Postmodernisme & foi : Taizé, énigme monastique
- 14 sept. 2025
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Dernière mise à jour : 10 nov. 2025

Dans notre monde postmoderne, deux forces semblent s'affronter sur le terrain de la morale : d'un côté les forces de la sécularisation et de l'émancipation libertaire. Renversant les vieux principes sociaux que sont la famille, l'ordre, la tradition fondés sur la religion, les forces séculières visent à libérer l'humain postmoderne de ses déterminismes et de toutes règles religieuses qui viennent l'entraver. Ce sont les mouvements LGBT, féministes, antiracistes, wokes... De l'autre côté on trouve les groupes religieux quasiment tous issus des religions dites "abrahamiques" qui au contraire cherchent à raffermir le caractère normatif de la tradition ou à réinventer les fondements religieux de la morale.
Définissons un peu nos termes histoire d'y voir plus clair. On entend par postmodernité un concept philosophique forgé pour définir notre temps. Notre époque est marquée par l'effondrement des grands métarécits (progrès, révolution, rationalisme, communisme, traditionalisme…) qui structurait la défunte ère dite moderne (1789 - deuxième tiers du XXème siècle). Sceptique quant aux promesses utopiques des défunts métarécits modernes, l'individu postmoderne nie l'existence d'une vérité unique et objective, de principes moraux transcendants et privilégie le relativisme qui reconnaît la multiplicité des perspectives et la contextualité de toute connaissance. Il en découle l'émergence d'un individualisme radicalisé où l'individu se trouve seul juge de décréter ce qu'il estime vrai et bon tout en admettant que son échelle de valeurs n'est pertinente que pour lui. Les grandes institutions hiérarchiques collégiales détenteuses du savoir et de la vérité (les collèges de chercheurs, les rédactions de presses, les collèges de théologiens, le comité central du parti) perdent toute autorité à imposer un métarécit utopique ou à décrire la réalité. Ainsi, d'un point-de-vue de la croyance la postmodernité promeut une privatisation et une individualisation du religieux qui transforme la foi en choix personnel déconnecté de toute appartenance institutionnelle contraignante ou même de toute recherche de « la Vérité ». L'autorité suprême devient le ressenti personnel plus que l'institution sacerdotale . On valorise la « spiritualité » plutôt que la religion. On privilégie une croyance à la carte qui puise dans différentes traditions selon les affinités personnelles, car on refuse d'appartenir à une religion ou à un Église. Au contraire on valorise une fluidité du croire qui pioche ce qui lui plaît dans chaque tradition afin de « se sentir bien » .
Par ailleurs, on entend par sécularisation un processus historique par lequel la religion perd progressivement de son autorité dans les différentes sphères de la vie sociale. Contrairement à une disparition pure et simple du religieux, elle marque plutôt son retrait du centre de la vie intime et sociale voir sa dissolution dans d'autres sphères. La postmodernité agit parfois comme un accélarateur de la sécularisation en rendant l'individu postmoderne étranger à la logique dogmatique et ecclésiastique.
Entre ces deux géants qui luttent pour le contrôle de nos consciences, il n'existe rien. Aucune troisième voie ne semble possible, ou du moins aucune ne semble viable. Il existe bien des religions dites "libérales" soucieuses des problématiques sociales, du droit des pauvres, de l'inclusion des plus fragiles et se voulant des alliés dans les luttes postmodernes, mais l'Histoire semble enseigner qu'elles sont des anomalies éphémères : la sécularisation postmoderne n'admets pas ce genre d'incohérence. Il faut choisir son camp : ou bien le croyant lutte contre la postmodernité et son relativisme moral, ou bien il pactise avec elle. Et alors il apostasie progressivement devenant petit à petit un postmoderne étranger à la logique religieuse. Car une trop grande ouverture d'esprit va souvent dans le domaine religieux avec un relativisme dogmatique. Ainsi donc ces confessions libérales abandonnent plus ou moins vite les fondements dogmatiques de leurs religions (la trinité, l'infaillibilité religieuses des écritures saintes, la prétention à être la religion révélée...) Seuls les religieux conservateurs parviennent à se maintenir numériquement et dogmatiquement dans le temps. Pourtant dans ce schéma une exception résiste avec insolence à cette règle : Taizé. Un monastère bourguignon qui accueille en son sein autant d'agnostiques, de wokes, de chrétiens libéraux ou conservateurs, sans presque jamais que cela pose quelque problème que ce soit. Comment expliquer le succès de cette communauté issue du protestantisme calviniste, à l'heure où les églises réformées qui furent premières dans le libéralisme théologique piquent du nez ? Votre serviteur qui y a passé quelque temps vous livre ses observations.
I. Qu'est ce que Taizé ?
Tout d'abord définissons notre sujet. Répondre à cette question n'est pas évident. Taizé est un monastère masculin œcuménique situé dans le village homonyme en Bourgogne où vivent une soixantaine de moines protestants et catholiques issus d'environ trente pays différents. C'est un vrai monastère avec une clôture, une règle (la Règle de Taizé, écrite par le fondateur Frère Roger) qui demande des frères un engagement définitif à la pauvreté, au célibat et à l'obéissance (ce que l'on appelle les voeux dans l'Eglise catholique), un office quotidien, des noms de religion etc... Ce n'est pas le seul dans son genre : on trouve par exemple des monastères oecuméniques à Bose en Italie, ou à Grandchamp (pour les femmes) en Suisse. Toutefois Taizé ne se décrit pas comme un monastère mais comme une communauté de frères (ils préfèrent éviter d'utiliser un lexique trop catholique) et affiche d'autres singularités :
- Taizé c'est aussi un espace d'accueil connu dans le monde entier dédié aux jeunes qui reprend la tradition protestante des rassemblements de partage et d'éveil. L'été chaque semaine de 1000 à 3000 jeunes venus des quatre continents et de toutes les confessions chrétiennes s'y retrouvent. C'est donc un lieux de rencontre international, sorte de bulle anglophone au milieu de la bourgognes profonde, où l'on parle surtout la langue de Shakespeare souvent avec des accents à couper au couteau. Tous les deux ans la communauté organise une rencontre européenne de Taizé dans une ville européenne. Ces grands festivals spirituels ont servi d'inspiration à Saint Jean Paul II pour la création des JMJ.
- C'est aussi une spiritualité et une liturgie unique internationalement reconnues et reprise par un grand nombre d'églises sur le globe.
- Et c'est aussi évidemment un lieu de dialogue œcuménique, de conversion écologique, de solidarité avec les plus démunis et un des lieux majeurs de la réconciliation franco-allemande, et européenne : la communauté a joué un rôle important dans le soutien à la résistance spirituelle de l'Europe de l'Est contre le communisme durant la guerre froide. C'est donc un peu la "Mecque des chrétiens de gauche" bien que ce soit un peu plus complexe. Nous en reparlons en dernière partie.
Et Taizé ce n'est pas une Église indépendante à mi chemin entre le protestantisme et le catholicisme : la communauté refuse autant le rattachement à une Église particulière, que la création d'une nouvelle Église protestante. Elle se revendique en communion avec tous ceux qui croient en Jésus Christ. Ainsi elle a refusé de constituer d'autres monastères (des « fondations » dans le lexique monastique) malgré l'afflux des vocations, et encourage chacun à retourner dans son Église pour y développer la vie chrétienne plutôt qu'à vouloir créer d'autres Taizé ailleurs. Cependant elle conserve un lien privilégié et assez unique avec le Saint-Siège de Rome : à Taizé on célèbre quotidiennement uniquement la messe catholique et les frères pasteurs qui intègrent la communauté renonce à célébrer la sainte cène dans l'enceinte du monastère. (les ministres des autres confessions chrétiennes visitant Taizé peuvent célébrer leurs offices mais cela n'est pas permanent). Chaque année le prieur de Taizé vient visiter le Pape à Rome. Et saint Jean Paul II en personne s'est rendu sur place en 1986. De telles relations avec Rome, ont souvent compliqué sérieusement ses relations avec le monde de la réforme qui lui a beaucoup reproché son crypto catholicisme.
