reçut réellement des mains d'Hitler la croix de Fer à l'âge de 12 ans). Le Volkssturm (« tempête du peuple ») est une milice créée en 1944 par Joseph Goebbels, mobilisant de force les hommes âgés de 16 ans ou moins à 60 ans non encore enrôlés pour une résistance désespérée face à l’avancée alliée. Suivre un enfant-soldat présente trois avantages : d'une part, on saisit tout le paradoxe du nazisme, idéologie belliciste par excellence qui finit par laisser des enfants combattre tandis que les chefs du parti restent terrés au fond de leurs bunkers. D'autre part, filmer un enfant du Volkssturm permet d'incarner toute la monstruosité inhumaine du nazisme qui brise les familles en contraignant un jeune garçon à choisir entre deux figures paternelles : son père biologique qui l'enjoint à revenir à la maison pour sauver sa vie, et son père politique, le Führer auquel il à juré obéissance, qui l'entraine dans la mort. Enfin cela décuple la monstruosité des combats filmés de manière très crus : car on regarde la guerre à travers les yeux d'un enfant, et non pas d'un soldat comme cela « devrait être » dans l'ordre des choses. A savoir que le réel Alfred Zech fut capturé par les soviétique et fut … malgré son très jeune âge envoyé dans un camp de prisonnier. Il n'en ressort que deux ans plus tard, âgé de 14 ans. La « justice » soviétique…
II. Une décadence collective
La mort de l'Olympe des Dieux aryens
C'est là le génie de ce film : filmer le nazisme depuis un point de vue très humain et interpersonnel (d'où le titre de cette étude). En filmant non ceux qui l'on subit, mais ceux qui l'ont façonné. On ne s'intéresse pas tant que cela à Hitler, mais comment tout tourne autour de lui, et comment son effondrement a accéléré la chute, et vice et versa. On parle donc d'une œuvre très bavarde où tout tourne autour d'un unique sujet : Hitler. On y voit donc le cœur du nazisme : son adhésion religieuse à son Führer, le Führerprinzip comme absolu. Et on contemple comment cette figure s'effondre, entraînant avec elle le Reich. L'antre d'Hitler est un monde de fou adorant un dieu sénile et bipolaire courant droit au suicide. Trois comportements sont alors possibles :
Le premier est de garder sa raison et son humanité (du moins le peu d'humanité qu'il nous reste après 10 ans d'adhésion à la SS) et faire avec. Les quelques êtres rationnels du bunker ne peuvent pas faire grand chose : le dieu de pacotille verrouille tout et les entraîne avec lui dans son délire macabre. Tout ce que peuvent donc faire les « raisonnables » est d'improviser, comme lors de scène surréaliste où le général Helmuth Weidling apprend qu'il est condamné à mort par contumace pour avoir déserté… alors qu'il se trouve précisément en première ligne avec ses hommes. Plutôt que de fuir, il part directement au Führerbunker pour plaider sa cause à Hitler, et se voit ainsi … promu à la tête de la défense de la ville. On nage en plein délire, mais avec un peu de jugeote, de culot et une bonne dose de chance on limite les dégâts en attendant l'inéluctable.
Le second groupe accepte l'effondrement mais ne peut s'y faire. Soit ils se suicident immédiatement avec leur famille, soit ils se tuent d'une autre manière en s'enfonçant dans l'alcool et les orgies, avant de mettre fin à leurs jours quand le rideau est tiré.
Le denier groupe communient par fanatisme dans le suicide macabre avec son Führer. Ces fous chutent dans le désespoir, ou tentent de faire vivre encore un peu leurs rêves artificiels : telle cette scène surréaliste (historiquement réelle) où Eva Braun organise un bal dansant dans une chancellerie prise sous les bombes.
