Syrie : la révolution à la bifurcation (2024)
- 13 déc. 2024
- 29 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 déc. 2024
Par Jean Desbois. Si vous souhaitez utiliser ce travail merci de nommer son
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I. Bref résumé de quinze ans de guerre civile
L'affaire syrienne est une affaire extraordinairement complexe qui s'étale maintenant sur presque 15 ans de guerre. Contrairement aux guerres classiques qui n'opposent que deux belligérants, un très grand nombre d'acteurs s'affrontent et sont unis, ou désunis, par des relations complexes et instables. Saisir le problème syrien demande de comprendre les relations de rivalité et d'alliance qu'entretiennent les différents acteurs. Pour cela, commençons par un bref rappel historique.
Rapide rappel : la révolution syrienne
Le printemps arabe (2011)

La guerre civile syrienne est un événement directement issu du printemps arabe de 2011, qui a vu les populations des pays arabes du Maghreb, de l'Égypte et du Moyen-Orient se rebeller contre les régimes autoritaires qui dirigeaient leur pays souvent depuis leurs indépendances. Cette vague révolutionnaire démocratique a autant déçu qu'elle a fait espérer : les deux grandes réussites démocratiques de cet événement qui étaient l'Égypte et la Tunisie ont toutes deux rebasculés dans la dictature, et trois pays arabes sont encore empêtrés dans les guerres civiles internationalisés issues de cette révolution : le Yémen, la Libye et la Syrie.
La Syrie baasiste (1960-2024)
La pouvoir de la famille régnante des al-Assad est issu d'une série de coups d'État menés entre 1963 et 1970. La famille Assad est de confession Alaouite (une branche hétérodoxe du chiisme) dont la population ne compose qu'environ 15 % de la population syrienne. Son régime est basé sur l'hostilité à Israël, le nationalisme arabe, une économie socialiste, le culte du dirigeant et un parti unique : le parti Baas. L'idéologie socialiste séculière et panarabe de ce dernier, un temps populaire dans les années 50, est complètement anachronique en 2011.
Depuis la guerre Iran-Irak (1980-1988), la Syrie est membre de l'axe de la résistance. Une coalition informelle de milices et de pays à dominante chiite dirigés par l'Iran qui vise à s'opposer à l'influence étatsunienne sur le monde musulman, à la protection des chiites et à la destruction de l'État d'Israël. La Syrie est vitale pour cette alliance iranienne car elle permet d'une part à l'Iran de disposer d'une façade méditerranéenne et, d'autre part, elle permet de faire parvenir par voie terrestre armes et fournitures au Hezbollah libanais. Un parti politique et une puissante milice chiite qui sert de relais d'influence à l'Iran sur le pays du Cèdre.

La division de l'opposition révolutionnaire
Lorsque éclate le printemps arabe syrien en 2011, le régime des Assad réagit par la répression sanglante et aveugle. Rapidement émerge une opposition favorable à des réformes démocratiques. Afin d'étouffer cette menace, al-Assad libère au bout de quelques mois des djihadistes de ses prisons dans le but de renforcer les quelques factions djihadistes déjà présentes sur place et de diviser ses ennemis entre islamistes et libéraux. Une tactique qui porta ses fruits : les rebelles sont toujours répartis entre différentes milices qui s'entretuent régulièrement.
Un conflit internationalisé, « la guerre syrienne qui se décide sans les Syriens »
Un conflit russo-étatsunien par procuration
La guerre connaîtra de nombreuses phrases que nous n'allons pas développer ici. Nous pouvons nous contenter de dire qu'elle a évolué en un conflit internationalisé, où le destin de la Syrie est décidé par les parrains des différents belligérants du conflit qui se servent du pays comme terrain d'affrontement. Les principaux acteurs de cette guerre par procuration sont la Turquie, qui soutient l'opposition islamique (en vert sur la carte), les EUA, qui soutiennent les Kurdes du YPG (en jaune), et le couple Russie-Iran, parrains du régime régime baassiste (en rouge).
L'arrivé de Daech (2012)
À partir de 2012, l'État islamique en Irak et au Levant, un groupe terroriste sunnite ultra-radical qui deviendra plus tard Daech, envoie certains de ses militants combattre le régime d'al-Assad. Le chef de ces militants est un syrien : Abou Mohammed al-Joulani. Nous en reparlerons, car il est depuis le 8 décembre 2024 le chef de l'État syrien.
Mais al-Joulani et une partie de ses soldats se rebellent contre l'État islamique en 2013 et rejoignent une organisation rivale : al-Quaïda. Daech doit reconstituer une branche syrienne de son organisation et devient progressivement un des principaux acteurs du conflit en s'emparant de toute la partie Est du territoire à partir de 2014 (en noir). Daech est un acteur particulier du conflit car il n'a que des ennemis. Il affronte aussi bien le régime, les islamistes, ou les kurdes.

Situation en 2014
Jaune : Kurdes du YPG, Noir : Daech, Rouge : Régime de Bachar al-Assad, Vert : rebellion syrienne
La montée en puissance du YPG kurde (2014-2019)
À partir de ce moment-là on peut parler de deux fronts distincts. L’un, le long de l'autoroute M5 Deraa-Alep à l'Ouest du pays, qui oppose le régime de Bachar al-Assad et l'Iran soutenues par l'aviation Russe à la rébellion islamo-démocratique soutenue par la Turquie. L'autre, dans le Nord et l'Est du pays qui oppose les Kurdes soutenues par une coalition occidentale dirigée par les EUA face à Daech.
Les Kurdes sont une ethnie distincte des Arabes répartis entre la Turquie, la Syrie, l'Irak et l'Iran. Le YPG est la déclinaison syrienne de l'organisation terroriste turque du PKK. Pour faire très simple, le PKK est un mouvement anciennement marxiste luttant pour l'indépendance du Kurdistan turc. Inutile de dire que pour Ankara, cette alliance EUA-Kurde est un scandale. Soutenus par le déluge de feu de la coalition occidentale, les Kurdes du YPG parviennent à chasser l'État islamique de Syrie en 2019. Ils parviennent à contrôler un tiers de la Syrie sous protection russo-américaine (voir carte plus bas en jaune) que l'on appelle « Rojava ».