II. Pourquoi ça marche ?
Depuis presque un siècle, ce monastère perdu en Bourgogne attire toujours des dizaines de milliers de jeunes venus des quatre continents. Ses frères œuvrent à la réconciliations des chrétiens et sont aussi bien accueillis à Rome qu'à Genève. Comment expliquer un tel succès ? Répondre à cette question demande évidemment de reconnaître qu'il n'y a pas de raisons unique et indiscutable. Ça marche parce que beaucoup de monde issus de milieux très différents viennent à Taizé, et chacun a sans doute sa propre raison d'y venir. Mais on peut trouver toutefois quelques éléments singuliers qui rendent la communauté de Taizé unique et peuvent expliquer cette « réussite »
Une dilatation de l'expérience monastique authentique
Taizé propose un renouvellement de la tradition monastique pour l'adapter aux demandes du XXIème siècle sans jamais pour autant dénaturer l'essence du monachisme chrétien. C'est un peu la célèbre formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : Il faut que tout change pour que rien ne change adapté à un monastère.
Les monastères chrétiens sont souvent des lieux d'accueil et de retraite spirituelle, comme le préconise en occident la règle de Saint Benoît. Traditionnellement on entend par retraite dans un monastère, vivre quelque jour dans l'hôtellerie du monastère, dormir dans une cellule individuelle, et passer sa journée à prier, méditer en silence et à participer aux offices monastiques. A Taizé y'a de tout cela...
... Mais avec deux mille jeunes comme voisins. Et ça change à la fois tout et rien.
Tout car on ne dort pas en cellule, mais dans des tentes, sur un espace de camping où vivent plusieurs milliers de jeunes dans une ambiance plus proche d'un jamboree scout que d'une retraite monastique. On se couche relativement tard (vers 11 heures en théorie), on peut passer la soirée à faire la fête (nous verrons plus bas ce que l'on entend par "fête") à Oyak (l'espace buvette de Taizé). On travaille le matin et / ou l'après-midi pour permettre le fonctionnement de la semaine. Car oui à Taizé tout visiteur est aussi un acteur : on peut travailler au ramassage des ordures, au triage des ordures, à la préparation du repas, à la distribution du repas, ou au nettoyage de la vaisselle... Et Taizé est surtout un lieu de rencontre, on passe son temps à dialoguer avec des jeunes du monde entier, de confession chrétienne différente de la nôtre (voir pas croyant du tout). Pour la semaine en silence, on repassera donc.
A savoir que Taizé propose bien de pouvoir faire des retraites en silence, mais l'offre est bien plus limitée, (on vit dans une grande maison bourguignonne dans le village) et l'expérience est assez différente.
Mais plus qu'une retraite spirituelle, on devrait plus parler de Taizé comme d'une expérience monastique proposée à tous. Taizé s'est surtout une remise au goût du jour de la célèbre devise bénédictine Ora et labora. Prière et travail ne se contredisent pas, au contraire, ils se marient à la perfection. Car si l'on travaille un temps, on écoute la parole de Dieu l'autre temps, en écoutant un enseignement biblique d'environ une demi heure chaque jour. (dans un Anglais basique évidemment). Les visiteurs sont aussi invités à partager la rude simplicité de la vie monastique : le confort est un concept inexistant là bas. La nourriture est simple et disponible en quantité juste suffisante et jamais plus. On est invité à éviter tout gaspillage et à profiter avant tout des rencontres avec les autres plutôt qu'à la qualité de vie. Les volontaires (des jeunes qui désirent rester entre un mois et un an à Taizé pour soutenir la communauté) doivent vivre chaque semaine une rencontre avec un ou une accompagnateur, reprenant ainsi la vieille tradition chrétienne de la direction spirituelle. Chaque soir, des frères se tiennent debout dans la nef après l'Office pour répondre aux questions et écouter ceux qui veulent leur parler. Une forme « d'accompagnement express ». Et bien entendu le centre de la journée c'est la prière. Prière qui est vécu à trois moment de la journée : le matin avant le petit déjeuner, le midi avant le repas, et le soir après le dîner.
La liturgie au coeur de la vie
La prière de l'Office est le centre de la journée de « l'expérience Taizé » : L’organisation de la journée est tout entière au service de la rencontre avec Dieu, disent Frère Luc et Frère Ravel dans un article de l'UCL. Et c'est là la grande richesse de cette communauté : avoir constitué une liturgie authentiquement chrétienne immensément populaire parmi la jeunesse. C'est un véritable tour de force au XXIème siècle, car l'art liturgique (ars liturgica) est bien tombé en désuétude depuis 70 ans en Occident.
L'office de Taizé est une création incrémentale : autrefois un mélange entre la liturgie catholique préconciliaire des heures avec la tradition huguenote, la communauté a dû innover avec l'arrivée massive de visiteurs venus de toute l'Europe et d'Amérique Latine. Il n'était plus possible de prier avec les psaumes francophones que seule une minorité de l'assemblée pouvaient comprendre. Vers les années 60-70 la communauté fait donc appel au compositeur catholique Jacques Berthier, un célèbre organiste parisien. Celui-ci compose pour la communauté de courts chants répétitifs très souvent composés d'un ou deux versets bibliques en différentes langues qui se répètent sur de longues minutes afin de servir de support pour la prière de l'office. Le style est néoclassique, sobre et profondément méditatif. On est très loin d'une prière de style charismatique de l'Emmanuel ou d'Hillsong. Quand un bon chef de chœur se motive, on peut même avoir une chorale polyphonique de parfois 100 jeunes chanteurs. Le résultat est assez impressionnant.
Le tout est issu d'un mélange de différentes influence & une création propre :
Premièrement, l'office de Taizé est un office monastique. C'est à dire que c'est le prieur qui dirige la prière, qui l'ouvre et récite la prière de conclusions. La communauté des frères prie avec les visiteurs en habit de cœur (de grandes aubes blanches qui ressemblent beaucoup dans la forme et dans la couleur à la coule cistercienne) derrière une clôture (assez légère : elle n'est composée que d'une longue suite de pots de fleurs de plastique). Ensuite on reprend la tradition catholique & orthodoxe de l'office de la semaine sainte. C'est à dire que comme pendant la semaine sainte on revit chaque semaine du vendredi au samedi les étapes du triduum pascal. La prière du vendredi soir est donc centrée sur la passion du Christ avec l'adoration de la croix, celle du samedi dans l'attente de la résurrection, puis samedi soir on célèbre la descente aux enfers avec la vénération de l'Icône homonyme, dimanche on célèbre bien évidemment la résurrection lors de la messe catholique dominicale.
L'Office de Taizé reprends aussi la structure de l'Office divin catholique, avec de grosses variantes :
Ouverture sans forcément la formule d'introduction "Dieu vient à mon aide" (systématique dans la tradition catholique, facultatif à Taizé)
Chants des psaumes, sauf qu'à Taizé on ne fait que répéter des versets de psaumes, ou issus d'autre livres bibliques, dans au moins quatre ou cinq langues parmi lesquelles presque toujours le latin et l'anglais.
Lecture, dans plusieurs langues, dont l'anglais et le français. A ce moment-là on se retourne pour faire face à l'ambon qui est au centre de l'église.
Silence (alors que l'office catholique devrait contenir aussi un long moment de silence mais celui-ci n'est pas forcément observé)
Répons.
Intercession.
Chants finaux. Parfois le soir on prend le Nunc dimittis ou le Benedictus comme dans l'office catholique de complies ou de laudes.
