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Le mercenariat après Wagner

  • 22 nov. 2024
  • 28 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 janv. 2025



Par Jean Desbois


L'État fait la guerre. La guerre fait l'État. Cette expression du sociologue Charles Tilly rappelle à quel point notre civilisation occidentale lie la naissance et la consolidation des structures étatiques modernes au monopole de la violence militaire. Nous pouvons d'ailleurs l'observer en ce moment même en Ukraine, où l'invasion russe déclenchée voilà plus trois ans a considérablement renforcé les moyens de l'Etat Ukrainien, et poussé les citoyens du pays injustement agressé à se réunir autour de l'institution étatique. Ce principe qui associe la guerre comme un monopole Étatique remonte à la révolution française (1789-1799). La République Jacobine estime l'État moderne, soutenu par un peuple de citoyens-soldats, comme le détenteur du monopole de la violence légitime selon l'expression consacrée de Max Weber. Cependant, certains principes ont une durée de vie limitée. Notre nation ne peut plus faire semblant de ne pas voir que la situation actuelle à radicalement changé depuis la révolution, et plus encore depuis l'avènement du groupe de mercenaire Wagner, qui à vaincu notre pays sans affronter nos armées en Centrafrique et au Mali depuis 2021. Comment avons nous pu perdre ainsi sans que l'ennemi russe n'ai eu à nous affronter militairement ? Car la Russie avec Wagner ne se bat pas avec les mêmes armes que nous, elle utilise des outils de guerre hybrides qui n'agissent pas en son nom propre, et possèdent ainsi une bien plus grande marge de manœuvre. Cette hybridité s'observe aussi par sa capacité à se battre sur les terrains informationnels, culturels et économiques. Comme le souligne Pierre Hassner (voir sources) la guerre n'ose plus dire son nom mais elle n'en reste pas moins la guerre, même menée avec des moyens non conventionnels et nous l'avons perdu. Il s'agit de se préparer à la suivante, afin de la gagner. Et pour cela nous avons besoin de groupes de mercenaires français capables de répondre au défi de Wagner.



Cette étude vise à donner un aperçu du marché du mercenariat actuel, divisé entre Anglo-Saxons et Russes, et à déceler les contours d'une législation française sur les Sociétés Militaires Privées respectant nos traditions et engagements internationaux. 



I. Etat des lieux : de quoi parle-t-on ? 

Image générée par Le Chat


Un droit international hostile au mercenariat mais qui ne l'interdit pas pour autant.

Doug Brooks, ancien Président de l’International Peace Operation Association (IPOA, association de SMP étatsunienne), a défini les SMP  comme des sociétés cherchant le profit et proposant tout l’éventail des services légaux qui étaient auparavant fournis par les armées nationales. Ce sont des entreprises privées, dont les employés sont communément appelés mercenaires, qui offrent la possibilité d’intervenir sur une zone de conflit en soutien ou en remplacement d'armée. On les distingue des SSP (société de sécurité privée) qui offrent un service limité au domaine de la sûreté, ce qui est en partie autorisé en France par la loi de 2004. Cette dernière catégorie ne nous intéresse pas pour la présente étude. 


Le cliché veut que le métier de mercenaire soit aussi vieux que la guerre. Sans aller aussi loin, il est certain que l'histoire militaire prouve que cette institution à toujours été considérée comme un outil classique au service du pouvoir politique. Peter Singer (The Rise of the Privatized Military Industry; 2003) considère à ce titre que le monopole étatique de la violence domestique et internationale fut, d’un point de vue général, une anomalie historique. Une anomalie historique qui durant la première moitiée du XXème siècle, devient un court instant la norme. Ainsi, l'ordre international fondée sur la charte des Nations Unis de 1946 qui prévoit d'interdire le recours à la force, cherche le plus possible à strictement limiter l'activité belliqueuse. Dès lors, le métier de mercenaire, pour lequel la paix est une ruine d'après l'expression attribuée à John Hawkwood. est à proscrire. Ou du moins à décourager. 


Ainsi à l'échelle internationale le protocole I du 8 juin 1977 additionnel aux conventions de Genève de 1949, ratifié par la France, définit le mercenariat dans son Article 47 comme un combattant engagé un combattant qui est spécialement recrutée pour combattre dans un conflit armé, qui n'est ni ressortissant d'une Partie au conflit, [...], qui n'est pas membre des forces armées d'une Partie au conflit. Sans interdire officiellement le mercenariat il retire aux mercenaires leur qualité de prisonnier de guerre, ce qui n'est pas rien : car cela leur retire d'une part la protection en cas de capture contre le procès pour participation aux hostilités, et d'autre part le droit au rapatriement une fois les hostilités terminées. La Convention des Nations unies  contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'instruction de mercenaires du 4 décembre 1989 interdit totalement le mercenariat et instaure une compétence universelle pour juger pénalement le crime de mercenariat. Elle est toutefois ignorée par la plus grande partie des Etats du monde, dont la France. Sa zone d'application est donc très limitée. 


Quelle responsabilité internationale ?


L'absence de régulation internationale sur les SMP est pour l'instant un avantage relatif au profit des Etats qui les utilisent, comme nous allons le voir avec l'exemple Wagner. Cependant leurs actions restent encadrées par le DIH : par exemple les conventions de Genève s'appliquent à leurs actions combattantes. Le « vide juridique » du secteur du mercenariat est donc à nuancer. On doit ainsi noter que la CIJ via son avis Activites militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci de 1986 a développé quelques principes sur la responsabilité internationale de l'utilisation de groupes paramilitaires au regard du droit international : 



De la fin des années 70 jusqu'à environ 1990 les EUA financent et soutiennent les Contras, des contre-révolutionnaires opposés au gouvernement socialiste du Nicaragua. Celui-ci accuse donc Washington devant la Cour Internationale de Justice d'avoir fomenté à son encontre une agression armée à l'aide de ces groupes paramilitaires. Les EUA répondent devant la cour que celà est impossible, car seul un Etat peut mener une agression militaire. La CIJ dans son arrêt considère d'une part qu'un crime d'agression armée peut être accomplie par un autre sujet de droit que l'Etat, (tel qu'une SMP donc). Elle estime qu'une action militaire menée par force irrégulière constitue une agression armée si ces éléments sont envoyés par l'Etat (ou au nom de celui-ci) et si l'opération était telle par ses dimensions et ses effets qu'elle aurait été qualifiée d'agression armée si elle est le fait de forces armées régulières. Ce qui est en accord avec la résolution 33/14 de l'Assemblée Générale de l'ONU (qui n'a pas de valeurs contraignante d'un point-de-vue juridique) dans son article 3 qui estime qu'une agression armée peut être mené par des bandes ou de groupes armés, de forces irrégulières ou de mercenaires si celles-ci se livrent à des actes de force armée contre un autre Etat [...].