Ces trois groupes ne communiquent pas, chacun reste figé dans ses positions. Mais ils peuvent se rencontrer et entrer en confrontation. C'est là que je trouve que l'on observe les scènes les plus intenses du film. Comme celle du dialogue entre le SS-Brigadeführer (général de corps d'armée dans la SS) Wilhelm Mohnke et le ministre de la propagande Joseph Goebbels, joué par l'excellent Ulrich Matthes qui offre à mon avis la meilleure performance d'acteur du film. Alors que la bataille fait rage dans les rues de Berlin, le SS quitte son poste de commandement et interompt Goebbels qui est en train de téléphoner à sa femme au sujet de l'arrivée de sa famille au bunker. Celui-ci montre peu d'empressement à lui répondre mais finalement engage poliment la discussion avec le militaire. Une chose les unit : ils portent tout deux l'uniforme nazi, l'un militaire, l'autre militant. Une chose les oppose : le ministre affiche une tenue impeccable quand le général aborde un uniforme sali par la poussière des combats, son visage est maculé de crasse et est lourd de fatigue. Mohnke demande à Goebbels de retirer les forces du Volkssturm (qui dépendent uniquement de Goebbels), car ces miliciens sans expérience militaire ne servent à rien de plus qu'à être des cibles pour les Russes. Goebbels lui répond d'abord sur un ton dépourvu de toute conviction (ce qui sonne immédiatement faux tant le propagandiste en chef du Reich est un maître de l'art oratoire) en lui citant un slogan de propagande : « leur arme est leur foi inébranlable en la victoire finale ». Mohnke, visiblement peu convaincu, répond d'un ton à la fois froid et insistant que ce sacrifice est militairement inutile. Goebbels devant la mine impassible de son interlocuteur s'emporte : on quitte alors le dialogue de sourd pour rentrer dans un échange sans masque : la véritable rencontre commence. Il n'a « aucune pitié pour eux car ils ont choisi ». Les Allemands ont élu Hitler, et ont approuvé sa politique : désormais ils en subissent les conséquences dit-il en mimant une lame qui tranche sa gorge. Sans attendre une réponse du général visiblement peu supris, le ministre quitte la pièce : la rencontre à été de courte durée.
Cette scène est à la fois révélatrice et prophétique. Révélatrice car d'une part, on comprend que mise à part Hitler, tout le monde à Berlin est conscient de l'imminence de la chute. Goebbels est un fanatique qui ne parvient même plus à se convaincre lui même de ses mensonge sur « la victoire finale ». D'autre part, elle révèle les objectifs des deux groupes : les « réalistes » veulent sauver le plus de vie allemandes possibles. Les fanatiques comme Goebbels visent à emporter le peuple allemand dans leurs chute pour se venger de lui d'avoir perdu la guerre. Dépités et désespérés, ils s'enferment sous terre en attendant de mettre fin à leurs jours. Cette scène démontre aussi que les fanatiques et les réalistes peuvent se rencontrer mais non dialoguer : Goebbels consent à répondre franchement à Mohnke mais rompt immédiatement après la conversation sans attendre de réponse de la part du Waffen SS. Enfin cette scène est prophétique car tout était annoncé par son introduction : Goebbels parle au téléphone (sans doute avec sa femme) et demande d'éviter que les enfants emportent trop d'affaires avec eux « car ce ne sera pas nécessaire ». Il ne faut pas y voir ici une marque de sobriété de temps de guerre mais l'annonce de l'infanticide du couple Goebbels. On y devine alors la cohérence de sa démarche : refusant la défaite, il choisit de suivre dans la mort Hitler, en y emmenant avec lui sa famille et toute l'Allemagne avec. C'est l'autre génie de ce film : montrer comment après s'être acharnés sur leurs victimes désignées (les juifs, les slaves…) les nazis finissent par se déchaîner sur leur propre peuple et même leurs propres familles.