Prière finale
Comme on a pu le comprendre Taizé pioche pas mal dans les traditions catholique (adoration de la croix, usage très important du latin dans ses chants), orthodoxe (vénération des icônes, usage de mélodie orthodoxe russe et de chants polyphonique, usage du bourdon), et protestante. Notamment un usage central du silence. C'est d'ailleurs le cœur de l'office de Taizé : environ sept minutes de silence totale entre la lecture et la réponse. Et 3000 jeunes dans une église surchauffée beaucoup trop petite pour les accueillir, qui observent un silence religieux, c'est vraiment impressionnant.
Car Taizé est avant tout une école du silence et de la méditation : avant d'être l'expression d'une joie collective (comme l'est la prière charismatique de la communauté de l'Emmanuel ou celle de Hillsong) elle est l'expression d'une méditation à la fois intime et collective. Calme, reposante, accompagnée de manière marginale par un discret piano, elle est plus proche du grégorien que des concerts de louange. Et comme avec le grégorien on ne comprend que rarement ce que l'on chante : une bonne partie du répertoire est en latin, langue morte. L'anglais est très utilisé sans être hégémonique. On chante beaucoup aussi en Allemand, néerlandais, ou dans différentes langues slaves.
Bref : si Taizé reste si populaire, c'est parce qu'elle est une île d'intériorité dans un monde où le recueillement est de plus en plus dur.
Ensuite, la prière de Taizé ne se limite pas à la prière des frères. Une fois que le prieur donne le signal, la communauté monastique quitte l'église et lègue la prière à l'assemblée. Un volontaire désigné à l'avance prend un micro et continue de lancer des chants, parfois pendant plusieurs heures (notamment le vendredi et le dimanche). C'est à mon avis la clef de la popularité de l'Office de Taizé : il efface la distinction moines / visiteurs. Chacun est acteur de la prière, l'institution de l'Office ne sépare pas les laïcs des frères. Cependant l'office est loin d'être un espace laissé à la créativité de chacun : il reste encadré par une autorité au service de l'intériorité de tous : le prieur. Bref, pour reprendre une formule de Sabine Laplane dans sa biographe de frère Roger :
Le succès résulte en somme moins d'un projet éducatif élaboré que de la souplesse d'une proposition d'un lieu qui a conservé le même ancrage spirituel : au commencement était la prière, elle restera le ciment de l'aventure.
A savoir que c'est à Taizé que j'ai pris ma seule et unique correction liturgique : une jeune femme (guide de France) durant une office du vendredi soir m'a promptement ordonné de me tourner dans le bon sens pour l'adoration de la croix. Je ne vous cache pas que c'est assez vexant pour un RS scout d'Europe de recevoir une telle correction de la part d'une guide de France.
Les fondements de la foi
Taizé propose une expérience simple : aller vers les autres, pour revenir ensemble aux fondements de la foi chrétienne. C'est là une chose mal comprise par beaucoup : son enracinement dans la tradition chrétienne et notamment dans la tradition catholique empêche de décrire Taizé comme une église protestante libérale comme on peut l'entendre trop souvent. Ca ne fait pas de Taizé non plus une communauté conservatrice, mais quelque chose d'assez unique.
Par sa nature œcuménique au croisement des trois grandes confessions chrétiennes, la communauté ne peut pas se permettre de s'engager sur des sujets qui font débats. Elle peut alors se centrer sur ce qui fait l'essentiel de la foi chrétienne : le Dieu trinitaire, le Christ Sauveur, la prière, l'Eglise et l'Écriture. Ces fondamentaux ont l'avantage d'éviter beaucoup de points polémiques qui divisent les chrétiens. Comme par exemple la prédestination qui sépare les calvinistes et évangéliques du reste des chrétiens, la question de la nature du baptême, (Taizé ne baptiste pas) et évidemment toutes les grandes questions morales. A Taizé on ne parle pas en public d'homosexualité, d'avortements ou de divorces. Car ce n'est pas le sujet : on y parle du Christ sauveur, de l'Église unie comme message d'Espérance pour notre temps, et de l'importance de la prière. Sur tous les autres sujets, chacun est renvoyé à sa conscience et à sa liberté. Bref : on y proclame tout ce que l'on pourrait entendre dans n'importe quelle Eglise chrétienne qui se respecte, mais on ne dit presque rien de ce qui pourrait diviser les chrétiens. Les enseignements bibliques sont donc très Christo-centrées. On évite de rentrer sur le terrain de la théologie ou de la philosophie. Taizé n'est pas un grand lieu intellectuel (ce qu'il était pourtant au début fondateur de 1940) Cela explique aussi pourquoi il n'y a pas de prêche à la messe, en semaine comme le dimanche. Cela évite à avoir à s'exprimer trop longuement sur des sujets qui peuvent crisper, et à donner trop d'importance aux quelques frères prêtres catholiques. A la place un long silence est observé entre l'évangile et l'offertoire.
Taizé est aussi un plongeon dans la tradition monastique et plus largement dans la tradition chrétienne. On est pas simplement un visiteur dans un monastère, mais on vit littéralement une fraction de la vie monastique. Sa règle par exemple reprend les trois voeux monastiques (qu'elle renomme engagements afin de ne pas provoquer les églises de traditions calviniste dont est issu la communauté de Taizé), elle puise un peu dans la règle de Saint Benoît (le titre de prieur vient de la tradition bénédictine, il s'agit du second de l'abbé). Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la communauté se trouve à dix kilomètres de Cluny. L'espace de l'Eglise est sacralisé par certaines pratiques qui tentent de traduire la séparation entre le sacré et le profane : les personnes entrant dans l'église avec les épaules nues sont invités les recouvrir d'un châle distribuée à l'entrée (une règle moyennement respectée) et en théorie le monastère demandent aux visiteurs de venir à l'office avec un bermuda qui couvre les genoux (règle évidemment complètement ignorée par les jeunes) La tradition monastique de la clôture y est respecté. Comme dans tout monastère on appelle à l'office par un concert de cloche.
En outre, Taizé cherche à puiser son inspiration œcuménique au-delà de la période de la réforme luthérienne. La communauté utilise les livres deutérocanoniques pourtant rejetés par le protestantisme. Comme déjà dit plus tôt, on y célèbre la messe catholique selon le missel de Saint Paul VI avec quelques modifications liturgiques, mais rien d'anormal : tout monastère peut adapter la liturgie selon ses besoins. L'office de Taizé est une liturgie cadrée qui laisse peu de place à la créativité individuelle, bien que sa forme évolue constamment par retouches légères.
Et surtout la vie de Taizé se repose sur la prière et deux autres piliers : l'étude des écritures et la pauvreté évangélique.
Pour ce qui est de l'étude des écritures, disons rapidement que l'exploration biblique fait partie de la vie quotidienne du visiteur à Taizé : chaque jour on écoute un enseignement biblique d'environ une demie heure, donné par un frère de Taizé, une sœur catholique ou un pasteur protestant. L'enseignement reste le même, et est très centré sur la rencontre avec le Dieu-amour, l'expérience de la prière, et le salut.
Pour ce qui est de la pauvreté évangélique, l'expérience est plus palpable, car les visiteurs le vivent eux même : à Taizé, le confort est un concept assez lointain, on vit en collectivité sous tente ou dans de grandes pièces à cinq ou six. On s'assoit sur de pauvres bancs beaucoup trop petits, on mange toujours avec des coupes en plastiques et pour seul et unique couvert une fourchette, ou le matin une cuillère. Les bâtiments sont pauvres, la décoration est inexistante, idem pour l'alcool (on peut boire un pauvre verre de bière le soir mais pour cela il faut faire des heures de queue, et surtout ne pas s'y prendre trop tard, car à 22 heures le bar ferme). Le tout donne une ambiance assez unique et indéfinissable à ce lieux : on est ni dans un festival de musique chrétienne, (l'ambiance est joyeuse sans être festive) ni dans un rassemblement pèlerin façon Chartres ou Vézelay (l'ambiance est trop internationale, trop "ouverte")
Et cette pauvreté qui expérimente les visiteurs fait échos à la vie de la communauté : les frères ne vivent que de leurs travail (vente de produits monastiques, de livrets de chants et de CD, travail agricole), le prix à payer pour passer une semaine de visiteurs sur place est quasiment libre et ne sert qu'à compenser les dépenses nécessaires pour l'accueil, la communauté ne fait donc aucun bénéfice sur les activités pèlerines. Et tous les dons ou les héritages reçus des frères sont reversés à la fondation espérance, une fondation gérée par le monastère visant à soutenir les plus pauvres dans le monde entier. On retrouve la un "continuum" entre l'expérience des visiteurs et la vie concrète de la communauté. Les visiteurs ne vivent pas une expérience parallèle à celle des frères, mais une forme de prémices de la vie communautaire monastique. Nous y trouvons une explication du succès du monastère : l'expérience y semble authentique. Un critère fondamental de l'échelle des valeurs postmoderne.