Toujours dans son arrêt de 1986 (qui a valeurs contraignante) la CIJ estime que les EUA via leurs soutient aux Contras n'ont pas commis un crime d'agression envers le Nicaragua, car les Contras n'étaient pas totalement sous le contrôle de Washington, et disposaient d'une relative autonomie par rapport à leurs parrain.

Pourtant, malgré les subsides importants et les autres formes d'assistance que leur fournissent les Etats-Unis, il n'est pas clairement établi que ceux-ci exercent en fait sur les contras dans toutes leurs activités une autorité telle qu'on puisse considérer les contras comme agissant en leur nom. Ainsi d'après la cour la participation des Etats-Unis à [...] la planification de toutes leurs opérations demeure insuffisante en elle-même, [...], pour que puissent être attribués aux Etats-Unis les actes commis par les contras.

Ainsi donc les Contras ne furent pas considérés comme une force des EUA. Pour qu'ils puissent l'être, il aurait fallu démontrer que les EUA disposait d'un contrôle effectif (comprendre : obéissance et dépendance totale) sur les Contras. Dans le cas d'une SMP, l'Etat utilisant ses services serait donc responsable internationalement de ses actes s'il dispose du contrôle effectif sur la dite SMP. 


Cette notion juridique de contrôle effectif peut être vu comme un encouragement à abuser des services des SMP, car elle est particulièrement difficile à démontrer devant une juridiction internationale. 


Un développement récent lié aux conflits de l'après guerre froide : 



L’histoire des SMP occidentales est indissociable de la fin de la Guerre Froide, où le modèle des groupes de barbouzes anti-communistes parfois efficaces mais difficilement contrôlables va laisser place à une structuration du marché sous la domination des anglo-saxons. L'effondrement de l'URSS laisse des zones autrefois sous la domination du bloc socialiste en proie au chaos : les Balkans, la corne de l'Afrique, les anciennes colonies portugaises, le Congo, l'Amérique du Sud… Des conflits de basse intensité apparaissent, alors qu'au même moment les budgets des armées occidentales fondent comme neige au soleil. Ce qui explique l’essor exceptionnel des SMP.  En 2020 on estime qu’il y en aurait plus de 1 500. Dans les années 2015 (au moment de l'arrivée de Wagner) les anglo-saxons contrôlent 80% du marché.


Ces sociétés aspirent à gagner en respectabilité par l'adoption de standards issus du secteur privé, notamment par la convention de Montreux du 17 septembre 2008 qui liste les bonnes pratiques à adopter. Ce document sans aucune valeur contraignante à été élaboré par les professionnels du secteur (essentiellement anglo-saxon) sous la supervision du CICR et est signé par 17 Etats dont la France, les EUA et le Royaume-Uni. Le secteur commence à adopter des standards avec les premières normes ISO tel que la ISO 18788 éditée en 2015.


Un secteur qui fait parti du paysage de l'intervention humanitaire



Leurs services sont orientés vers des acteurs économiques devant agir en zone de turbulence comme les ONG, les organisations internationales, des gouvernements manquant de force de sécurité fiables, des entreprises d'extraction de matière première, des armées voulant déléguer une part de leurs besoins au secteur privé. Finalement les SMP font (aussi) partie de l'écosystème humanitaire onusien au service du tiers monde. Les grandes interventions humanitaires menées par l'ONU à l'aide des grandes ONG suivent un schéma ironiquement assez proche des opérations militaires occidentales : opération menée par des ONG européennes ou états-uniennes dans un pays du tiers monde, avec une grande confusion public privée. Car elles s'appuient fortement sur l'écosystème des SMP pour sécuriser son personnel, et avoir accès aux terrains les plus hostiles. 


Quelques caractéristiques économiques du secteur des SMP 


La part la plus importante du chiffre d'affaires de ses sociétés vient (pour l'instant) des pays occidentaux. Cela s'explique en partie par l'intolérance des opinions publiques occidentales envers les pertes militaires lors des OPEX. L’État afin d'éviter le body bag syndrom (la doctrine du zéro mort) préfère user de mercenaire, dont la perte ne pose pas politiquement trop de problème contrairement à celle d'un soldat. En outre, ces entreprises se développent dans des cultures anglo-saxonnes favorables à l'entreprenariat, et légèrement moins attachées à la prééminence du régalien que sur le continent européen. Le mercenariat n'y est qu'un secteur comme un autre, côté en bourse, qui participe sans trop de problème aux financement des campagnes électorales républicaines. D'un point-de-vue économique leurs existence est dû aussi à la croyance, prégnante dans les mentalités libérales anglophones que le service privée par les vertus de la concurrence saura offrir un service moins cher et de meilleure qualité que le service public. Ainsi, l'US Air Force par exemple a délégué toute une partie de son entraînement au vol de ses pilotes à des entreprises privées tel que Draken International, ou son concurrent québécois Top Aces. Ces sociétés ne sont pas à proprement parler considérées comme des SMP pourtant elles en ont toutes les caractéristiques. Mis à part qu'elles ne proposent pas (officiellement) encore des offres de participation directe aux combats.