L'effondrement dans le desespoir le plus morbide
Tel un corps humain le nazisme soude ses partisans avec le Führer, comme le sont les membres avec la tête. Et quand celle-ci est atteinte d’une infection, elle entraîne irrémédiablement tous les membres dans son déclin. Et cela est admirablement ressenti dans le film : par mimétisme fanatique ces nazis suivent Hitler dans sa décadence et sa solitude. On sent bien que l’ambiance déjà peu joyeuse au début s'assombrit lourdement à mesure que Hitler plonge dans le désespoir. On peut l’observer premièrement avec le couple Goebbels. Seul couple au sein du Bunker en dehors d’Hitler et de Braun on ne les voit nullement être des soutiens l’un pour l'autre tant leur relation semble tendue et glaciale. Ce qui est historiquement tout à fait véridique : les époux Goebbels se détestaient mutuellement et étaient infidèles l'un envers l'autre. Pourtant, Hitler les contraignit à demeurer unis, afin d’offrir aux familles allemandes un modèle familial. Pour tous les autres habitants du bunker, les signes d'amitié et de solidarité dans l'épreuve sont rares. Au contraire, l’ambiance devient de plus en plus exécrable tant tous sont écrasés par la peur de la défaite et épuisés de subir les insultes d’Hitler.
Plus significatif, on peut aussi le voir à travers le respect de la discipline militaire dans l'abri : Au départ tous claquent des talons et saluent le bras droit bien droit leurs Reichsführer. Personne ne boit d'alcool et on fume en cachette. Hitler en effet ne consomme que très peu d’alcool et est un fervent opposant au tabagisme. (Le IIIème Reich fut le premier État à introduire des mesures draconiennes pour l'époque contre la consommation de tabac) Plus le temps passe, plus on se permet de violer ces interdictions. A la fin du film on se permet même d'ignorer le dictateur tout en fumant.
Un Olympe de solitude
Si la Chute reste autant dans les mémoires, c'est aussi par sa mise en scène remarquable de l'isolement des résidents du Führerbunker. Dans ce sous-sol surpeuplé, le désespoir, la folie et le cynisme isolent progressivement les individus, ce qui alourdit toujours plus l'atmosphère glaçante de cette fin de règne. Le premier concerné est évidemment Hitler, fondamentalement coupé des autres. Rendons hommage au passage à l'incroyable jeu d'acteur de Bruno Ganz qui incarne magistralement le dictateur paranoïaque. Ce n'est pas un hasard si on le voit pour la première fois (après la scène d'introduction qui prend place en 1942) en train d'admirer la maquette de Germania (le projet de reconstruction de Berlin imaginé par Albert Speer) alors que les soviétiques sont aux portes de la ville. Il vit déjà dans un univers différent, seul depuis son Olympe en agonie. Dans son abris, on sent qu'il n'est entouré que de courtisans qui le trahissent (Himmler), de fanatiques qui l'adorent mais sans vraiment entrer en relation avec lui (le couple Goebbels, ses secrétaires… ) et d'une maîtresse avec laquelle sa relation est ambigüe. Eva Braun assume ne pas vraiment savoir qui il est malgré presque 20 ans de relation. Car « Il est à la fois Adolf et le Führer ».
Cela se révèle lorsqu'elle vient demander la vie de son beau-frère le SS Hermann Fegelein accusé à juste titre de trahison. Hitler, avec un demi-sourire, lui explique sur un ton infantilisant que tout traître mérite la mort. Eva à genoux devant son amant lui répond que cela n'a plus aucun sens alors que la guerre est sur le point de s'achever. Son futur mari s'énerve alors et lui lance que « c'est ma volonté ». Elle se ressaisit alors avec difficulté et acquiesce à la sentence capitale car « il est le Führer ». Devant Adolf, Eva ose supplier son amant. Devant le Führer elle n'est plus qu'une militante obéissante incapable de s’opposer à lui. Cette relation est à la fois sincère et très incomplète car unidirectionnelle : pour elle il est à la fois un Dieu et un époux. Pour lui, elle est juste une relation intime agréable, et une militante fidèle.
Finalement le film nous montre un Adolf Hitler n'ayant peut être qu'un seul peut être véritable ami (on y reviendra) : Albert Speer. Mais ce dernier l'abandonne quand il comprend que tout est fini, non sans le saluer vers le premier tiers du film. Dans cette scène glaçante, Hitler après avoir appris la décision de Speer l'ignore brusquement et refuse sa main tendue en signe d'amitié. C'est là que se révèle la valeur de La Chute : on peut très bien ne pas savoir qui est Albert Speer et en quoi cette scène acte la fin d'une vieille amitié des deux maître du Reich tout en étant touché par cette scène d'adieu fraternelle qui se conclut sur une scène de rupture. Le silence du Führer face à l'aveux de Speer est émotionnellement puissant car il démontre comment Hitler conditionne ses amitiés non pas à leur affection réciproque mais à leur fidélité politique.