Une créativité toujours active
Taizé se démarque aussi par de nombreuses originalité dans le paysage chrétien et monastique qui participent à en faire un endroit vraiment unique :
Par exemple, les noms de religion disparaissent chez les plus jeunes frères. A la lecture de chaque texte du nouveau testament on commence la lettre par "Frères et sœurs" et non pas uniquement "frère" comme il est écrit dans les épîtres du nouveau testament. Sur décision de frère Roger, la communauté à décidé assez tôt de se passer de tiers ordre (Terme utilisé par Frère Roger, on devrait plus parler d'oblature pour un monastère), chose rare dans le paysage monastique (bien que ce ne soit pas obligatoire d'avoir une oblature pour un monastère, en effet c'est une inovation monastique médiévale qui n'apparaît pas dans la règle de Saint Benoît) : il n'existe aucun moyen institutionnel de se lier au monastère à moins de devenir soit même frère. On pourrait dire que Taize revient là encore au fondement du monachisme ou seule la communauté cenobitique existait. Ainsi Taizé veut éviter toute ressemblance avec une Église protestante comme il existe des milliers avec son clergé et ses fidèles attitrés. C'est un ordre monastique qui a pour fraternité l'Eglise toute entière.
Autre chose peu commune à Taizé : l'absence de culte autour du fondateur frère Roger Schutz. Ce n'est pas une règle mais en général les ordres monastiques cultivent la mémoire de leur fondateur et de leurs grandes figures (les frères Prêcheurs avec St Dominique, les frères Mineurs avec Saint François d'Assise, les bénédictins avec Saint Benoît de Nursie, les Chartreux avec Saint Bruno....). Alors qu'à Taizé globalement on entend presque jamais parler de Frère Roger. Ses livres sont en vente à la boutique de la communauté mais c'est à peu près tout. Sa photo n'est nulle part et les frères n'en parlent quasiment jamais.
Une esthétique qui témoigne
Cet idéal de vie se traduit concrètement par une esthétique et une ambiance absolument unique et indéfinissable.
Commençons par l'esthétique car c'est d'elle que découle l'ambiance.
Tout à Taizé porte la marque de l'identité du projet de frère Roger. Ainsi tout est fait de matériaux simples et pauvres. La communauté refusant les dons, tout ce qui est doit être payé par les frères. Et ceux-ci n'étant pas riches, disons que ça donne une ambiance ... Mélange de Mad Max, de brutalisme soviétique, et de village zapatiste. l'Eglise par exemple est en style brutaliste, légèrement influencé par le style roman bourguignon. Le résultat sans être incroyable a une certaine beauté. Mais celle-ci étant bien trop petite, les frères y ont ajouté deux extensions dans la nef faites de bois simple. Le résultat est fort peu esthétique. Pour le reste tout est pauvre et rongé par le temps. Car à Taizé la règle est simple : tant que ça ne s'effondre pas alors on ne le remplace pas. Autrement dit, les outils sont tous usés jusqu'à la corde (je n'ai jamais utilisé de ma vie des balais aussi inefficaces), les habitations modernes sont désuètes et mal isolées, les toiles de tentes sont déchirées de partout. Les décorations sont souvent faîtes en carton avec un dessin naïf. Aucune statues ni monuments imposants : ce n'est pas le lieu pour. De même il n'y a pas de monastère avec cloître et réfectoire traditionnel mais un assemblage de différents bâtiments. Et ne parlons pas des véhicules du monastère qui sont tout droit issu d'une course poursuite de Mad Max : elles sont souvent défoncées et rafistolées à la va-vite car « Taizé est la plus grande école de conduite d'Europe avec ces centaines de jeunes qui passent chaque année nous aider ». Donc autant ne pas trop investir dans la réparation, car de toute façon tout ce qui est réparé sera cassé la semaine prochaine.
Quant au mobilier, c'est tout aussi déroutant. C'est bien simple : tout y est usé et trop petit. Le pire exemple sont les bancs : fait en bois grossier usagé, ils sont à peine adaptés à des enfants tellement ils sont peu élevés (ils arrivent à peine aux genoux d'un adulte). Résultat : on y reste jamais longtemps tellement on s'y fait mal au dos. Ça évite à la jeunesse d'y glander. Il n'y a aucune chaise (trop individualiste bourgeois j'imagine), Dans l'église c'est encore plus simple : aucun bancs, tout le monde par terre.
Et pour ce qui est de l'ambiance c'est à peu près la même chose : incroyablement simple, pauvre et chaleureuse. A Taizé la fête naît de la liturgie. Ainsi les quelques moments festifs suivent la prière du soir. En journée, il fait en général trop chaud pour festoyer. La fête en elle-même se fait avec des moyens pauvres : des lampes de téléphone, car évidemment aucun projecteur n'est disponible, peu de réseau internet et aucune enceinte donc rarement de la musique, et évidemment (presque) aucun alcool. La joie est-elle moins présente que lors d'une fête normale ? Non, elle est différente. Beaucoup plus axé sur la rencontre des personnes et des cultures (car à Taizé 5 personnes ensemble c'est 5 nations différentes, trois continents et deux confessions chrétiennes plus un athée).
III. Comment est vécu l'œcuménisme ?
Une spiritualité déstabilisante pour tout le monde.
Vivre à Taizé n'est pas vivre l'œcuménisme à proprement parler, mais vivre les fondamentaux de la foi chrétienne qui unissent tous ceux qui croient dans le Christ. Le mot d'ailleurs est peu présent dans le quotidien des visiteurs du monastère. On y vit un œcuménisme de fait, mais qui n'est pas forcément conscientisé. Ensuite, pour beaucoup des protestants que j'ai rencontré, Taizé est moins perçu comme un juste milieu entre la réforme et le catholicisme que « comme un lieu catholique ouvert aux protestants » On peut les comprendre, mais il faut rappeler qu'il a toujours existé un monachisme luthérien (bien que très marginal) ainsi qu'une branche du protestantisme adhérant fermement à la présence réelle du Christ dans l'eucharistie (luthéranisme & anglicanisme). Sauf qu'en règle générale, ces mouvements luthéro-catholiques tentent de prendre l'apparence catholique traditionnelle (la paramentique, la liturgie, l'architecture, le chant polyphonique...) et une théologie luthérienne. Et à Taizé... c'est différent.
Pour ce qui est de l'apparence on peut dire que c'est assez unique : Certes, comme les moines catholiques les frères portent la coule (bien qu'il ne la nomme pas ainsi) lors de la prière, font l'engagement au célibat, seule la messe catholique est célébré quotidiennement dans l'Église de la réconciliation (Parfois y sont célébrés aussi la divine liturgie orthodoxe ou la scène protestante, mais c'est relativement peu fréquent), une grande icône de la theotokos trône auprès du tabernacle, et le centre de la journée n'est pas l'étude biblique (comme le voudrait la théologie calviniste et baptiste) mais la liturgie. Mais pourtant dire que Taizé serait un monastère catholique est très excessif : la moitié des frères sont protestants, le prieur actuel est un anglican, l'immense majorité des frères n'assistent pas à la messe quotidienne, les références à la Sainte Vierge Marie (point qui crispe énormément les protestants) sont très limités : on prie parfois le Magnificat à la fin de l'office du soir, et c'est à peu près tout. Et surtout la pratique de l'eucharistie à Taizé est assez déstabilisante pour un catholique : tout baptisé peut y avoir accès (moyennant quelques conditions fort peu respectées par l'assemblée), et elle est séparé en semaine de la messe (l'assemblée peut communier à la fin de l'Office du matin, avec des Saintes Espèces consacrés lors de la messe de 7h15).