Ce secteur se démarque par le prix très élevé de sa main-d'œuvre : un mercenaire disposant d'une expérience militaire coûte très cher : certaines sociétés américaines durant la guerre en Irak pouvaient payer leurs employés près de 1000 dollars par jours pour des missions risquées. On peut d'ailleurs émettre un doute sur la rentabilité de l'utilisation des SMP en Irak par le Pantagone : ce qu'il a peut-être économisé en formation et en assurance pour ses propres GI's il l'a sans doute emplement dépensé en facture de mercenaires. Si les sociétés sont très souvent anglo-saxonnes, une bonne partie du personnel est multinational, surtout parmi les mercenaires les plus bas hiérarchiquement, et le personnel non-combattant. Belle illustration du principe capitaliste du « délocaliser pour trouver la main-d'œuvre la plus bon marché ». Les Népalais sont réputés être la nationalité non anglo-saxonne la plus représentée dans ce milieu. 


On observe leurs utilisations surtout pour déléguer la formation d'une armée alliée comme lorsque l'UE utilise Argus pour la sécurité des employés et des bureaux de l’UE en Libye, puis en Ukraine. L'exemple d'Argus est parlant : cette société de droit hongrois mais basée à Chypre est dirigée par des français et emploie surtout d’anciens militaires français. Du fait de l'interdiction du mercenariat en France, les sociétés militaires privées françaises doivent s’implanter dans d’autres pays pour agir. D'autres missions demandant un moindre recours à la force peuvent leurs être confiées comme le déminage, la sécurisation d'installations énergétiques, le maintien en condition opérationnelle, la protection d'ambassades, de VIP, la garde de prison…  


Des défauts inhérents au métier : 

L'utilisation des SMP est donc à plus d'un titre avantageuse pour les Etats qui font appel à leurs services. Toutefois, l'exemple de l'usage massif de SMP par l'US Army en Irak n'a pas été sans poser problème. En 2009 se sont 160 mille employés qui sont présents en Irak au service de l'US army. Soit une « collation internationale privée » attirée surtout par le gain financier. Cette expérience nous offre un retour d'expérience sur trois défauts majeurs des SMP : 


Premièrement leur logique étant celle du secteur privée, leurs besoin de rentabilité et de profit s'opposent parfois aux nécessités du combat. Ainsi, si un affrontement semble trop risqué à engager, la logique économique leur ordonne de rompre le contact, au risque de mettre en danger leurs alliés sur zone. En outre, leur interopérabilité avec les forces sur le terrain est discutable. Car parfois les SMP engagent des mercenaires peu aptes au combat. Ce qui entraîne mécaniquement une hausse des risques de dommages collatéraux, voire de crimes de guerre. On a vu en Irak des SMP donner l'ordre à leurs employés de tirer au moindre soupçon pour protéger les convois de ravitaillement de l'US army, car il valait mieux dépenser des tonnes de munitions et semer la terreur dans chez les civiles, que tomber dans une embuscade. Les pertes civiles ne rentrent pas dans l'équation : elles ne sont pas facturées par le pentagone…


Deuxièmement, ces forces privées peuvent travailler non pas en coopération avec les forces régulières et les autres SMP mais en parallèle avec un agenda et des méthodes propres. Leurs objectifs sont parfois à court ou moyen-terme, surtout si elles savent que leurs contrats arrivent à terme, car ils visent le bénéfice et non la victoire politique. 


Troisième problème majeur : la fuite des savoirs faires. Le secteur des SMP comporte l'avantage de recycler des militaires retraités qui ne savent pas faire autre chose que se battre. Engager des militaires tout juste à la retraite avantage donc à la fois l'Etat et les SMP. Mais avec des salaires parfois dix fois supérieurs au solde militaire, et une grande flexibilité, la politique de fidélisation des armées envers ses jeunes recrues peut se voir réduite à néant, surtout pour les soldats d'élite attirés par la promesse d'un salaire bien plus élevé au sein d'une SMP. 





Ce secteur, déjà bouillonnant, va voir apparaître un nouvel acteur en 2014 : le groupe Wagner, qui va bouleverser la représentation commune des SMP. 




II. Wagner : une SMP d'un nouveau genre



L'arrivée du groupe Wagner en 2014 a bouleversé bien plus que la scène des SMP. Cet acteur militaire privé a rendu possible le refoulement de la France de quatre pays africains (Centrafrique, Mali, Niger, Burkina Faso), puis à grandement participé à la victoire russe de Bakhmout, et a joué sur de très nombreux points chauds en faveur de la Russie (Syrie, Mozambique, Vénézuela). Avec un tableau de chasse si impressionnant, il n'est pas surprenant de dire que le groupe Wagner n'est pas une SMP classique, mais bien une institution originale, à la fois intimement liée à l'État Russe par les liens profonds qui unissent son patron à Vladimir Poutine, et à la fois étrangement plus indépendante du Kremlin. 



Un groupe façonné par son chef : Evgueni Prigogine


Ce groupe a une histoire très floue. D'autant plus qu'il faut préciser que Wagner est une galaxie. C'est-à-dire qu'autour du groupe éponyme, qui officiellement n'existe pas car la loi Russe interdit les SMP, gravitent une série d'entreprises légalement enregistrées en Russie ou ailleurs, spécialisées chacune dans un rôle économique ou politique. Le groupe Wagner à proprement parlé semble être une transmutation de Slavonic Corps, une SMP russe à l'existence très courte basée à Hong Kong qui combat en Syrie en 2013 et est dissoute la même année. Le groupe Wagner à proprement parler semble avoir été créé vers mai 2014. Il est dirigé par Dimitri Outkine (1970-2023), un ancien du GRU (service de renseignement militaire russe) né dans le centre de l'Ukraine, et financé par l'homme d'affaires Evgueni Prigogine (1961-2023). Ouvrons une rapide parenthèse : Wagner n'était ni la seule ni la première SMP russe. Son premier concurrent Redut existe depuis 2008. Il se pourrait cependant que alors que Redut est lié au GRU, Wagner pourrait peut-être bénéficier d'une relative autonomie grâce à la richesse et à la forte personnalité de Prigogine. 