Peut-on héroïser des nazis ?
C'est sans doute l'aspect du film qui a le plus fait parler de lui : la compassion qu'il cherche à créer pour le dictateur. On prend vraiment Hitler en pitié, dans sa maladie, ses excès de folie, son désespoir. On se surprend à apprécier ses qualités : sa délicatesse envers les femmes, sa sympathie dans les moments intimes. Des vertus qui éclairent par contraste sa folie meurtrière en particulier quand au même instant le meilleur et le pire du Führer se mélangent. Tel l'instant où on le voit distribuer joyeusement des pilules de cyanure comme des bonbons à ses proches.

Mais pour autant nous n'avons fait qu'effleurer le « scandale » de La Chute. Là où l'œuvre questionne c'est dans son rapport aux « bons nazis ». Nous parlons ici notamment des deux médecins Ernst Schenck (qui est un des personnages principaux du film dont nous avons déjà parlé) et Werner Haase (le médecin personnel d'Hitler qui lui explique l'utilisation des pilules de cyanures vers le second tiers du film). Si on ne cache nullement leur apprenants à la SS, on les présente sous un jour très favorable : ils tentent par tous les moyens de sauver le plus de vie possible et se dévouent corps et âmes pour soigner le plus de blessés possible sans prendre le moindre repos. Ernst Schenck est même un des rares du film à garder la tête froide et a vivement désavoué les plans fous des fanatiques voulant emmener avec eux l'Allemagne en enfer. On peut aussi évoquer d'autres figures de hauts gradés de la SS ou de la Wehrmacht comme le général SS Wilhelm Mohnke (dont nous avons déjà parlé) responsable de la défense de Berlin centre ou le général Helmuth Weidling (idem) responsable de la défense de toute la ville. On peut parler de « bon nazis » car d'une part ils sont montrés sous un jour très positif, et d'autre part car à aucun moment ils ne remettent en cause leur appartenance au nazisme. Cependant leurs actions sont idéologiquement démotivées : elles ne contestent ni soutiennent l'idéologie nazis, elles sont au contraire très pragmatiques : sauver des vies, évacuer des civils, mettre fin à la guerre.
Et pourtant les hommes cités plus haut (notamment ceux membres de la SS) furent des monstres, mais dont on n'évoque pas le passé. Par exemple, on sait que Schenck est un médecin SS (il le revendique ouvertement au début du film) mais on ne précise pas quelles furent ses actions durant la guerre. Ernst-Günther Schenck fut un nazis convaincu qui intègre le système concentrationnaire dès 1940 au service (entre autre) de la santé des SS gardiens des camps. En 1943 il obtient d'être nommé responsable des « expériences nutritionnelles sur les prisonniers handicapés » du camp de Mauthausen-Gusen, ce qui lui permet de de tester sur environ 370 détenus une saucisse protéinée destinée à améliorer la nutrition des troupes sur le front. Cette expérience est un échec et aboutira à la mort d'un certain nombre de détenus. Il ne manifestera jamais aucun remord pour cette expérience sur cobaye humain. Il est ensuite volontaire pour combattre sur le front de l'Est avant d'arriver à Berlin. On est donc très loin d'un « demi-nazis ».
Peut-on accuser alors La Chute de réhabiliter ces criminels ? C'est l'avis de nombre de critiques de cinéma et d'universitaire notamment allemands. A mon avis c'est faire fausse route. Et cela pour deux raisons :
Premièrement car le film est un huis clos : ces nazis sont mis en relation uniquement avec des allemands assiégés dans Berlin, et vivent la chute du Reich. Ils ne peuvent plus exercer leur pouvoir sur qui que ce soit (juifs, slaves, peuples conquis) car nous sommes en 1945 et plus en 1942. Leur seule et unique action possible est d'aider leurs prochains, ou de participer à la mise à mort du peuple germanique. Ils se comportent humainement avec des allemands parce que ce sont leurs seuls interlocuteurs. Le film ne dit nullement qu'ils se comporteraient similairement avec des juifs ou des prisonniers de guerre soviétique.