C'est là un facteur de complication pour la compréhension du conflit : les kurdes entretiennent des rapports mouvants avec le régime et la rebellion, et peuvent s'allier à l'un pour affronter l'autre. Donc si vous comptez bien avec :
Le régime baassiste
La rebellion, elle-même divisée en de nombreuses sous-faction
Daech
Les kurdes
Cela fait 4 camps différents qui s'affrontent, ou s'ignorent. Et encore ce n'est pas finit...
L'intervention turque de 2016
...Entre 2016 et 2019, la Turquie avec son proxy syrien de l'ANS (pour Armée Nationale Syrienne, un agrégat de milices syriennes contrôlées par la Turquie) conquière sur Daech, puis sur les Kurdes, trois importantes zones dans le Nord syrien, et y installe un gouvernement fantoche (en bleu foncé). Elle aurait bien pu rayer le Rojava de la carte si les EUA et la Russie ne s'y étaient pas opposé. L'ANS est officellement membre de la rebellion mais en vérité est bien est moins active contre les forces du régime que contre celles des kurdes.
L'intervention Russe de 2015
Pendant ce temps-là, dans l'Ouest du pays, alors que le régime de Bachar el-Assad (en vert sur la carte) était sur le point de succomber, l'Iran dès 2012, puis la Russie en 2015, viennent au secours de leur allié en envoyant une multitude de milices chiites (dont la plus importante est le Hezbollah libanais) et un soutien aérien puissant pour écraser la rébellion. Les derniers rebelles libéraux doivent finalement rendre les armes à Deraa (appelé Dar'a sur la carte, dans le sud-ouest du pays, à la frontière jordanienne) en 2018.
Dans le Nord-Ouest, malgré le soutien de la Turquie, les islamistes reculent sans arrêt jusqu'en mars 2020 où ils ne contrôlent plus que la région d'Idlib (voir carte en bleu clair). La guerre aurait pu se terminer ainsi sans l'intervention militaire d'Ankara qui brise l'offensive du régime. La Turquie interdit à Moscou et à Téhéran d'achever leurs conquête. Un cessez-le-feu est signé.
Ajoutons, pour rajouter une touche de complexité que l'intervention Iranienne entraîne mécaniquement celle d'Israël qui bombarde alors régulièrement pendant presque 15 ans les positions de la république islamique et de ses alliés sur le territoire syrien.
La situation s'arrête là et pendant presque cinq ans le conflit est gelé, car aucun des principaux acteurs extérieurs, les EUA, la Turquie, et la Russie n'ont intérêt à le voir se réveiller. Chacun dispose sur le pays de nombreuses bases militaires chargées de faire appliquer le cessez-le-feu. Le destin de la Syrie se joue dans les ambassades étrangères.

Source carte : Congressional Research Service, 2022
II. Faire en dix jours ce que l'on pas pu faire en quinze ans : comment le régime s'est effondré
Des alliés du régime détournés du théâtre syrien
Quatre événements dans l'automne 2024 vont définitivement faire basculer le rapport de force en faveurs des rebelles islamistes :
La Russie dont le déluge de feu avait écrasé entre 2015 et 2020 la rébellion est désormais entièrement accaparée par la guerre d'Ukraine qui dure depuis maintenant trois ans. Son aviation autrefois toute puissante devient très timide dans le ciel syrien.
Le Hezbollah, dont les redoutables forces ont toujours constitué le fer de lance du régime, sort tout juste d'une défaite douloureuse contre Israël après deux mois de combats extrêmes dans le sud Liban. Cet affrontement a sérieusement endommagé son appareil combattant et surtout décapité sa direction par le complots israëlien des bipeurs de septembre 2024. Il se retire quasi-totalement du théâtre syrien.
L'Iran est aussi accaparée par la menace d'Israël avec lequel elle échange des missiles de temps en temps, la menace turque qui soutien l'Azerbaïdjan (allié d'Israël) contre l'Arménie (allié de l'Iran) dans le Caucase, par le soutien aux Houthis au Yémen, au Hamas à Gaza, au Hezbollah au Liban...
… Et depuis l'attaque du 7 octobre 2023 par le Hamas sur Israël, l'Etat hébreux intensifie considérablement ses bombardements contre les forces iraniennes et le Hezbollah en Syrie. Ces frappes affaiblissent encore plus les alliés du régime en tuant ses cadres, et en faisant sauter ses entrepôts d'armes. C'est étonnant à dire, mais Israël a bien été un allié involontaire (?) des islamistes.
En un mot : En 2024 l'opposition à Bachar dispose d'une fenêtre de tir exceptionnelle. Le gouvernement syrien est un géant aux pieds d'argile, il faut frapper tout de suite.
L'offensive victorieuse de décembre 2024

Le lendemain de l'accord de cessez-le-feu du 27 septembre entre Israël et le Hezbollah au Liban, le groupe islamiste HTC lance seul une offensive sur Alep depuis Idleb. Alep que le régime avait péniblement conquise en 4 ans de 2012 à 2016 tombe en 4 jours. Passé le premier jour des combats, les soldats du régime fuient systématiquement sans se battre. Très vite, la révolution démocratique du Sud de Deraa reprend. Le régime doit lutter sur deux fronts.
Le 7 décembre, les rebelles entrent dans Damas. Le lendemain, Bachar-Al-Assad fuit avec sa famille vers Moscou. Le régime s'est effondré sans se battre. Comment est-ce possible ?
Le premier responsable de la chute d'Assad : Assad
L'effondrement du régime à surpris le monde entier, à commencer par les rebelles islamistes qui ne s'attendaient certainement pas à finir la guerre en dix jours. Il résulte de l'état de délabrement du régime de Bachar, pourri de l'intérieur par la corruption, les sanctions, le népotisme, et l'aveuglement de son chef.