Le chef d'orchestre (surnom d'Outkine), qui aurait nommé le groupe en honneur à son compositeur préféré) est un véritable barbouze, passé par la Tchétchénie, la Syrie, l'Ukraine. Quant au cuisinier de Poutine (surnom de Prigogine), son passé est tout aussi peu recommandable : il a passé neuf ans en prison dans les années 90 pour divers crimes, puis à fait fortune dans la restauration après la chute de l'URSS. Il organise les réceptions officielles du Kremlin, puis en 2012 obtient de s'occuper d'une partie de la restauration de l'armée russe. Evgueni Prigogine n'est pas un simple homme d'affaires, mais un milliardaire (La Fondation anticorruption de Navalny estime en 2017 sa fortune à un milliard de dollars) touche à tout qui doit surtout sa fortune à sa proximité avec Vladimir Poutine (les deux ayant commencé leurs ascensions vers la gloire à Saint Pétersbourg après l'effondrement de l'URSS). Sa richesse est en partie liée à son conglomérat dont nous reparlerons : Concord. 


C'est en 2014 que le groupe apparaît pour la première fois sous son actuel nom en Crimée où il aide l'armée Russe à prendre le contrôle de la péninsule. Puis entre 2015 et 2022 le groupe intervient sur un grand nombre de points chauds du globe, avec des moyens conséquents : Syrie, Donbass, Libye, Mozambique, Centrafrique, Mali… 


Un outil de guerre hybride au service du Kremlin : 


Ce qui frappe, c'est que dès le départ Wagner n'est pas qu'une simple SMP, mais un acteur hybride en capacité de mener une guerre informationnelle (ou opération psychologique), c'est-à-dire qu'il est certes capable d’engager le combat direct mais au lieu de fonder son succès uniquement sur la destruction des forces armées ennemies il peut privilégier l’érosion de la volonté de combattre de l’adversaire par la mise en place l’action psychologique avec de la propagande ou des attaques cyber (Bertrand, M, voir sources). Ces caractéristiques ont déstabilisé les politiques étrangères françaises et états-uniennes, au point de nous contraindre à la défaite face à la Russie en 2019 et 2022 en Centrafrique et au Mali. Cette stratégie irrégulière rend les séquences entre la guerre et la paix floues car elles se poursuivent en permanence et sans transition pour mieux dissimuler les objectifs, les méthodes et les moyens. (Bertrand, M, idem)



L'origine de la doctrine russe appelée guerre hybride se trouve en partie dans les conflits géorgiens et de Transnistrie issus de l'effondrement de l'URSS. La Russie, ne pouvant pas envisager de se lancer dans une coûteuse intervention extérieure en Moldavie ou en Géorgie, organise le soutien, et l'orientation des rebelles pro russe et prend de facto part à des confrontations armées tout en veillant à ne pas laisser paraître de jure son implication. (Bertrand M, idem) Wagner est un nouvel outil qui reprend cette doctrine qui a si bien fonctionné par le passé. Toutefois, la nature hybride de Wagner ne se limite pas à être un proxy, mais aussi un acteur de la guerre informationnelle, qu'elle intègre dans ses stratégies militaires et économiques. Sans trop vouloir développer ce point, extrêmement complexe, on peut dire que la Russie depuis les débuts de l'URSS a développé toute une stratégie dans le domaine de dezinformatsia (désinformation) utilisé à l'encontre de l'Occident, ou de sa propre population. Wagner sans aucun doute profite de cette expertise, et a pû mettre à jour ces méthodes pour les faire correspondre à l'ère d'internet et des réseaux sociaux. 


Comment se finance-t-il ? 


Ce qui surprend avec Wagner, c'est le panel d'activités extrêmement large que propose le groupe. Il agit pour les intérêts russes, mais se finance (en partie ? En totalité ?) par des accords commerciaux divers. Ces accords commerciaux sont d'abord de nature militaire évidemment. Les « musiciens », (surnoms donnés aux mercenaires du groupe) sont réputés pour leur efficacité et leur brutalité. Au Vénézuela, en Syrie et en Centrafrique, ils participent à la formation d'unités pro gouvernementales. En Libye, Wagner met en œuvre pour le compte du Maréchal Aftar des avions de combat et de systèmes de défense sol-air d'origine soviétique, ce qui démontre des capacités militaires rarement vues dans les années 2020 pour une société privée. 


Mais il ne s'agit ici que de la face visible du groupe. Une large partie de ses activités sont étrangères au domaine sécuritaire et bien plus discrète. Le groupe profite de sa position de force avec ses États clients pour signer, via des sociétés écrans qui n'ont officiellement rien à voir avec lui, des contrats très avantageux dans des secteurs lucratifs tels que l'extraction minière, l'industrie forestière, l'extraction pétrolière… Par exemple en Centrafrique une enquête du groupe All Eyes on Wagner (un groupe de recherche d'origine Franco-Étatsunienne sur le groupe Wagner) révèle que le groupe s'y est implanté avec des activités lié au commerce de bois précieux, de diamants, et même de boissons. 