En outre, la paramentique est très pauvre, l'Église de la réconciliation ressemble à n'importe quel lieu de culte chrétien des années 60 construit dans un style brutaliste, les vitraux sont minuscules et discrets, de même pour les icônes. Les frères ne portent pas l'habit en dehors des offices, le mobilier liturgique est extrêmement rustique : en terre cuite et émaux sans aucune décoration. Et à l'inverse du culte catholique on ne prie pas en direction du tabernacle, mais en direction de la croix au centre du cœur. Bref : on retrouve la sobriété du culte calviniste, avec un rythme liturgique propre (l'office monastique catholique compte environ 5 prières, alors que l'office de Taizé n'en compte que trois, bien qu'au début de la communauté ils y rajoutaient également un office de nuit), et le style de l'office est proprement unique car il ne s'appuie pas exclusivement sur les psaumes comme le font l'intégralité des offices monastiques du monde chrétien.
Bref : on ne peut pas nier une forte influence de style catholique, quelques rajouts protestants (l'étude biblique quotidienne, la grande importance accordée au ressenti et au partage du vécu) mais du point de vue de l'apparence Taizé a su se démarquer et à créer sa propre voie. Une voie propre à la fois pleinement chrétienne et fondée sur la tradition de l'Eglise universelle : pauvreté marquée par l'influence franciscaine (une communauté de frère franciscains a vécu à Taizé durant 10 ans dans les années 60), grande insistance sur l'action sociale issu du protestantisme libérale et de la théologie de la libération, stabilité sur un lieu unique comme les bénédictins, et envoie de quelques frères dans des pays souvent pauvres en "fraternités" (on dirait des prieurés en lexique monastique), sobriété de la liturgie issu du monde calviniste.
Pour ce qui est de la théologie c'est un peu différent : Taizé vise à vivre les fondements de la foi et cherche donc à s'unir à la tradition chrétienne, sans trop s'avancer sur les complexes questions théologiques qui ont amené l'Église aux schismes d'Orient (XI-XIIIème siècles) et Protestant (XVI-XVIIème siècles). Ainsi la spiritualité de Taizé est très concrète avec un forte insistance sur les œuvres sociales elle vise à donner les moyens spirituels et doctrinaux pour vivre la foi chrétienne au XXIème siècle. Elle est donc christocentrique, axée sur la rencontre personnelle avec Dieu vécu dans une communauté chrétienne, qui ouvre le cœur des croyants au partage avec les plus pauvres et à la lutte contre l' injustice et pour la paix.
Certaines problématiques sont purement et simplement évitées : la justification par les œuvres, l'autorité de la tradition par rapport à celle de la Bible... De tout cela il n'est pas question, du moins pas en dehors des rencontres théologiques qui peuvent avoir lieu à Taizé.
Toutefois, cela ne les empêche pas parfois de prendre position de manière plus ferme, afin de faire avancer la cause de l'unité des chrétiens. D'autre points ne sont pas foncièrement abordés comme tel, mais vécu :
Les frères chantent quelques chants slavons qui reconnaissent le titre de « mère de Dieu » pour Marie.
Si la réforme dite "radicale" (calvinisme, anabaptisme) nie la validité du sacrement de l'ordination, à Taizé on trouve deux frères prêtres qui célèbrent la messe quotidiennement avec leurs confrères prêtres catholiques visiteurs. Toutefois, afin d'éviter de donner un rôle d'autorité aux frères prêtres, ceux-ci ne prêche jamais en chair, et ne lisent pas l'Évangile à la messe (c'est un autre frère qui le lit). Le soir parfois des dizaines de prêtres se tiennent dans un bas-côté de l'église pour confesser des centaines de visiteurs dans plusieurs langues. En face d'eux, des pasteurs (souvent des femmes) protestants et des sœurs catholiques se tenaient aussi disponibles pour échanger.
De même le protestantisme à tendance à nier la légitimité du célibat religieux. Or à Taizé, les frères font engagement au célibat. Frère Roger s'est même retrouvé à défendre le célibat sacerdotal catholique au côté de Paul VI face à des prêtres catholiques demandant son abolition. Cette prise de position lui a valu de nombreuses inimitiés autant chez les protestants que chez les catholiques libéraux.
Enfin le protestantisme nie vigoureusement la prétention du Pape à diriger l'ensemble des chrétiens. Taizé au contraire affirme que le Pape doit être le pasteur commun au service de tous, un garant de la communion, dans une nécessaire unanimité de la foi sur certains points précis. La communauté de Taizé maintient donc depuis Saint Jean XXIII un lien étroit avec l'évêque de Rome, que le prieur va rencontrer tous les ans. Toutefois cela ne l'empêche aucunement de développer de profondes relations avec les responsables des communions Anglicane ou luthérienne.
Cela fait-il de Taizé un monastère catholique ? C'est encore une fois à nuancer.
On ne peut pas nier qu'une partie de la spiritualité de Taizé est directement de la tradition calviniste et plus particulièrement du renouveau de la spiritualité calviniste de la fin du XIXème en réaction au libéralisme théologique trop intellectuel. Et cela pour une raison simple : son fondateur frère Roger fut pasteur calviniste.
Autre exemple : sur la question de la présence réelle du Christ dans l'eucharistie, officiellement la communauté croit que les paroles du Christ au moment de la scène ne sont pas de nature symbolique, et que le concept de mémorial eucharistique de la passion implique que sa répétition dépasse le simple cadre de la remémoration. Pour autant, on ne s'engage pas plus loin. Une telle position est à la fois conforme aux positions luthérienne et catholique, tant qu'on ne se prononce pas sur la question de la survivance des espèces du pain et du vin.
Enfin Taizé ne se prononce pas officiellement sur la validité des différents ministères des confessions protestantes. Ainsi frère Matthieu, l'actuel prieur qui est de confession anglicane, reconnaît à titre privé la validité du sacerdoce des femmes prêtres anglicanes, chose totalement niée par Rome ainsi que la communion orthodoxe.
En somme, Taizé à la suite de son fondateur estime que ses frères vivent une réconciliation intérieure avec l'Église romaine sans renier leurs héritage protestant. Une réconciliation sans conversion. Ce qui n'empêche pas de sérieuses prises de distances avec la tradition protestante comme nous l'avons vu. Lorsque le jeune théologien libéral (plus ou moins) catholique Hans Kung (1928-2013) dit à Frère Roger lors de ses visites à Rome durant le concile de rester tout bonnement protestant, Roger évite la discussion et manifeste ne pas apprécier cette invitation. Pour lui, l'attitude de rébellion propre au protestantisme face à la Rome catholique n'a plus de raison d'être. Dans son journal Lutte et contemplation (1975) frère Roger raconte que lorsqu'un journaliste lui demande face caméra s'il est protestant il répond qu'il n'a plus aucune raison de protester aujourd'hui contre l'Eglise catholique.