Premièrement : il ne bénéficie d'aucune popularité. Le régime n'a pas cherché à se créer des alliés, même avec les modérées sunnites, depuis sa quasi-victoire de 2020. Ses méthodes sanguinaires, ses massacres, notamment dans la prison de Saidnaya (près de Damas) l'ont rendu détestable pour la population, même pour les Alaouites. Ajoutons qu'un régime séculier, hostile à l'expression trop visible de la religion dans une Syrie de plus en plus religieuse, est perçu comme anachronique.
Le clan Assad est devenu une véritable mafia qui vit du trafic de captagon (une drogue de synthèse très populaire dans la péninsule arabique), et ne tient en place qu'avec le soutien étranger irano-russe. Son régime, même victorieux entre 2016 et 2024, reste fondé sur la terreur, la brutalité et l'absence de pardon : il refuse de laisser revenir en Syrie les 5 millions de réfugiés syriens de Turquie. Même les minorités religieuses druzes, ismaéliennes et chrétiennes n'ont aucune envie de mourir pour lui.
Un effort militaire entravé par l'effondrement du Liban
La Syrie est un pays dont l'économie, sous embargo de la part de l'Occident depuis le début de la révolution, s'est progressivement effondré. La crise économique devient critique avec le renforcement considérable des sanctions par le César Act américain de Trump en 2020, et surtout par l'écroulement du Liban la même année. Le pays du Cèdre étant pour la Syrie un partenaire économique plus qu'indispensable, entre autres pour contourner les sanctions. La Syrie n'a donc pas les moyens de renforcer son armée, bien au contraire. La Russie, d'après certaines sources, aurait proposé un accord vers 2018 afin de financer la montée en puissance de l'armée, mais le régime a refusé, craignant de perdre encore un peu plus de sa souveraineté économique.
Les salaires des soldats sont faméliques, quand ils sont versés. Ils perdent toute motivation devant le faste et la corruption de la famille régnante. Seuls quelques divisions blindés d'élite dirigés par des Alaouites sont lourdement équipées, le reste de l'armée est composé de milices mal armées et démotivées. Et comment peut-on vouloir se battre, quand on ne peut pas vivre d'un salaire qui n'est même pas versé chaque mois ?
Des islamistes unis sous une seule bannière : celle d'HTC
En face, après 15 ans de luttes intestines, les djihadistes syriens ont réussi à s'unir à Idlib pour la première fois sous une seule bannière : celle d'HTC, pour Hayat Tahrir al-Cham (Organisation de la Libération du Levant / Syrie), le descendant d'Al-Qaïda en Syrie. Nous avons déjà parler plus haut de son chef Abou Mohammed al-Joulani. Leur commandement unifié et syrien tranche franchement avec le bazar internationalisé auquel la rébellion nous avait habitués depuis 2011.
C'est là la clef de la victoire islamiste : le C2, le command and control. Lors de la seconde bataille d'Alep en novembre 2024 et de celle d'Hama en décembre 2024, HTC met en œuvre des manœuvres brillantes de contournement, de reconnaissance, d'infiltration sur les arrières... Il est parvenu à compenser la pauvreté des rebelles en armement lourd par la manœuvre et le choc rapide. La troupe ne commet que très peu de pillages, preuve d'une sévère discipline. Leur victoire éclair est surtout le fruit de la motivation, de la discipline et d'un commandement unifié audacieux.
En plus de cela, ils ont développé une expertise en drones (notamment des drones avec turbine à longue portée) et en combat de nuit grâce à l'utilisation de lunettes de vision nocturne. En face, ni le régime, ni les kurdes, n'ont fait preuve d'une même inventivité. D'après le Washington Post, l'Ukraine aurait envoyé une vingtaine d'opérateurs de drone leur porter assistance. Une aide marginale, rien de très déterminant.
Du djihad global à l'islamisme révolutionnaire nationaliste : une mue idéologique bien pensée
Le succès de rebellion islamiste est aussi un succès marketing. En 2016 Al-Joulani, le chef d'HTC comprend que son affiliation à Al-Qaida est un obstacle à sa victoire. Il rompt donc avec son organisation mère, et entame une mutation idéologique. Il abandonne l'internationalisme djihadiste pour opter pour un nationalisme islamique. Il faut bien comprendre que l’islamisme et le djihadisme ont le même objectif : l'instauration d'un État islamique. Mais on observe grosso modo entre les deux la même différence qu’entre trotskisme et stalinisme :
Le djihadisme moderne est une idéologie internationaliste qui condamne la notion même de nation. Seul existe pour eux le Dar Al Islam, le pays de tous les musulmans. Tout ce qui promeut la fierté nationale, ou le passé pré-islamique, est à bannir. Pour y parvenir les djihadistes font la guerre éternelle à l'Occident et aux gouvernements des pays musulmans qui selon eux sont hérétiques. Traditionnellement, un groupe djihadiste est un composite de nationalités et de langues différentes, où seul compte le fanatisme et l'appartenance à la même religion. On apprécie donc l'enrôlement d'étrangers exaltés. C'est « la révolution (islamique) permanente ». Un peu comme pour le trotskisme. La plus célèbre organisation djihadiste est Al Quaïda.
Ceux que l'on appelle islamistes soutiennent « la révolution (islamique) dans un seul pays ». Ils sont favorables à la singularité de leurs nations, à condition que la pleine citoyenneté soit réservée aux seuls musulmans et que la loi soit inspirée de la charia. Ils n'ont donc pas de velléités bellicistes envers l'occident et leurs voisins. Ils sont moins favorables à la présence d'étrangers dans leurs rangs. Les Talibans en Afghanistan sont un bon exemple de milice islamiste. C'est là la clef du succès politique d'Al Joulani : depuis 15 ans l'avenir de la Syrie est entre les mains des puissances étrangères russe, turque, et iranienne. Désormais, par sa victoire, il se décide entre Syriens.