Ces activités mercantiles font de Wagner un acteur à part : ses actions militaires visent à la fois la promotion des intérêts Russes, mais aussi la recherche de gains financiers propres, de natures étrangères à l'activité militaire. On pourrait presque parler d'un acteur « militaro-capitaliste ».  Le groupe développe ainsi une activité pétrolière sur plusieurs pays. En 2018 l'entreprise Euro Polis, propriété de Prigogine, obtient du gouvernement Syrien 25% de bénéfice sur toute la production d'énergie fossile issu de gisements conquis par le groupe. Il semblerait que cet accord économiquement juteux l'ai encouragé à mener des actions offensives risquées sans le soutien du gouvernement russe. Le 7 février 2018 le groupe Wagner avec une force de moins d'un millier d'homme tente de prendre d'assaut les champs gaziers de Khoucham en Syrie. Ceux-ci sont contrôlés par les kurdes des FDS, alliés aux EUA. Les Etatsuniens racontent qu'ils prennent alors contact avec corps expéditionnaire de l'armée russe (également présente en Syrie) dans la nuit afin de faire cesser cette attaque qui contrevient à leurs accords. Dans le cadre de la guerre contre Daech, les proxys des deux rivaux ne devoient pas s'affronter. Les militaires russes assurent que cette action n'est pas de leurs faits. Les yankees réagissent alors avec une force rarement observée dans l'histoire récente en déployant des bombardiers B 52, des avions furtif F22 et des chasseurs F15 qui massacrent les attaquants qui perdent dans l'affaire peut-être une centaine d'hommes. Visiblement attiré par l'appât du gain Wagner a tenté sa chance, et à perdu gros. Cette alliance étrange de contrat pétrolier, d'offensive mal préparée et de lien de fidélité trouble du groupe avec Moscou qui lui permet une certaine autonomie dans ses activités économiques et militaires illustre bien la nature originale du groupe. A mi-chemin entre conglomérat capitaliste vautour, et SMP accordant une valeurs très limitée à la vie de ses hommes, surtout quand un gain politique ou économique est à portée de main. 


Il est donc important de comprendre que si Wagner agit bien en coopération avec l'Etat Russe et pour ses intérêts  (du moins avant qu'il ne se rebelle contre l'Etat Russe en 2023), son action s'inscrit toujours également dans une logique financière en faveurs de son bénéfice propre, ce qui lui donne une forme d'indépendance, et lui permet de s'aventurer indépendamment du Kremlin dans « raids » visant à gagner de nouveau marchés par la conquête. Comme ce fut le cas à Koucham en 2017. Wagner n'intervient jamais seul, mais en coordination avec ses filiales économiques qui s'occupent de transformer les gains politiques en gains financiers souvent par la captation de matières premières. Si l'opération militaire tourne court comme au Mozambique en 2019 (ou Daech à remporté quelques victoires sur les mercenaires ), alors il résilie le contrat et quitte la zone d'opération rapidement. 


Un groupe qui intègre la guerre informationnelle dans sa stratégie 



Plus étonnant, Wagner dispose de plusieurs branches entièrement dédiées à la guerre informationnelle. La plus célèbre est l’Internet Research Agency. Une ferme à troll russe découvert en 2013, lié à la société Concord, dont Prigogine lui-même à reconnu en 2023 qu'elle à tenté d'influencer entre autres la campagne présidentielle étasunienne de 2016. D'après certaines sources, elle aurait compté plus de 1000 employés vers 2017 dans le but d'influencer sur l'opinion américaine, ou pour dégrader l'image internationale de l'Ukraine. Il ne fait aucun doute que cette activité à été commandée par le Kremlin afin de déstabiliser son rival. 


En Afrique, son action va bien plus loin : les manœuvres opérationnelles dirigées contre ses rivaux (comme la France ) où visant à faire sa promotion auprès du public sont pleinement coordonnées avec les actions militaires et politiques, et peuvent être vu comme étant autant sinon plus au service propre du groupe, que de la Russie. Elles participent à l'expansion physique du groupe sur le continent, à la conquête de « nouveaux marchés ». Wagner finance des influenceurs et des médias qui exacerbent le sentiment anti-français sur les réseaux sociaux, et appellent de leurs voeux à une intervention de la Russie, y compris dans des pays du Golf de Guinée où la Russie n'a pas encore pris pied. En centrafrique, où le groupe est particulièrement implanté, une enquête du journal le Monde de 2024 révèle comment grâce à la collaboration rémunérée de journalistes et d'homme politique locaux Wagner diffuse auprès de la population via des médias centrafricains son narratif de propagande produit directement par ses soins. Cette propagande n'est pas seulement utile pour améliorer son image auprès du public mais aussi pour dénigrer les troupes onusiennes de la Minusca (qui gênent son activité), encourager la réélection du président pro-russe Faustin-Archange Touadéra, ou maquiller les crimes de guerre des mercenaires. Loin de se limiter à des revues de presse en ligne, Wagner organise avec ses supplétifs locaux des fausses manifestations, et fait même produire un film à sa gloire : Tourist, en 2021, qui dépeint glorieusement l'action pacificatrice des mercenaires. Il semblerait que le film ait plu, au moins dans la capitale Bangui. 


Image de promotion du film Tourist (2021)



Ces activités apparemment éloignées du domaine militaire illustrent le génie et la nature hybride de Wagner, qui sait décupler son efficacité militaire par l'action informationnelle.


Un outil de la stratégie de retour en Afrique de Moscou 


Tout cela s'inscrit pleinement avec la stratégie du Kremlin en Afrique et au Moyen Orient. La Russie disposant de moyens économiques limités, elle cherche à se réimplanter dans ces deux zones à la faveur de crises sécuritaires importantes. La plupart des États africain voient cela d'un bon œil afin de pouvoir mettre en concurrence les puissances occidentales et la Russie dans leurs offres de soutien militaire et politique. La diplomatie et les jeux géopolitiques deviennent ainsi pour les Africains des leviers pour tirer des rentes dites d’extraversion (Bertrand, M, idem). Moscou via Wagner propose de permettre à des présidents en place (Syrie, en Centrafrique ou au Venezuela) de se maintenir au pouvoir grâce à une aide militaire efficace. Wagner n'intervient pas nul part mais souvent dans des pays certes pauvres mais riches en matière première sur lequel il compte se faire payer. Son action est toujours niée par l'État russe, ou alors passée sous silence en parlant de « formateurs russes » qui ne participent officiellement jamais au combat, et dont les pertes sont passées sous silence en Russie, voire comme dans le cas de Koucham complètement ignorés par l'armée russe. Il s'agit donc d'une stratégie indirecte qui, selon les termes du général André Beaufre, veut faire reposer la décision sur des moyens autres que la victoire militaire (Bertrand, M, idem). 