Une forte union à Rome et quelque tensions avec Genève
Pour autant rien n'était écrit d'avance quand le jeune Roger Schutz arrive sur la colline de Taizé en 1940 pour fonder un centre protestant de retraite spirituelle dans lequel il songe à s'engager à vie. Le projet n'était pas à l'époque spécialement œcuménique, mais très vite Roger avec son second Max Thurian tissent des liens étroits avec des membres du clergé catholique de la région lyonnaises. Rapidement, ils rendent visite deux fois à Pie XII. Les rencontres seront assez sèches mais permettront de poser les bases d'une relation entre Taizé et Rome qui durent toujours. Avec le Pape Saint Jean XXIII les relations seront tout de suite bien plus chaleureuses, et le resterons avec ses successeurs. Aujourd'hui la communauté bénéficie de certains privilèges rares : ils peuvent accueillir des frères catholiques et protestants, deux de leurs frères ont été ordonnés prêtres, alors que le lieu du monastère avec Rome reste flou, et ils bénéficient du droit de donner l'hospitalité eucharistique dans l'Église de la réconciliation. C'est-à-dire que tout baptisés chrétiens peut communier (indépendamment de sa confession) à la condition qu'il croit dans la présence réelle et dans l'unité nécessaire des chrétiens. Des conditions fort peu respectées de ce que j'en ai vu.
De tels privilèges ne furent pas obtenus sans une certaine « audace obéissante » : Frère Roger refusa systématiquement les catholiques qui candidatèrent pour entrer dans la communauté avant que Rome ne l'autorise. La présence de frères catholiques posa la question délicate de la communion commune : frère Roger décida que chacun communira aux espèces consacrées de sa confession, tant que Rome ne permettrait pas l'hospitalité eucharistique aux frères protestants. Une fois ce droit obtenu, il a cessé de célébrer la sainte Cène protestante et ses frères pasteurs ont fait de même, afin d'éviter qu'une seule eucharistie soit célébrée dans la communauté. Et surtout Taizé ne prétend pas accomplir l'unité entre chrétiens entre ses murs. Au contraire : la communauté loin de nier la division entre chrétiens l'assume et en souffre. Le monastère ne se voit pas comme « le navire amiral de l'œcuménisme » mais plutôt comme un humble acteur facilitant le rapprochement. Il n'est pas une Église médiane entre protestantisme et catholicisme (comme l'est la communion Anglicane par exemple) mais une communauté œcuménique qui réunit une poignée de frères séparés qui vivent et prient désormais ensemble sans pour autant cesser d'appartenir à leurs confessions respectives.
En parallèle Taizé à su créer des relations similaires basés sur la confiance avec d'autres confessions protestantes : les Églises luthériennes d'Europe du Nord, la communion Anglicane. Actuellement chaque année des Eglises du monde entier envoient leurs futurs pasteurs et des étudiants en écoles de théologie en stage à Taizé. Mais tout autre furent leurs relations avec les Églises calvinistes, notamment l'église réformée de France (ERF), son église mère. Au départ tolérante envers sa re-création du monachisme au sein du monde calviniste (chose existante au sein du monde luthéro-anglican mais presque jamais vu dans le monde calviniste) l'ERF va très voir rouge avec les multiples audaces de Taizé vis-à-vis du rapport à Rome : notamment sa condamnation du prosélytisme entre chrétiens (chose extrêmement mal reçue dans l'ERF qui dans les années 50 accueillait un grand nombre d'ancien catholiques qui passaient à la Réforme). En outre, Frère Roger rompit aussi avec la tradition protestante de la critique de l'institution romaine et de la pompe pontificale, en estimant que toutes critiques qui ne fasse pas avancer l'unité n'avait rien de constructif. Comme dit plus haut, il même jusqu'à défendre dans une lettre au Pape Paul VI le célibat sacerdotal. Les relations déjà tendues connaîtront un point critique quand Frère Max Thurian, le théologien de Taizé, et un ami proche de frère Roger se convertira secrètement au catholicisme vers 1987. Le même Max Thurian... qui représenta un temps le calvinisme au groupe de dialogue œcuménique des Dombes. Les relations sont aujourd'hui nettement plus apaisées, l'ERF ne considérant plus Taizé comme une communauté calviniste.
Les liens avec le monde orthodoxe furent autrefois fastes, Frère Roger ayant rencontré de très nombreuses fois le patriarche Athénagoras qui permit même la venue de quelques moines grecs sur la colline de Taizé pour partager la vie de la communauté sans pour autant en faire partie. Aujourd'hui le lien est bien plus distendu. La communion orthodoxe autrefois élément moteur de l'œcuménisme est désormais très divisée sur cette question. On côtoie donc peu d'orthodoxes à Taizé.
Notons une absence à prendre en compte : Si le monde luthéro-réformé-anglican est bien présent sur la colline, on ne peut pas en dire autant du monde évangélique totalement absent. Taizé a développé des liens avec les protestants libéraux et les confessions de tradition européennes (Anglicanisme, luthéranisme…). Les confessions protestantes conservatrices d'origines américaines (Baptistes, anabaptistes, pentecôtistes, adventistes…) n'entretiennent quasiment aucun lien avec la communauté.
C'est un manque dont sont pleinement conscients les frères : ils connaissent mal les protestants évangéliques français qui composent pourtant la moitié du protestantisme hexagonal.
Un lieu de dialogue avec le monde de l'incroyance
Ce qui étonne quand on entend nos contemporains occidentaux parler de Taizé c'est que le lieu est aujourd'hui moins connu pour être un monastère œcuménique qu'un lieu de dialogue avec le monde de l'incroyance dans lequel des athées et des agnostiques aiment se rendre. Ce constat étonnant est en partie confirmé quand on vit sur les lieux : au quotidien on rencontre presque plus d'incroyants de tous genres (agnostique en recherche, chrétiens libéraux en rupture avec leurs Églises, athée fervent, indifférents à Dieu...) que de fidèles du Christ. Ce qui peut entraîner une certaine déception : on vit moins parfois le dialogue œcuménique que le dialogue entre la coalition des chrétiens convaincus quelque soit leurs confessions et le monde de l'incroyance et du christianisme libéral. Le scandale de la division des chrétiens peut donc être oublié par le chrétien convaincu devant le scandale de l'incroyance.
Comment un monastère comme Taizé où l'activité centrale est la prière peut-il attirer à ce point une jeunesse incroyante ? Il n'y a pas de réponse claire à cette question. On peut juste constater un fait : Taizé reste « à la mode » parmi les jeunes et cela depuis le début des années 60. Une telle popularité qui dure interroge. On peut évoquer deux éléments pour débuter une réflexion :
Premièrement Taizé est un grand lieu d'écoute, de dialogue et de rencontre. S'il l'on trouve des temps d'enseignements, ils sont toujours suivis de longs moments de partage en petit groupes de jeunes au sujet de la foi et de la Bible. Par ailleurs les frères n'adoptent jamais un posture de maître avec les jeunes, mais de témoins de la foi toujours désireux d'entendre le point-de-vue de l'autre. Comme le dit Frère Roger dans Frère Roger de Taizé, écrit par Sabine Laplane (2015) : Si nous acceptons d'aller aux jeunes pour les rejoindre sur leurs propres terrain c'est en vue d'être écoutés à notre tours sur notre propre terrain, celui des fondements de notre foi.
Deuxièmement, Taizé attire les jeunes désireux de rencontre internationale au-delà des cultures et des nations. Car le monastère est un espace multiculturel qui facilite grandement le dialogue des cultures par la simplicité de la vie vécue. Bien que situé en France, les fils et filles du général de Gaulle y sont quasiment absents en été. Le monde entier s'y retrouve, et y parle une seule langue : l'anglais, y partage le même mode de vie (la tante et les douches collectives) la même nourriture (gastronomie française), et la même foi chrétienne proposé librement à tous. Dans un pareil cadre, le multiculturalisme y est facilement vécu : les différences culturelles sans disparaître sont momentanément suspendues, les règles de la vie commune sont limpides (évitant ainsi qu'une culture impose ses règles aux autres), et doivent être respectées. Car Taizé n'est pas un squat : les règles sont claires et suivies. L'alcool y est très limité et on n'a pas le droit d'en amener soi-même, à 11 heures le couvre-feu commence. A partir du soir il est interdit de se rendre dans le village (afin de laisser dormir les villageois). Il est obligatoire de participer au service commun. Et bien entendu la communauté est très vigilante par rapport aux violences sexuelles.
De mon expérience je peux dire que deux types de jeunes se retrouvent à Taizé.