Abou Mohammed al-Joulani pendant trois ans va donc modérer le visage de son organisation : il adopte un discours nationaliste conservateur, il va faire attention au traitement des minorités chrétienne dans son « émirat d'Idlib », (on en rappelera), fait en sorte que les djihadistes étrangers (dont quelques dizaines de français) se fasse plus discrets, et moins influents. Il applique une « charia douce » sans amputation des mains, mais exécute les plus radicaux qui contestent son pouvoir, voire se rebellent contre lui. Car pour Daech, c'est un infâme traître, et pour Al Qaïda, c'est un dissident dans l'erreur.
Ainsi HTC parvient à apparaître, même pour les Syriens les plus séculiers, « gentil », en tout cas préférable au régime du boucher de Damas grâce à une véritable campagne de communication réussie.
III. La révolution n'est pas finie !

Source : IEGA - Institut d'études de géopolitique appliquée,
Le devenir politique de la Syrie
Avec la chute de Bachar el-Assad, c'est une nouvelle révolution arabe issue du printemps de 2011 qui obtient la victoire. Et au vu de ce qu'on donné chacune de ces révolutions, on ne peut être que pessimiste. En Égypte, après avoir élu des islamistes autoritaires en 2012, l'armée prend le pouvoir en 2014 soutenu par la foule déçue de la gouvernance des Frères musulmans. En Tunisie, après quelques années de gouvernance des Frères musulmans, c'est un autoritaire réactionnaire qui est élu. En Algérie, ainsi que dans tous les États du golf, les quelques mesures démocratiques promises en 2011 n'ont pas été vraiment tenues. Bref : il n'existe pas de précédents libéraux permettant d'inspirer un futur démocratique dans le monde arabe. Malgré les aspirations populaires, l'avenir arabe semble bloqué entre régime théocratique et dictature militaire.
HTC : un groupe ex-djihadiste fidèle aux principes du salafisme strict
Le devenir de la Syrie semble être entre les mains d'HTC, et de son chef Abou Mohammed al-Joulani, dont l'évolution idéologique depuis deux ans semble s'éloigner du salafisme le plus rigoriste. Par exemple, Al-Joulani a décidé d'abandonner son nom de guerre (Al-Joulani) pour reprendre sa véritable identité : d'Ahmed Hussein al-Chara. Nous continuerons toutefois à le désigner par son nom de guerre, par souci de clarté. Pour autant cette « modération » est-elle simplement tactique ?
L’étude de son passé immédiat, lorsqu'il dirigeait la province d'Idleb entre 2015 et 2022, peut donner quelques indices sur ce que pourrait être la Syrie rêvée d'HTC.
Étude rapide de la gouvernance d'HTC à Idleb entre 2015 et 2022
L'Idleb du « gouvernement de salut syrien » (nom du gouvernement islamiste installé par HTC dans le territoire qu'il contrôle entre 2015 et 2024) est un état dictatorial militarisé mais non une théocratie. D'abord c'est une dictature : les islamistes d'HTC sont d'idéologie salafistes, et contrairement aux frères musulmans (leurs concurrents), ils ne pensent pas que la démocratie soit soluble dans l'Islam. Donc, ils optent pour un autoritarisme islamique avec une « démocratie de façade ». Son gouvernement est constitué d'une Choura (une assemblée) technocratique dont les membres sont certes élus… Mais non par le suffrage universel, mais par des collèges d'électeurs restreint selon leur catégorie socioprofessionnelle ou leur origine (syndicats, tribus, déplacés, religieux…). Bien évidemment les femmes ne peuvent pas voter, et n'exercent aucun poste à responsabilité.
N'allez pas y voir un suffrage masculin libre : pour pouvoir être candidat à la Choura, il faut avoir été sélectionné par le gouvernement. Un gouvernement responsable devant la Choura est nommé, mais son autorité est purement administrative. La réalité du pouvoir est détenue par les chefs islamistes. C'est donc bien une dictature militaire.
Un mouvement qui a renoncé à appliquer certain principes religieux djihadistes
Toutefois le gouvernement de salut syrien ne peut pas être qualifié de gouvernement djihadiste. Premièrement car il n'a pas cherché à radicaliser les clercs musulmans dans la zone qu'il contrôle. Il a laissé les imams et juges de la madhab (école de juridiction) hanafite (très populaire en Syrie) en place alors que les islamistes sont de la madhhab salafiste bien plus rigoriste. Cette concession s'est faite à la condition que la prédication religieuse soit contrôlée par le gouvernement et que les prédicateurs indépendants (souvent des fanatiques d'origines étrangères) soient progressivement marginalisés.
En outre, s'il a instauré la non-mixité dans les écoles, il ne l'a pas imposé dans les magasins ou les restaurants. La loi est bien issue de la charia, mais les lapidations et les amputations juridiques ne sont pas appliquées. Dans les premières années de leurs règnes, les quelques villages chrétiens de la zone d'Idleb vivent de dures brimades et des terres de paysans chrétiens sont volées par des djihadistes. Mais quelques mois avant son offensive victorieuse, HTC redonne quelques droits aux chrétiens (comme celui de faire parfois sonner les cloches des Églises) et redonne quelques terres aux paysans spoliés. Simple opération de communication ? L'avenir le dira.
Une modération contrainte par le contexte politico-militaire
Faut-il y voir une réelle conversion ou une stratégie temporaire ? Cette mue est certes idéologiquement théorisée par HTC qui explique suivre la charia en l'adaptant au contexte. Mais surtout cette modération est une réponse pragmatiques à trois nécessités :
Premièrement, mettre fin à l’influence des religieux djihadistes étrangers, qui contestent son pouvoir et considèrent son rapprochement avec la Turquie comme une trahison. Cette mise au pas progressive a une immense vertu militaire : en contrôlant les groupes djihadistes étrangers, ils permet d'améliorer la coordination lors des opérations militaires, et d'avoir un réel commandement militaire unifié efficace. Chose qui avait toujours terriblement manqué aux rebelles.