Le Kremlin via cet acteur d'un genre nouveau agit sous couverture, de la manière la plus discrète possible, et refuse d'affronter les armées occidentale sur leurs terrain, privilégiant la guerre informationnelle,  la guerre économique en s'emparant de mines et de puits de pétroles locaux (sur lequel il finance son opération), en menant des luttes d'influences au coeur des réseaux du pouvoir, afin de pousser les pro-russe à chasser ou à convaincre les pro-occidentaux de se rapprocher de la « mère patrie ». 


Le tout en n'hésitant aucunement à utiliser des crimes de guerre dans ses moyens de lutte contre-insurrectionnels. Car la torture, les crimes sexuelles, les massacres de masse font partie du motus operandi du groupe, qui en fait même un argument commercial : nous serons plus efficace que les occidentaux, car nous ne briderons pas notre violence. Wagner choisit d'ailleurs pour étendard un drapeau à tête de mort, et comme « mascotte » la messe de forgeron. Utilisé pour punir les déserteurs. 




Un changement de nature et d'objectif avec la guerre en Ukraine


Une montée en volume avec la guerre en Ukraine (2022)

Avec la guerre en Ukraine, Wagner transmute une nouvelle fois en devenant une puissante force d'appoint de l'armée Russe dans le Donbass. Sa nature évolue car Wagner prend une forme légale en Russie, et recrute en masse de nouvelles troupes notamment dans les prisons russes. Cette transmutation se fait à sa manière : dans une zone légale grise (le recrutement se fait avec des promesses légales floues), inhumaine (les prisonniers recrutés sont envoyés au front comme chair à canon après une formation militaire plus que sommaire) et relativement discrète, au moins aux yeux du public russe. Cela permet au Kremlin de renforcer son armée sans avoir à trop recourir à d'impopulaires mobilisations. Wagner n'est d'ailleurs que le numéro 1 d'un marché de SMP russes qui se développe alors à toute allure au début de la guerre : Potok, Convoy... Toutefois, Prigogine à force du prendre du galon se fait des ennemis, notamment le ministre des armées russe Sergueï Choïgou, pourtant un proche du président Poutine. Vers la fin 2022 il émet des critiques de plus en plus véhémentes envers l'Etat Major russe. Puis durant l'année 2023 élargit ses critiques envers l'élite politique russe accusée de ne pas suffisamment prendre part au conflit. Cela ne l'empêche pas de remporter une victoire impressionnante à Bakhmout le 24 mai 2023. 



Cette victoire n'est pas anecdotique, elle peut-être (toutes proportions gardées) similaire à celle de Verdun. Si stratégiquement, sa valeur est discutable, symboliquement elle représente pour la Russie son retour victorieux à l'offensive après une fin d'année 2022 désastreuse lorsque en été puis en hiver les Ukrainiens chassent les Russes de la rive septentrional du Dniepr à Kherson, et libèrent l'Est de l'oblast de Kharkiv. Pour Moscou, cette bataille représente sa reprise en mains du cours du conflit. 


La tentation politique de Prigogine le mène à sa perte (2023)

Le groupe Wagner et ses chefs deviennent alors des symboles politiques de la « patriosphère » russe. Un ensemble informel de blogueurs militaires et de militants politiques nationalistes critiques envers le régime de Poutine pour son incapacité à en « finir vite » avec l'Ukraine. On commence à voir se dessiner une forme d'opposition politique d'extrême droite à Vladimir Poutine, œuvrant non pour l'arrêt des combats mais pour leurs intensifications radicales. Pour une partie du public russe, Wagner est une marque synonyme de patriotisme et d'efficacité au combat. Prigogine devient un « diseur de vérité » qui dénonce ouvertement les manquements et les injustices au sein de la société russe révélés par l'invasion de l'Ukraine. Quel paradoxe, pour un milliardaire corrompu qui a passé neuf ans de sa vie en prison. Il réussit à transformer ses succès militaires, et même les pertes démentielles de son armée privée, en capital sympathie auprès du public russe. Ses diatribes enflammées le mettent en scène en chef de guerre dur au mal et proche de ses hommes. Elles humanisent paradoxalement le conflit en lui donnant une réalité que le gouvernement essayait jusque-là de nier jusqu’à l’absurde. Ses prises de paroles sur Telegram trahissent peut-être l'ambition politique d'un condottiere qui ne veut plus se limiter à diriger un empire militaro-financier. 




Le 23 juin 2023 il tente un coup d'Etat à la tête de son armée privée. L'épopée sanglante du cuisinier de Poutine trouve finalement en Ukraine (là où tout à commencé en 2014) son apothéose … et en même temps sa fin tragique. Le lendemain, Prigogine renonce pour des raisons inconnues et ordonne à ses soldats de rentrer dans leurs casernes. D'après le président biélorusse Loukachenko qui a servi d'intermédiaire entre lui et Poutine, un accord prévoit la vie sauve pour les musiciens et l'abandon des charges de trahison contre Prigogine. C'est du jamais vu en Russie : qu'un homme puisse tenter de renverser le pouvoir, et n'avoir pas à rendre de compte…


… Mais Poutine ne pardonne pas un pareil affront. Deux mois plus tard, le 23 août 2023 Prigogine et toute la direction du groupe Wagner, dont Outkine meurent dans le crash de leur avion entre Moscou et Saint-Pétersbourg. 



Depuis, la Galaxie Wagner à été en grande partie démantelée. Le groupe en lui-même est passé dans les mains du fils de Prigogine, Pavel et semble exister sous un contrôle plus strict du Kremlin. Il continue ses activités essentiellement en Afrique. Sa participation militaire à l'opération militaire spéciale semble être bien moins importante que durant l'âge d'or de 2023. Une grosse partie de ses activités civiles sur les territoires russe et syrien ont été dispersées. Le Kremlin semble avoir créé un jumeau de Wagner dédié aux opérations africaines : l'Africa Corps. Il pourrait s'agir d'un concurrent à Wagner, ou d'un remplaçant plus fidèle. Impossible de le savoir à ce jour. Pour le régime Russe, la leçon est claire : on ne peut jamais faire totalement confiance à des mercenaires. 