Les jeunes ouest Européens sont très majoritairement des agnostiques « chercheurs de Dieu », des athées en doute, et des chrétiens libéraux en colère contre l'Église catholique ou issus d'églises protestantes libérales à la théologie souvent relativiste. Ils viennent à Taizé pour dialoguer de la foi, rencontrer d'autres jeunes croyants, ou juste pour vivre une sorte de jamboree scout avec une ambiance spirituelle. Un de ces visiteurs agnostiques fut le président français François Mitterrand qui durant ses deux mandats rencontra en privée tous les ans frère Roger. On ne saura jamais ce qu'il se sont dit.
Les jeunes issus des autres continents ou d'Europe de l'Est sont des chrétiens nettement plus convaincus. Ils viennent à Taizé pour prier, découvrir la spiritualité d'une communauté mondialement connue, découvrir l'œcuménisme, et vivre une expérience chrétienne forte.
Beaucoup ont une chose en commun : ce sont souvent des jeunes issus des classes aisées de leurs pays. Si on peut venir à Taizé, c'est d'une part que l'on maîtrise très bien l'anglais, et d'autre part que l'on a le moyen de se payer un visa pour l'Europe. Si les jeunes à Taizé peuvent ne pas partager la foi, la langue et la culture ils partagent toutefois souvent la classe sociale.
Et ouvrons une parenthèses : vivre dans un lieu aussi international permet de se rendre compte d'une réalité : les clichés sont très souvent vrais.
Les allemands sont foncièrement sympathiques, parfaitement organisés, très intellos, et sont aussi amusants qu'un mur de briques.
Les anglais parlent un anglais absolument impeccable, et ont un sens de l'humour particulièrement raffiné.
Les hollandais sont un mélange des anglais pour l'anglais et la langue et des allemands pour ce qui est du côté intello. C'est donc ce qui se rapproche le plus de la perfection sur terre.
Les Suisses sont comme les allemands mais en pire pour ce qui est de l'organisation et de l'humour.
Les Irlandais ont un accent absolument incompréhensible et ont tous des gueules de criminels de guerre avec des paluches de taille idéale pour étrangler un homme efficacement. Inutile de dire que l'on est toujours courtois avec ce genre d'individus.
Les femmes scandinaves sont incroyablement belles et incroyablement wokes.
Les Polonais ont une tolérance à l'alcool identique à celle des français (c'est-à-dire extraordinaire), détestent les Russes et se préparent à la prochaine guerre.
Les Kenyans sont vraiment sympathiques et ne manquent pas d'humour.
Les Libanais sont tous dépressifs quant à la situation de leur pays (on les comprend...).
Et qui n'a jamais vu une fête d'égyptiens ne sait pas ce qu'est réellement une fête. Car il n'y a pas sur terre de meilleur fêtard que les égyptiens : sans musique ni luminosité ils parviennent à transformer un terrain vague en piste de danse endiablé.
Et globalement tout ce monde est à la fois incroyablement nationaliste tout en rêvant souvent d'immigrer en occident. Le fait multiculturel n'efface pas le chauvinisme, bien au contraire.
IV. Un monastère de chrétiens de gauche ?
Oui... Mais en fait vraiment non.
Disons le tout de suite : Taizé est surtout connu en France pour être un incontournable pour chrétiens postmodernes. Cela fait-il pour autant de Taizé un lieu politisé ? Pour répondre à cette question il faut définir ce que l'on entend par « politisé ». Si on entend par là un lieu proposant un cadre militant normatif proposant une idéologie politique qui régule les rapports sociaux et le contenu de la foi alors la réponse est non. Si l'on entend par là un lieu poussant à l'engagement dans la lutte contre les injustices économiques sans jamais définir de réponses claires à ces questions la réponse est oui. Mais résumer Taizé à un « espace pour chrétiens de gauche » serait caricatural. Car d'une part cet aspect sans être secondaire est relativement discret, d'autre part il n'est jamais vraiment question d'idéologie ou de théorie politique à Taizé. On parle des injustices sans jamais trop s'attarder à les définir (cela évite à rentrer dans de complexes débats théoriques), et cela permet à chacun d'y mettre ce qu'il veut derrière. Il en résulte que le lieu est investi d'une certaine ouverture d'esprit politique. On ne dénonce pas d'auteurs des dites injustices, mais on prie pour eux sans préciser qui ils pourraient être. On ne donne pas de leçon politique, on vit concrètement le message que l'on veut transmettre. On évite de rentrer dans une logique politicienne, on éveil les consciences par des prêches assez flou pour ne froisser personne, en respectant une stricte distance entre le temporel et le spirituel. Le dite-distance permet de conserver une profondeur spirituelle intense.
Pourtant loin d'être un personnage purement spirituel, frère Roger à grandi dans une famille qui l'a vite initié à la politique, et à la disputatio. Son père est de tradition socialiste calviniste, quand sa mère française était issue d'une famille royaliste maurassienne incroyante. Dans sa jeunesse Roger adhère clairement aux idéaux socialiste sans jamais tomber dans le communisme, et devient vite un inclassable éclectique. A Taizé à peine posé ses bagages, alors qu'il est encore seul il s'engage tout de suite en accueillant des réfugiés qui fuient la zone occupée par l'armée nazie pour se réfugier en zone libre. Dénoncé, il doit fuir dès 1941 en Suisse. A la libération il se presse pour revenir en Bourgogne avec ses deux premiers frères de communauté. Commence alors une la vie commune monastique sans pour autant abandonner un certain engagement social : ils accueillent alors une vingtaine de garçons orphelins de la région (ils seront aidé par une sœur de frère Roger qui vivra dans le village pour les soutenir dans cette mission et assurer une présence maternelle auprès des enfants), et tentent d'égayer la vie des prisonniers de guerre allemands présent dans la région.
Refusant dès le début de à vivre de dons, deux frères s'embauchent dans une usine de Montceau les Mines... ils sont rapidement renvoyés pour leurs engagements syndicale. Plus aucune usine ne voudra après cette expérience embaucher de moine. En 1962 le monastère ayant acquis une certaine expérience dans le domaine agricole, il crée la copex, une coopérative agricole avec les paysans du coin. Les frères y investissent une partie de leurs ressources et font don à la coopérative de tous leurs champs, afin d'éviter de trop contrôler le cadastre agricole. On le voit : une telle histoire semble ancrer Taizé dans la tradition du christianisme social. Cela fait-il pour autant de Taizé un « monastère de Chrétiens de gauche » ? C'est à nuancer.
Dans les années 60 la communauté est mal considérée par le clergé le plus militant. Il est alors vu comme un lieu où l'on « se perd dans la prière » alors que l'heure est à la lutte pour la révolution. Très vite va se rajouter à cette accusation de mysticisme dépolitisant le rapproche d'être plus papiste que le Pape. Rappelons que Frère Roger va défendre l'autorité pontificale, le célibat sacerdotal et la fidélité dans l'engagement monastique au moment où, dans la tempête de la crise post conciliaire bons nombre de clercs catholiques considèrent ces principes comme obsolètes voir réactionnaires.
De plus, et c'est un élément capital, Taizé ne rejette jamais l'institution ecclésiale. Frère Roger a toujours tenu à demander conseil aux différents chefs des confessions chrétiennes (notamment le Pape) sur ses grandes décisions qui pouvaient avoir un impact sur l'Eglise universelle (comme la convocation de son concile des Jeunes). Il n'a jamais osé tenir une posture de rébellion ou même de revendications par rapport à Rome. Bien au contraire. Frère Roger considère que l'institution hiérarchique est toujours indispensable pour ordonner la charité. Alors que la jeunesse chrétienne d'occident et d'Amérique Latine était très largement tenté par le communisme dans les années 70 frère Roger aspire à canaliser cette énergie rebelle dans l'église et jamais contre elle.