Deuxièmement, le contexte militaire critique dans lequel HTC s'était retrouvé en mars 2020 (quand Damas avait été sur le point de remporter la victoire finale) impose la collaboration avec la Turquie qui n'a aucune envie de voir à ses frontières un émirat djihadiste. Il faut donc « faire bonne figure » et convaincre l'Occident qu'Idleb n'est pas un « sanctuaire à terroristes » prêt à déferler sur l'Europe pour y répandre la terreur. L'enjeux est de taille : si les États-Unis estiment que HTC représente une menace pour la sécurité de leurs alliés, ils n'hésiteront pas à écraser sous les bombes la région (ils y frappent parfois des cibles liés à Al Qaïda et à Daech), et à laisser Bachar Al-Assad finir le boulot. Al Joulani accepte donc de jouer le jeu de la « déradicalisation » et rassure les EUA sur ses objectifs : contrairement à Al Qaïda et à Daech, il ne vise nullement l'Occident, mais uniquement le régime chiite de Damas. Loin d'en rester aux mots, HTC passe aux actes fin 2020 en marginalisant la branche locale d'Al Qaïda et permet le déroulement d'un raid étatsunien à Idleb en 2019 qui élimine Al Baghdadi, le calife de Daech… Et accessoirement, l'ancien compagnon de cellule d'Al-Joulani en Irak.
Troisièmement, HTC doit améliorer son image auprès des Syriens. Il est conscient qu'il doit pouvoir compter sur la collaboration avec les habitants de la province, et rassurer les Syriens, qui n'ont pas été emballés par le modèle de gouvernance djihadiste de Daech... En outre, son proto-État d'Idleb est dépendant de l'aide extérieure de l'ONU et d'ONG diverses. Il faut donc faire profil bas pour assurer la continuité de l'aide étrangère qui permet la bonne gouvernance de la région. Il s'allie donc à quelques groupes moins radicaux, aopte un discours nationaliste religieux et non plus djihadiste, et se permet même de critiquer Al Quïda ! Ainsi, il permet aux femmes de pouvoir étudier et travailler. Il essaye bien de restreindre leurs déplacements (une obligation de la charia), mais a dû reculer face à la pression de la rue. Bref : il fait des compromis avec la population pour gagner en popularité, et le fait savoir. Sa politique de communication va porter ses fruits au-delà de toute espérance, et faire d'Al-Joulani un héros de la liberté…
… Pas mal pour un ancien d'Al-Qaïda.
"Mais il faut rester lucide : HTC n’a jamais renoncé à son credo et à ses croyances religieuses salafistes, mais a effectivement restreint leur mise en œuvre en s’appuyant sur d’autres concepts politique de la charia pour justifier ses nouvelles tendances politiques."
Project on Middle East Political Science, Elliott School of International Affairs, The consolidation of a (post-jihadi) technocratic state-let in Idlib, Jerome Drevon,
La Syrie est-elle condamnée à devenir une théocratie ?
Mais maintenant que HTC est au pouvoir et que son chef Al Joulani dirige le pays (il en est le chef d'État de facto), va-t-il étendre l'expérience d'Idlib à tout le pays ? Va-t-il au contraire estimer que le contexte permet désormais une application libre et totale de la charia et fonder une théocratie sur le modèle iranien ou taliban ? Voire, va-t-il reprendre les idéaux de la révolution aspirant à la démocratie et s'entendre avec les rebelles libéraux pour fonder une démocratie conservatrice ?
Aucune de ces options ne peut à présent être totalement rejetée, mais toutes sont porteuses de risques, car le pays est rempli de milices armés aux projets politiques opposés. Faisons un bref comparatif avec l'histoire pour dresser quelques parallèles pertinents :
Le précédent historique : La révolution Iranienne
Une révolution porteuse d'idéaux progressistes peut-elle donner naissance à une théocratie brutale et sanguinaire ? Oui, l'exemple de la révolution iranienne de 1979 le prouve. Le parallèle avec la Syrie est saisissant à plus d'un point :
Le régime du Chah (empereur) Mohamed Palavi, comme celui d'Assad, est un régime autoritaire qui impose une modernisation à marche forcée du pays : sécularisation, droits accordés aux minorités religieuses, alphabétisation, croissance économique prodigieuse... Mais la nature de plus en plus dictatoriale du régime, ainsi que le mécontentement économique provoque une révolution en 1978 soutenue à la fois par des marxistes, des libéraux et des islamistes.
Exactement comme HTC depuis 2020, le chef des islamistes, Khomeini (un ayatollah, sorte d'évêque chiite) s'allie avec les progressistes, qui ne demandent que cela, et séduit l'Occident : Khomeini devint rapidement un nom familier en Occident, se présentant comme un « mystique oriental » qui ne recherchait pas le pouvoir, mais cherchait plutôt à « libérer » son peuple de « l’oppression ». De nombreux médias occidentaux, généralement favorables à l’égard de telles affirmations, devinrent l’un des outils les plus puissants de Khomeini.
Exactement comme en Syrie actuellement, le pouvoir du Chah s'effondre en quelques jours face à l'offensive conjointe des religieux et des progressistes, et une coalition de gauchiste et d'Islamistes dirigée par Khomeini lui succède en février 1979. Les libéraux sont finalement éliminés un par un, et l'Iran bascule dans le totalitarisme théocratique.
La Syrie compte toutefois quelques forces militaires libérales
Le scénario iranien est à mon humble avis le destin le plus probable de la Syrie : d'autant plus qu'Al-Joulani a deux atouts majeurs : il dispose des meilleurs combattants de tout le théâtre Syrien, et il est immensément populaire. Les progressistes libéraux vont probablement dans un premier temps recevoir des postes secondaires dans l'administration syrienne, mais la réalité du pouvoir appartiendra aux radicaux qui pourront transformer lentement la Syrie en théocratie.
Toutefois rien ne dit que cela se fera sans conflit : Damas est pour l'instant contrôlée à la fois par HTC et par des rebelles libéraux du Sud. Surtout, ce projet est incompatible avec le projet politique des Kurdes qui aspirent à disposer d'une autonomie politique et militaire. L'affrontement serait alors inévitable.