 


Dès lors, se pose la question de savoir pourquoi la France devrait rester spectatrice d’une telle évolution et ne pas créer son propre secteur de SMP ? Pour cela, écartons d'emblée le modèle de Wagner, qui s'oppose frontalement à notre conception jacobine de la nation, et viole allégrement le droit international. Nous devrions plutôt prendre exemple sur le modèle anglo-saxons des SMP, en s'inspirant de leurs forces, et en apprenant de leurs erreurs. 





III. Comment créer un secteur français des SMP ? 



Une conception de l'Etat qui s'oppose à la privatisation de la violence.

Notre histoire nationale regorge d'exemples parfois glorieux d'usage de mercenaires : archers écossais de la guerre de cent ans, gardes suisses royaux, mercenaires italiens et allemands de la guerre de septs ans. Toutefois, deux éléments viennent expliquer la réticence française à user de ce moyen de guerre : Premièrement la Révolution fait émerger l’idée que l’État et son armée sont l’un des fondements de l’identité nationale. Dès lors, toute organisation militaire privée est perçue comme une offense contre la souveraineté de l'Etat. Deuxièmement, l'histoire récente française à de quoi renforcer la réticence hexagonale à l'usage des mercenaires. Ceux-ci furent particulièrement utilisés au service de la politique de « Françafrique » durant la seconde partie de la guerre froide. Ce sont les « affreux du Katanga » : Bob Denard, Roger Faulques, Jean Schramme, Rolf Steiner… Ces barbouzes, tous férocement anti-communistes à la gâchette facile, et dont les rapports avec la métropole étaient pour le moins flous, ont plus été des « multiplicateurs de violence » que des facteurs de stabilisation du continent africain. 


Plus récemment, l'insistance des Nations Unis, ainsi que la présence non autorisée par Paris (officiellement en tout cas) de mercenaires français en Côte d'Ivoire durant la guerre civile de 2002-2007 ont conduit le législateur à interdire cette activité. Ainsi la loi n° 2003-340 du 14 avril 2003 relative à la répression de l'activité de mercenaire interdit la création d'entreprise de mercenariat, ainsi le recrutement de mercenaire, leurs organisation ou leurs financement. Toutefois les activités de formations, de préparation ou entraînement restent légales. 


Ouvrons une très rapide parenthèse : d'après notre définition il est évident que les soldats de la Légion Etrangère française sont des mercenaires. Ce sont des étrangers motivés par le salaire qui se battent pour un autre pays que le leurs. Mais la Légion n'est pas une SMP : les légionnaires portent l'uniforme français, seuls des français peuvent servir d'officier dans ses rangs, et la République ne peut se sevir d'elle pour mener des opérations sous le seuil de la guerre ouverte : la Légion c'est l'armée française.


Une interdiction qui ne se justifie plus aujourd'hui. 


La France respecte cette interdiction depuis 2004. Cette attitude sert-elle nos intérêts ? D'un point de vue moral en partie, car nous nous positionnons en faveur du droit international. D'un point de vue géopolitique non, car dans un contexte international où nos armées peinent à remplir leurs mission à cause de la multiplication des menaces dits « hybrides » (guerre informationnelle, guérilla jihadiste, criminalité organisée), l'absence d'acteurs privés agissant avec coopérations avec l'armée à de quoi faire grincer des dents quand on voit que nos adversaires internationaux et nos alliés usent abondamment de cet outil.


Ce constant est de plus en plus vrai. L'actualité le prouve avec la guerre la guerre en Ukraine qui à prouvé la pertinence d'une armée soutenue par de nombreux acteurs privés (milices, bataillon privée, volontaires internationaux) permettant la mobilisation d'une grande masse combattante. Loin d'être une menace envers la souveraineté Étatique, ces forces privées ont joué un grand rôle dans la défense de l'Ukraine et présentent de nombreux avantages comparé à l'Armée : un sens de l'adaptation issu de la flexibilité du secteur privé, une indépendance financière qui ne pèse pas sur les finances de l'Etat, et parfois par une grande inventivité dans l'usage d'équipement duaux. En outre, l'utilisation par la Russie du groupe Wagner prouve l'intérêt de disposer d'acteurs capables d'action militaire ou hybride sans engager la responsabilité de l'Etat. Enfin, l'interdiction du mercenariat aboutit tout simplement que des militaires français finissent à Blackwater (SMP étatsunienne renommée depuis Academi) ou d'autres grandes SMP anglo-saxonnes. Tous ces arguments semblent  jouer, à tort ou à raison, en faveur du positionnement de la France sur ce créneau. Et paraissent aujourd’hui obtenir lentement gain de cause. (Even, Elliott)


Créer des SMP françaises respectueuses du droit international : 


Pourquoi cela est nécessaire pour notre pays

Selon le général Loup Francart en 2012 la trentaine de sociétés françaises pouvant revendiquer une appartenance au secteur de la sécurité privée se sont essentiellement positionnées dans le domaine du conseil, de l’audit, de la formation, dans le cadre d’une offre principalement adressée aux entreprises. Notre absence du marché fait que le secteur ultra dominé avant l'arrivée de Wagner par les anglo-saxons, est standardisé par les anglo-saxons, comme c'est le cas avec le document de Montreux. Mieux encore : notre absence du marché de l'offre de  formation militaire, a permis que quarante-deux armée nationales dans les années 90 ont été formées par des SMP étatsuniennes, imposant par là le modèle opérationnel nord-américain. Notre retard dans ce secteur induit donc une perte d'influence de la France dans le monde mais oblige également nos grandes entreprises à avoir recours à des entreprises anglo-saxonnes. Il serait donc approprié de modifier la loi de 2004 en permettant la formation de SMP française, respectueuse à la foi des obligations de la France sur la scène internationale, conforme à notre tradition de primauté du régalien, et servant notre économie. 