Frère Roger aurait aussi confié qu'il estimait son action œcuménique comme à la fois un moyen indispensable pour rapprocher l'Eglise des pauvres et de l'annonce de l'Évangile... Et une alternative à l'autre grande idéologie à la mode du moment : le communisme.
Aujourd'hui cet héritage est toujours vivant : lors du seul et unique prêche de la semaine (le jeudi soir) frère Matthieu, le prieur invite toujours un ou plusieurs jeunes engagés dans l'action sociale ou témoin d'événements dramatiques dans son pays (des jeunes ukrainiens, un kenyan engagé dans la lutte contre la corruption, un des derniers chrétiens de Gaza) à témoigner. Les enseignements bibliques encouragent souvent à s'appuyer sur la foi pour se rapprocher des pauvres, et à espérer un monde plus juste. Le monastère tient à toujours maintenir un lien avec les communautés chrétiennes vivant dans les pays les plus pauvres. Ainsi des frères sont présents au Bangladesh, à Cuba, en Seine-Saint-Denis (France) ou dans les quartiers populaires de Séoul.
Pour autant la communauté ne cherche pas à se conformer à ce que l'on attend fait d'une communauté « chrétienne de gauche ». Par exemple, le prieur n'est pas élu, mais désigné par son prédécesseur. Le vote n'est pas obligatoire quant à la prise de décision de la communauté. Le prieur doit écouter chacun de ses frères, mais peut décider finalement seul (Une pratique directement issue de la tradition bénédictine). Autre exemple : le rapport entre les sexes. La communauté refuse pour l'instant de devenir une communauté mixte. Au grand dam de certaines de leurs admiratrices qui apprécient fort peu cette prudence. Les volontaires qui vivent à l'année dans le village doivent respecter une discipline de vie assez stricte, fort loin de ce que l'on pourrait attendre d'une université gauchiste autogérée. La non mixité y est aussi la règle, et nul débordement dans ce domaine y est toléré. Les frères n'accompagnent spirituellement que les jeunes hommes, et jamais les jeunes femmes, qui sont confiés à des sœurs catholiques. On découvre parfois avec étonnement que loin d'être un espace libertaire Taizé est un lieu façonné par des règles communes à tous les monastères.
Une fois de plus Taizé affiche ici une singularité étonnante : des communautés ou des Églises engagées dans l'action sociale dans les années 60, l'histoire en regorge. Mais une qui parvient plus d'un demi-siècle après à rester aussi jeune, et aussi populaire, voilà qui est unique. Mais plus rare encore est une communauté engagée auprès des plus pauvres et dans la lutte contre les injustices qui parvient à rester pleinement chrétienne. On trouve ici le cœur de l'énigme de Taizé : comment cette communauté a-t-elle pû résister à la sécularisation postmoderne ? La réponse est simple : à Taizé, la prière est la première. Elle reste la source de l'action, la contemplation ne s'oppose pas à la lutte, bien au contraire, elle la précède. La prière n'a jamais été conçue comme une activité annexe, ou comme un élément tellement indéfini qu'il en devient dissolvable dans l'action politique ou sociale.
Écologie radicale
Un thème qui fait la jonction entre engagement politique foi et pauvreté c'est l'écologie. Taizé ne pouvait donc pas passer à côté. Et disons que de ce côté là, difficile de faire mieux pour un monastère.
C'est bien simple : tout est pensé pour éviter de gaspiller et de surconsommer. On répare donc tout ce que l'on peut réparer. Bien entendu on consomme local le plus possible. Ainsi Taizé propose des distributeurs automatiques sans aucune canette de marque étasunienne. Les colas sont d'origine savoyarde, et les thés glacés sont bretons (je crois…). Les ordinateurs sont de vieux modèles obsolètes qui tournent sur Linux et non sur Windows. Le monastère possède sa propre déchetterie (!) qui peut donc assurer un tri des déchets efficaces. Le service est assuré en été par une équipe de visiteurs et de volontaires. La plupart étant issus de milieux assez bourgeois, ils y vivent une vraie expérience d'humilité évangélique au milieu des détritus et des poubelles éventrées le tout sous un soleil infernal.
En parlant d'humilité, l'expérience du repas à Taizé est aussi assez étonnante. Ceux-ci sont distribués aussi par une équipe de volontaires qui ont ordre de ne donner qu'une maigre portion à chaque visiteur. Celui qui veut plus, peut se resservir après que le premier service soit terminé. Résultat : on limite grandement le gaspillage, car on se rend vite compte qu'on n'a jamais besoin de plus.
Dialogue islamo chrétien
Taizé est aussi un lieu politique, car le fait religieux (et on à tendance à l'oublier en France) fait partie du fait politique. Et dans un siècle de tensions religieuses de plus en plus violentes, le monastère ne pouvait pas rester statique. Ainsi s'y organise tous les étés une rencontre des jeunes islamo-chrétiens. Issu au départ d'un simple groupe d'amis fréquentant le monastère, l'événement s'est institutionnalisé depuis le milieu de la dernière décennie et attire environ 200 personnes quasiment toutes de nationalité française.
On peut en dire trois choses :
Premièrement Taizé par sa spiritualité habitué à naviguer entre les confessions chrétiennes sans jamais tomber dans le relativisme évite le piège du syncrétisme douteux. Chaque soir la prière de Maghrib (prière islamique du soir) est ouverte aux chrétiens voulant l'observer. Toute ambiguïté est évitée : les non-musulmans observent la prière sur des bancs derrière l'assemblée sans y participer. Les musulmans peuvent bien entendu aussi assister aux offices chrétiens.
D’autre part, ce type d’événement révèle les divergences existant entre ces deux traditions religieuses. Voir cohabiter sur un même espace des jeunes musulmanes en jilbab (ou tchador : un vêtement ample couvrant les formes féminines de la tête aux pieds) à côté des jeunes chrétiennes en mini bermuda chandail-bedaine (ou crop top en sabir atlantique) à quelque chose de vraiment comique, et de révélateur des différentes dynamiques qui opposent ces deux religions.
Troisièmement, ce genre de moment peut donner lieu à des rencontres franchement baroque. Voir se côtoyer des jeunes chrétiens égyptiens arabophones / anglophones et de jeunes musulmanes françaises d'origine algérienne est franchement hilarant. Lors d'un service commun, l'un des jeunes chrétiens demande en anglais à une jeune franco-algérienne de lui prêter un balaie. Celle-ci ne comprend que mal l'anglais, et lui répond donc en Arabe. Le pauvre égyptien ne pige pas un mot de ce qu'elle vient de raconter, (car elle ne parle que l'arabe algérien, qui est très différent de celui parlé en Egypte). Finalement il faut que l'Egyptien lui explique en français sa demande (la bourgeoisie chrétienne égyptienne est parfois francophone). Remarquons que pour les Egyptiens le dialecte algérien n'est pas digne d'être appelé arabe, car « c'est un mélange moitié français et moitié arabe ». Comme j'ai déjà pû le dire plus haut, on remarque à Taizé que le nationalisme est la chose la mieux partagée au monde.
Pour conclure, on peut dire que Taizé conserve sa part de mystère : comment cette communauté pourtant engagée dans les grandes luttes sociales du XXème et XXIème sicèle a-t-elle pu éviter la sécularisation et à la chute des vocations ? Aucune réponse n'est satisfaisante mais deux éléments permettent de nous éclairer. Premièrement sans jamais oublier la nécessité de reveiller les consciences au scandale de l'injustice, Taizé garde la première place pour la contemplation. La liturgie ne devient ni un champ d'expression d'idéaux politiques, ni un terrain d'assai artistique laissé à la créativité de certains. Elle est pure prière contemplative collective. Deuxièmement Taizé ne considère jamais l'institution ecclesiale comme un problème, mais au contraire comme un élément central au salut de l'humanité. Jamais donc le monastère n'opte pour une posture de rébellion mais au contraire de communion.
Jean Desbois , en la fête de la Croix glorieuse MMXXV.









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