La délicate question politique dans un pays plus habitué au dialogue des armes qu'au débat d'idées
Peut-il en être autrement ? Il est clair qu'à Al-Joulani n'est pas un démocrate. Mais il a l'expérience du pouvoir depuis 7 ans sur Idleb. Il a appris à faire des concessions, à jouer le jeu politique. Mais il faut bien comprendre une chose : HTC et son chef ne sont pas les seuls acteurs de la révolution syrienne. Il vont devoir compter aussi sur :
La « faction libérale » de la révolution (rebelles de Deraa, Kurdes…) qui contrôlent une partie du pays…
… Et la « faction djihadiste » plus proche idéologiquement des talibans que de la ZAD de Notre-Dame des Landes. Notamment des groupes djihadistes étrangers ouïgours, occidentaux... Ces fanatiques ont combattu pour fonder un Emirat Islamique, et n'ont aucune envie d'entendre parler de droits des femmes ou d'élection au suffrage universel. Si Al-Joulani décide de faire des concessions à sa branche gauche, il devra réprimer cette « opposition de droite ».
Bref : si la Syrie devient in fine un État démocratique ce sera parce que les libéraux auront décidé de jouer le rapport de force sans se laisser amadouer par le discours lénifiant d'Al Joulani.
IV. La guerre n'est pas finie !

Le Rojava : une expérience féministe et socialiste en Syrie
Actuellement les principaux acteurs capables de contraindre HTC à modérer ses objectifs théocratiques sont les Kurdes du YPG. Dès 2011, le Kurdistan syrien dans le nord du pays (appelé Rojava) se rebelle contre le pouvoir baassiste qui les a toujours discriminés. Le YPG (unité de protection du peuple, une milice kurde d'extrême-gauche) prend rapidement le pouvoir sur cette zone et y crée un proto-État kurde. Comme déjà dit plus haut, le YPG est la branche syrienne du PKK, une organisation terroriste indépendantiste kurde. Leur idéologie est centrée sur l'anarchisme libértaire et l'éco-socialisme.
Un projet politique sous protection étatsunienne
Entre 2016 et 2019, grâce à l'appui de la coalition occidentale, ils parviennent à prendre à Daech un tiers de la Syrie, dont une large partie est habitée exclusivement par des Arabes. Afin d'inclure ces populations dans son projet politique, le Rojava adopte une constitution qui proclame l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES), qui vise à transformer la Syrie en une fédération démocratique qui accorde à chaque région une large autonomie. L'AANES créé pour se défendre les Forces démocratique syriennes (FDS) qui réunit des milices arabes, chrétiennes et le YPG. Par mesure de simplicité nous allons continuer à parler du YPG quand nous parlerons des FDS. Les guerres civiles et leurs milliers d'acronymes…
En plus de Daech, les YPG doivent affronter un autre ennemi bien plus redoutable : la Turquie qui rêve d'écraser ce Kurdistan indépendant. Le Rojava ne doit son existence qu'à la protection étatsunienne et russe qui maintiennent sur place quelques centaines d'hommes et interdisent à Ankara de pénétrer dans le Rojava. Les événements de décembre 2024 contraignent la Russie à se retirer du terrain. Si la protection de Washington saute, alors Ankara n'hésitera pas.
Un féminisme militarisé et une laïcité dure

Quand est-ce que Arnold Schwarzeneger et Sylvester Stallone ont donné naissance à une fille ?
L'expérience politique du Rojava est assez unique en Syrie et dans le monde arabe. La constitution de l'AANES inscrit dans la loi le féminisme, l'écologie, la laïcité… C'est sans doute la seule région du monde (à ma connaissance) où tous les postes politiques sont paritaires : ainsi il n'y a pas de président, mais deux co-présidents homme & femme. Et ce modèle paritaire se retrouve à tous les niveaux de ce proto-État. On y trouve même une branche intégralement féminine de l'armée : les YPJ. Une singularité dans l'histoire militaire : une force intégralement féminine qui combat à égalité avec les hommes pour défendre le féminisme et l'éco-socialisme.
Attention à ne pas enjoliver le Rojava
N'allez pas y voir une éco-ferme woke autogérée. L'ambiance est plus « Staline grande guerre patriotique » que « campus Sciences Po Grenoble un 1er mai ». Le Rojava impose une discipline stricte, une laïcité anticléricale, le culte de la personnalité d'Abdullah Öcalan (l'idéologue du PKK), et le musellement des partis d'opposition. Le YPG est également accusé par des ONG occidentales de déplacements forcés de populations arabes, d’interdiction des paroles critiques et d'enrôlement d'enfants-soldats (essentiellement des filles qui veulent échapper au mariage forcé). L'activité économique y est anémique, et la zone se vide progressivement de ses classes les plus éduquées qui vendent leurs biens pour une bouchée de pain afin d’immigrer en Europe au péril de leurs vies.
Et l'on peut rapprocher au YPG son obstination : il ne cherche pas à se couper du PKK (bien au contraire) alors que les Kurdes savent très bien que c'est une condition sine qua non pour que la Turquie puisse négocier avec eux. Rappelons qu'à l'inverse c'est exactement ce qu'a fait Al-Joulani avec Al Qaïda pour gagner la sympathie de l'Occident, des Syriens et des Turcs... Errare humanum est, perseverare diabolicum.
Notons que les Kurdes du YPG sont très impopulaires dans certaines zones arabes qu'ils contrôlent, où d'une part leurs idéologie laïque et multiculturelle est mal vue par une large partie de la population conservatrice et nationaliste, et où d'autre part leur gouvernance n'est pas irréprochable, notamment dans leurs gestion économique et dans l'inclusion des Arabes dans la direction des territoires. Ainsi, ils doivent céder Deir Ez-Zor (une ville stratégique du Sud-Est) à HTC le 10 décembre à cause d'un soulèvement anti-kurde.