Un secteur qui doit être strictement encadré

Il serait donc approprié de créer une labellisation française des SMP décernée par l'État, garantissant certaines conditions. Afin d’accroître la visibilité du marché français, et de permettre à l'Etat de pouvoir discuter avec un représentant de ce secteur un lobby national doit être mis en place par les acteurs privés sous la supervision de l'Etat, sur le modèle de l’International Peace Operations Association états-unienne. 


Créer une SMP ne pourra pas se faire sans l'autorisation de l'exécutif, et devra se faire en respectant des conditions strictes : toute SMP devra entretenir un solide lien avec l'Etat, mais discret et souple. Discret car son action ne doit pas être imputable à l'Etat et doit prendre par vitesse nos opposants, notamment Russe. Solide car elle ne doit en aucun cas s'opposer aux intérêts supérieurs de la nation. Pour cela il pourrait être approprié que seuls des anciens militaires, policiers, ou grands fonctionnaires puissent fonder des SMP sur notre sol, afin de garantir un lien humain fort entre l'armée et les SMP. Souple car sa liberté d'action dans ses objectifs, sa sélection de marchés, et ses moyens doit être grande afin de pouvoir bénéficier de la flexibilité propre au marché privé. 


Trois obligation doivent donc être inscrite dans la loi : (Cette partie est inspirée par de Benoît de La Ruelle, voir sources)

L'obligation de la conformité éthique : chacun de ces SMP devra scrupuleusement respecter le jus in bello, le droit international, et les mercenaires devront suivre le règlement de discipline générale de l'armée française. Seuls pourront être embauchés des citoyens dont l'Etat autorise le service d'une entreprise de mercenariat. Ainsi il ne sera pas possible d'engager des citoyens helvétiques. La Suisse interdisant de facto à ses citoyens de servir une armée étrangère à l'exception de la garde suisse pontificale. L'État de son côté devra respecter les principes de la convention de Montreux, et assumer une juste part de responsabilité envers les agissements des SMP françaises. Des civils s'estimant victimes d'un crime de guerre commis par une SMP française devraient pouvoir porter plainte devant les tribunaux français. Cela est indispensable pour disposer à la fois d’un lien solide avec l’État français et attirer des clients à la recherche de solutions efficaces et pouvoir candidater à des appels d’offres d’organisations internationales et d’ONG. Les SMP, tout comme l'Armée, devront s'organiser pour garantir aux mercenaires blessés une compensation financière adaptée et un financement de soins afin d'éviter qu'ils ne deviennent des dangers pour notre société.  


L'obligation de l’adaptation au besoin : Afin d'être compétitives sur un marché dominé par les anglo-saxons, les SMP françaises doivent pouvoir agir sur tout terrain, au service de tout acteur économique ou étatique à l'exception des adversaires de la France. Elles devront avoir un accès privilégié aux arsenaux militaires français, en particulier dans les systèmes d'armes déclassés et pouvoir se procurer des systèmes d'armes auprès des partenaires commerciaux de la France. Elles devront assurer un service de qualité, et ne pas abandonner un client dans le besoin en cas de problèmes. Si celui-ci estime que le contrat n'a pas été respecté, il pourra porter plainte devant les tribunaux français. Enfin elle pourront (voir devront) disposer d'un service de guerre informationnelle, pour pouvoir jouer à armes égales avec les SMP Russes. 


L'obligation de taille minimale : Les SMP ne doivent pas répéter les erreurs des « affreux du Katanga » et doivent disposer toutes, sans exception de services juridique, de communication, de service de candidature à des appels d'offres internationaux. Toute SMP devra être d'une taille minimale car sinon elle devra se cantonner à des services de basse qualité en fin de chaîne de service. Elle devra disposer en son sein des filiales spécialisées nécessaires pour répondre de manière globale à une demande de service (de La Ruelle, Benoît, voir sources). Cela afin de premièrement pouvoir concurrencer les grands acteurs internationaux dominant dans ce secteur, et afin de pouvoir engager seulement des mercenaires expérimentés, apte à réagir de manière professionnelle face au feu. 



Par ailleurs, nous devons nous assurer qu'aucun mercenaire ne se retrouve du jour au lendemain au chômage et risque de vendre ses services à l'étranger, voire à des groupes criminels. Le droit devra prévoir de pouvoir les embaucher dans l'armée, ou laisser les mercenaires rempiler dans une SMP d'un pays allié. 


Jean Debois



Sources : 


  • Pinel, M. (2022). Les sociétés militaires privées russes en Afrique (2/2) : influence, lutte informationnelle et débouchés économiques. Revue Défense Nationale, 848, 107-111. 

  • Bertrand, M. « WAGNER, société militaire privée (SMP) et nouvel outil de la stratégie géopolitique moderne russe », Sécurité globale, vol. 24, no. 4, 2020, pp. 43-66.

  • de La Ruelle, Benoît. « Plaidoyer pour la création d’une grande entreprise de services de sécurité et de défense (ESSD) française », Revue Défense Nationale, vol. 850, no. 5, 2022, pp. 84-89.

  • Mahé, Anne-Laure, et Maxime Ricard. « Dynamiques locales, stratégies globales : l’appui russe aux pouvoirs militaires maliens et soudanais », Revue Défense Nationale, vol. 852, no. 7, 2022, pp. 131-137.

  • Even, Elliott. « La France et les sociétés militaires privées : enjeux et état du débat », Inflexions, vol. 25, no. 1, 2014, pp. 149-157.

  • LE PAUTREMAT, Pascal. Mercenariat et sociétés militaires privées : expressions divergentes de la privatisation des conflits ?  Inflexions, 2007/1 N° 5, p.137-150. 

  • Document de Montreux sur les entreprises militaires et de sécurité privées,  17 septembre 2008, CICR. 

  • Les confessions d'un troll repenti de Wagner en Centrafrique, Le Monde, Par Morgane Le Cam, 21/11/2024

  •  Evgueni Prigogine, la fin d’un «nouveau russe», Le Grand Continent, Baptiste Rogerlacan 2023-08-24

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