Deuxièmement, s'ils ne verbalisent pas leurs mise à distance avec l'idéologie du NSDAP, ils agissent comme tels en refusant la logique suicidaire du Führer.
III. La mémoire du III Reich sur une pellicule
Tout cela dit, il reste une dernière chose à étudier : comment ce film, réalisé, filmé et joué par des allemands révèle les enjeux et les tensions de la mémoire allemande du nazisme au début du troisième millénaire.
Dans les arcanes du Reich
Premièrement la Chute est un film d'histoire qui aspire le plus possible à paraître vraisemblable : les uniformes sont crédibles, et il ne manque pas une décoration sur les uniformes. Les événements representés se déroulent aux bonnes dates. Les rapports interpersonels des hauts dirigants nazis sont representés avec subtilité comme celui des époux Goebbels, ou entre Hitler et Speer. Afin d'y parvenir, Olivier Hirschbiegel s'est apuyé sur le travail de l'historien allemand Joachim Fest qui a publié en 2002 Der Untergang: Hitler und das Ende des Dritten Reiches, qui retrace les derniers jours du dictateur. Par ailleurs, comme nous l'avons vu, la Chute est un film allemand réalisé pour les Allemands, qui gardent encore très largement en mémoire le traumatisme du IIIème Reich. Et à moins d'avoir de très bonnes connaissances sur le nazisme, un non-allemand manquera tout une partie des enjeux de l'œuvre. Ce qui donne au film un aspect très abrupte : aucun personnage ne nous est présentée (Par exemple, la scène où Ernst-Robert Grawitz se suicide en emportant sa famille avec lui sera imparfaitement comprise si on ne sait pas qu'il un des reponsables d'Aktion T4 chargés de l'assassinat des personnes handicapés. Ce triste personnage est peut-être encore familier aux allemands, mais totalement inconnus dans le reste du monde), et aucune scène d'exposition ne nous présente vraiment les institutions propres à cette période, comme le volkssturm ou la SS. C'est là un trait caractéristique du film : son réalisme presque académique lui donne un côté cryptique.
Un réalisme poussé sans pour autant être un documentaire
Pour autant n'allons pas faire de la Chute un documentaire ou un docu-fiction. Bien au contraire, il prend parfois des réalités avec l'histoire afin de servir le propos du film.
Par exemple l'aspect militaire du film, bien que assez secondaire dans le temps passé à l'écran n'échappe pas à quelques clichés : on y voit trop de véhicule à moteur, alors que plus que jamais en 1945, la Heer (armée de terre du IIIème Reich) est sous-mécanisée et utilise bien plus la traduction hippomobile. Dans l'armement du fantassin on repère trop de Stg44 (le premier premier fusil d'assaut de l'histoire) et pas assez de K98 (le fusil réglementaire de la Heer durant la guerre). Certes les Stg44 étaient alors relativement répandus dans les unités d'infanterie mais peut-être pas à ce point là. De telles libertés permettent aux films d'invoquer des stéréotypes populaires de la Wehrmacht (les armes miracles comme le Stg44 ou le char Tigre) et d'ainsi faciliter l'immersion du spectateur.
Remarquons aussi que le film n'évoque pas un aspect pourtant essentiel de la bataille de Berlin : les violences sexuelles de masse de l'armée rouge sur les berlinoises. Durant la bataille et surtout après une partie des soldats victorieux se déchaînent sur les allemandes encore présentes dans la ville. On parle de plusieurs millions de viols. Cette omission s'explique par le relatif tabou qui entourait ce sujet au début des années 2000.