Bref : Il va être difficile de trouver un terrain d'entente entre ces féministes laïques et les islamistes d'al-Joulani. Mais, peut être que la Turquie va les y contraindre…
La « Syrie néo-ottomane »
Alors que les Iraniens ont été expulsés manu militari de Syrie et que les Russes plient bagage, la Turquie au contraire est en train de retrouver son influence perdue sur la Syrie depuis l'effondrement de l'Empire Ottoman. Entre 2016 et 2019, comme déjà évoqué plus haut avec le soutien de son proxy l'ANS (la mal nommée Armée Nationale Syrienne), elle affronte Daech et surtout les Kurdes pour s'emparer de territoire dans le Nord-syrien où elle installe un gouvernement fantoche : le gouvernement intérimaire syrien.

Zones contrôlées par la Turquie : en vert depuis 2016, en bleu depuis 2018, en jaune depuis 2019
Dans ces zones, l'armée turque stationne, la monnaie turque a remplacé la monnaie syrienne, les programmes d'histoire sont réécrits pour honorer l'histoire ottomane, l'électricité vient de Turquie. Bref : elles sont de facto quasi-rattachée à la Turquie. La minorité turkmène (des syriens d'ethnies et de langues turques) est sureprésentée dans l'administration locale, et les autres minorités sont discriminées voire victimes de sévères persécutions. Les services secrets turcs ont libre disposition pour arrêter, voire tuer quiconque représente (selon eux) un danger pour la Turquie.
l'ANS : un agrégat de mercenaire indisciplinés au service du néo-ottomanisme
Cependant, l'Armée turque à du mal à exercer son contrôle sur l'ANS, qui est plus un conglomérat de mercenaires attiré par le gain, qu'une armée unifiée et disciplinée. Elle s'en est servi comme « chair à canon » en Arménie et en Libye en 2020 pour soutenir ses alliés Azerbaïdjanais et Libyens contre l'Arménie et les nationalistes libyens alliés de la Russie. Ces mercenaires sont bien armés mais mal encadrés : pillages, exactions, affrontements inter milices perturbent parfois l'ordre turc. Mais qu'importe : L'ANS pour la Turquie n'est qu'un outil qui a deux objectifs :
Détruire le Kurdistan syrien (Rojava)
Servir de relais d'influence de la Turquie au sein du nouveau gouvernement syrien.
La chute du régime est l'occasion pour Ankara de briser le Rojava
Avant même la chute du régime de Bachar Al Assad, l'ANS, dès le 1er décembre 2024, se rue sur les positions kurdes : Moscou (protecteur des kurdes avec les Étatsuniens) ne peut plus leur interdire d'affronter les Kurdes. Soutenu par le déluge de feu de l'aviation turque, l'ANS avance vite et s'empare le 9 décembre de Mandjib (voir carte, à l'Est d'Alep, qui était sous contrôle kurde depuis 2016). Le YPG légèrement armée, et sous-doté en défense sol-air se défend chèrement, mais ne fait pas le poids
Il est certain qu'Al Joulani ne peut pas s'accommoder d'une telle influence étrangère sur la Syrie après 15 ans de domination russo-iranienne. Mais toutefois il est bien plus proche idéologiquement des islamistes de l'ANS que des Kurdes crypto-marxiste et hyper féministe. Néanmoins cette offensive turque sur le Rojava risque de considérablement étendre le contrôle d'Ankara sur le nord syrien. Chose qu'Al Joulani veut éviter. Mais que peut-il faire face à la puissante armée turque ?
Le seul espoir des Kurdes sont les EUA, leur dernier protecteur. Mais Ankara ignore les appels de Joe Biden à la modération car il sait bien qu'il quitte la maison blanche le 20 janvier. Et le président élu Donald Trump semble absolument indifférent à la question syrienne.
Daech en embuscade
Une vieille menace reprend ses forces en ce moment même dans le désert de Deir Ez-Zor : (voir carte, en quadrillage noir) Daech. Jamais véritablement disparu du théâtre syrien, il est repassé en mode guérilla après avoir été vaincu en 2019. L'ONU estime qu'il lui reste environ 5000 combattants en Syrie. Daech n'a aucun allié dans la région : il est autant ennemi d'HTC, des Kurdes que des Turcs. Il a immédiatement profité de l'effondrement du régime pour piller des entrepôts d'armes, et s'emparer de quelques positions.
Tous ses yeux sont fixés sur le camp-prison d'Al Hol et la prison de Hassaké (voir carte, dans le Nord-Est syrien). Dans le premier camp résident dans des conditions de vie inhumaine environ 50 000 femmes et enfants de toutes nationalités (dont un certain nombre de françaises et leurs enfants) capturés par les Kurdes voilà cinq ans. Dans le second pourrissent 5000 djihadistes prêt à tout moment à s'échapper de cet enfer pour reprendre le combat (dont quelques dizaines de Français). Si le Rojava s'effondre, on risque de voir alors ces milliers de combattants de Daech reprendre les armes. Nul doute que ces quelques dizaines de Français seraient alors impatients de revenir en France pour y venger les leurs…
V. Conséquences géopolitiques de la chute d'Al-Assad

La Turquie continue son expansion
Pour Ankara la chute de Bachar el-Assad est un triomphe complet qui demande à être confirmé par l'extermination du Rojava. Si HTC n'est pas à proprement parler un pantin de la Turquie comme l'est l'ANS, tant que cette dernière contrôle une partie de la Syrie, alors Al Joulani reste dépendant d'Ankara. Mieux : la chute de Damas a précipité le départ de la Russie du théâtre syrien, et l'effondrement de l'axe de la résistance chiite de Téhéran. Cela permet à Ankara de gagner la sympathie de Washington pour avoir considérablement affaibli son ennemi iranien. Et cela éloigne également le concurrent russe du Moyen-Orient. L'influence de la Turquie en sort considérablement renforcée sur tout le Moyen-Orient.