Une consécration de la démarche d'auto réhabilitation mémorielle des « bons nazis »
Mais là où l'œuvre d'Oliver Hirschbiegel nous intéresse le plus, c'est dans son rapport aux sources historiques et à la crédibilité accordée à certains témoins et pas à d'autres. Comme nous l'avons vu, le réalisateur décide de coller le plus possible aux sources historiques directes. Enfin, certaines sources historiques, car toutes n'ont pas la même crédibilité-légitimité aux yeux d'Oliver Hirschbiegel et de l'Allemagne du début des années 2000.
Car vouloir coller comme La Chute le fait à la réalité historique est un défi audacieux qui demande un choix profondément politique : sur quelles sources s'appuyer afin de restituer cet épisode ? La question se pose d'autant plus que les témoignages ne sont pas légions, une bonne partie des résidents du führerbunker sont morts lors des combats, sans jamais avoir pu écrire leurs mémoires. Oliver Hirschbiegel va donc s'appuyer essentiellement sur les témoignages de la dernière secrétaire d'Hitler, Traudl Junge (dont deux interviews réelles sont insérées en introduction et en conclusion, nous y reviendrons). Pourquoi elle en particulier ? Car pour Oliver Hirschbiegel comme pour l'Allemagne contemporaine, il y a des témoins légitimes, et d'autres témoins illégitimes. Et comme on le voit dans la conclusion, Jungle s'est repentie de son passé nazis en expliquant avoir été pris par l'élan de sa jeunesse. Une justification un peu facile : pour être prise comme secrétaire d'Hitler en 1942 elle a été recommandée par la section du NSDAP bavaroise, et elle était déjà en 1945 veuve de Hans Hermann Junge, un Waffen SS (dont elle a gardé le nom) tué en Normandie. Difficile de parler d'une « oie blanche » qui ignorait tout de la véritable nature du Reich. Mais son témoignage est pourtant valorisé. Sans doute du fait de sa féminité (elle n'a donc jamais porté les armes) et de sa jeunesse.
D'autres témoignages servent autant de matériel historique pour le film sans que cela soit totalement assumé par l'équipe de réalisation. Comme celui d'Albert Speer. Celui-ci est un cas très particulier : déjà parce que c'est l'un des rares (voir le seul ?) haut fonctionnaire nazis à avoir, d'une part, désobéi à Hitler à la fin de la guerre, et à avoir échappé à la corde à Nuremberg. Il n'est condamné « qu'à 20 ans » de prison, et durant le procès il assume une partie de ses crimes, sans (trop) chercher à s'en dédouaner. Prisonnier exemplaire, il parvient à attirer la sympathie du public. Une fois libéré, il publie ses mémoires Au cœur du troisième Reich (publié en 1969) dans lesquels il affirme avoir été le seul véritable ami d'Hitler durant la guerre, et qu'il « ne savait rien de la Shoah ». Personnage médiatique sympathique, il distribua une large partie de ses droits d'auteur à des associations de survivants de la Shoah. En bref : Speer s'est construit l'image d'un « bon nazis »… en s'accommodant selon ses besoins avec la réalité. Il est évidemment faux qu'il ne savait rien de la Shoah, et les historiens sont divisés sur la nature de la relation amicale entre Speer et Hitler. Toutefois si Oliver Hirschbiegel n'assume pas avoir utiliser les mémoirs de Speer pour son film, deux scènes au moins renvoient directement à ses mémoires : celle où Eva Braun confie à Speer qu'Hitler le considère comme un ami, et celle (dont nous parlé plus haut) où il fait ses adieux au Führer, en lui avouant avoir désobéit au « décret Néron » (qui instaure la politique de la terre brûlée). Une scène que les historiens jugent très peu crédible. Mais désormais porté sur le grand écran. Preuve que son auto-réhabilitation en « bon ministre nazi » a parfaitement pris… au moins dans l’imaginaire collectif.
Un cas similaire peut être évoqué avec les mémoires de Ernst-Günther Schenck (1945. Als Arzt in Hitlers Reichskanzlei publié en 1989, non traduit). Comme nous l'avons vu, c'est un cas moralement à peine moins recommandable que Speer, mais lui n'avait pas réussi de son vivant aussi bien son « entreprise de réhabilitation de bon nazis ». On peut dire que finalement, au vu du traitement très positif dont bénéficie son personnage dans le film, il y est finalement parvenu post mortem.
Enfin d'autres témoignages de survivants du bunker semblent avoir été totalement écartés par les réalisateurs, car leurs auteurs n'ont jamais apostasié le national-socialisme. On peut penser à Otto Günsche, le dernier aide de camp d'Hitler (celui qui fut chargé de brûler les corps du couple Hitler) auquel le film aurait particulièrement déplu.
Conclusion : On ne peut pas faire un film neutre
Inutile donc de demander à La chute d'être un film neutre : filmer le nazisme n'est jamais neutre. Sans pouvoir être qualifié de fondamentalement politique, ses choix artistiques portent volontairement mais surtout involontairement un message. Car le public reçoit et interprète librement l'œuvre parfois en opposition avec la volonté du réalisateur.
Par exemple, le film semble soutenir le cliché d'un Hitler n'écoutant jamais ses généraux et leurs imposant ses diktats. Ce choix est cohérent avec le contexte des dernières semaines de la guerre dans lequel le dictateur perdit en effet contact avec la réalité. Mais ce cliché n'est pas neutre. Il est issu justement des mémoires de bon nombre d'officiers supérieurs de la Wehrmacht qui représentent leur ancien maître comme une dilettante tyrannique incompétente en matière militaire. Un narratif bien pratique pour eux : Hitler est donc tenu pour seul responsable de la défaite. Ce qui est en grande partie faux. D'une part car Hitler savait écouter ses officiers, ensuite car quand il prit des décisions à leurs encontre celà fut parfois couronné de succès, comme avec la perçé de Sedan en 1940 contre la France ou lors de l'invasion de la Crète en 1941.
Ensuite représenter Hitler comme un fou est sans doute une réalité historique pour ce qui est de la toute fin de sa vie. Dans les dernières semaines de la guerre, le dictateur perd en effet contact avec la réalité. Mais centrer le film sur ces uniques derniers jours pourrait conforter le mythe de la « folie du nazisme » qui imagine que le peuple allemand aurait été hypnotisé tout entier, comme pris par une transe collective de 1933 jusqu'à se réveiller en 1945. Or l'Allemagne n'a pas suivi un fou mais un fin stratège politique. Le nazisme est un rationalisme certes inhumain, mais un rationalisme quand même. Et c'est ici que le film pose un véritable choix politique en donnant la parole en conclusion à la véritable Traudl Junge qui affirme avoir presque été « ensorcelé » par ce magicien que fut Hitler. Mais rendre le nazisme irrationnel… c'est ne pas assumer que l'humain peut être rationnellement inhumain.
Bref. Pour conclure, au delà de toutes ces questions historiographiques, il faut rappeler une vérité : la Chute avant d'être un superbe film d'histoire est un grand film, à la réalisation magistrale, qui propulse le spectateur dans un cadre sordide, où le pire et le meilleur de l'humanité s'affrontent et cohabitent. C'est une œuvre qui ne laisse pas indifférent et qui reste durablement en mémoire. Et c'est d'abord pour cela qu'il faut aller le voir.
PS : certaines scènes de La Chute ont été plagiées par un navet indien : Gandhi to Hitler (2011). On peut donc voir un Hitler indien s'énerver en Hindi contre des généraux nazis indiens qui jouent très mal; avec des plans très moches et des uniformes pseudo-nazis de mauvaises qualités. Franchement c'est très drôle.
PS 2 : ce n'est pas le seul film à aborder ce sujet (la chute d'Hitler dans les derniers jours d'avril 45 à Berlin). Au moins un film italien a tenté la même chose avec le même scénario et les mêmes enjeux : Les Dix Derniers Jours d'Hitler (1973). Avec un résultat nettement moins probant. Ainsi qu'un téléfilm américain de 1981 : The bunker.
Sources :
Marion Rose, La Chute, Il était une fois le cinéma, consulté le 9 novembre 2025.
Veni Vidi Sensi, La Chute : chef-d’œuvre nécessaire ou choquante réhabilitation ?, Venividisensivvs, 8 avril 2015.








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