Cette victoire marque une nouvelle étape dans la concrétisation du rêve néo-ottoman. L'objectif de ce projet politique serait de rassembler l'ensemble des turcophones sous le joug de la Turquie et de prendre la direction du monde musulman sunnite en apparaissant comme le défenseur de l'islam. La réalisation de ce projet est de plus en plus crédible car Ankara multiplie les victoires depuis presque 10 ans :

Grâce à son allié du Kurdistan irakien (voir carte en jaune) Ankara contrôle quelques territoire montagneux du nord de l'Irak, (voir carte : en vert) dont elle se sert pour attaquer la principale base du PKK dans les monts Qandil (à la frontière irako-iranienne). Cela lui permet en outre de peser lourdement sur la politique Irakienne
Depuis sa victoire de 2020 sur l'Arménie, elle a également diminué l'influence Russie dans le Caucase et s'est considérablement rapproché de l'Azerbaïdjan, autrefois proche de Moscou.
Depuis 2020, elle contrôle également la moitié ouest de la Libye, dirigée par des Frères musulmans alliés d'Ankara, engagés dans une guerre civile contre un gouvernement militaire allié de Moscou.
Et désormais, depuis décembre 2024, la Turquie contrôle une large partie du territoire syrien via son proxy de l'ANS.
La chute de Bachar el-Assad est donc pour la Turquie sa troisième victoire en l'espace de 4 ans sur la Russie. Jusqu'à présent, ses coups de boutoir contre l'influence russe n'ont pas provoqué de hausse de tension majeure avec Moscou. Il pourrait en être différemment aujourd'hui : la coupe de l'humiliation de Poutine est peut-être pleine…
Le grand perdant de l'affaire : l'Iran, qui achève une année 2024 catastrophique
Pour Téhéran, 2024 restera une année particulièrement désastreuse. Tout commence par la guerre à Gaza qui s'enlise et semble tourner à l'avantage d'Israël sur le Hamas allié de la République Islamique. Puis l'Iran est entraîné par Israël dans un affrontement direct à coup d'assassinats et de missiles. À cela s'ajoute l'affaiblissement du Hezbollah qui risque de devoir céder à Israël son départ du sud-Liban. Il faut désormais conclure l'année par l'effondrement du pilier central de l'axe de la résistance. L'humiliation est terrible pour la République islamique qui avait transformé la Syrie en protectorat iranien. Pire que cela : son discours axé sur la protection des chiites en prend un coup.
Le Hezbollah est désormais privé de son axe logistique qui le relie à l'Iran. Il ne fait aucun doute qu'HTC n'aura aucune envie de faire de cadeaux au mouvement chiite libanais qui a été pendant plus de 10 ans le bras armé de Bachar al-Assad. Pour la milice libanaise, les années qui suivent s'annoncent difficiles avec un pouvoir sunnite à Damas qui va soutenir ses ennemis sunnites et chrétiens à Beyrouth. Son influence sur le pays du cèdre va s'en retrouver sévèrement impactée. Après ses alliés arménien en 2020, et irakien (malmené par Ankara depuis de nombreuses années), voilà désormais un nouvel allié de l'Iran qui tombe sous les coups du même ennemi : la Turquie.
Cependant l'Iran ne peut pas répliquer ouvertement à la victoire turque : elle est trop dépendante de la Turquie qui l'aide à contourner les sanctions occidentales imposées sur son économie. Cette humiliation va-t-elle pousser le peuple iranien, majoritairement hostile à la République Islamique à la rébellion ? N'allons pas si vite : une large minorité soutient encore fermement le régime.
En plus de cela, l'arrivée au pouvoir de Donald Trump fin janvier 2025 risque d'aggraver encore la situation avec des États-Unis plus disposés que jamais à affronter Téhéran sans retenue. O tempora, o mores…
La Russie perd un allié majeur mais tente de s'arranger avec les vainqueurs
La chute de Bachar el-Assad est aussi la chute d'un mythe russe : celui de la Russie comme puissance capable d'imposer l'ordre russe aux régimes qui sont prêts à payer le prix de la protection de la mère patrie. La Russie vit sa première défaite depuis son retrait d'Afghanistan de 1989, et révèle au monde qu'elle n'est pas capable d'assumer deux guerres en même temps. Cela donne peut-être de quoi réfléchir aux régimes militaires du Mali et du Burkina Faso…
Cette défaite va sans nul doute amoindrir le rayonnement russe sur le monde arabe. Mais plus encore, elle va impacter son influence sur la méditerranée et sur l'Atlantique par la possible perte de son unique base navale méditerranéenne de Tartous. Bien entendu, elle va tout faire pour conserver cette facilité et a déjà commencé à négocier avec le nouveau pouvoir islamiste syrien. Mais il va falloir payer très cher : le peuple syrien n'est pas près d'oublier les dizaines de milliers de civils morts sous les bombes russes...
C'est la grande carte diplomatique d'Al-Joulani : marchander aux Étatsuniens le départ des Russes de Tartous pour obtenir la levée des sanctions, l'absolution de son passé terroriste et leurs indifférences au respect des droits de l'homme (et surtout aux droits des femmes) en Syrie…
… Enfin. A condition que Trump en ait quelque chose à faire du droit des femmes.
Pour Israël, une savoureuse victoire contre l'Iran
L'effondrement du pilier central de l'axe de la Résistance est une excellente nouvelle pour Tel Aviv. La Syrie baasiste était une ennemie acharnée d'Israël contre laquelle l'État hébreux a livré trois guerres ouvertes (Six jours, Yom Kippour, Liban). Avec la fin du pouvoir chiite à Damas, le Hezbollah perd son principal axe logistique qui le relie à son parrain iranien. Sa remontée en puissance après sa défaite face à Israël lors de l'invasion israélienne de 2024 est sérieusement compromise. Encore mieux : en chassant Bachar de Syrie, Israël éloigne la menace iranienne de sa frontière Nord-Est.
HTC sera-t-il plus accommodant avec Israël ? Peu probable. Ce sont d'anciens djihadistes pour lesquels Israël est le pandémonium incarnée. Mais ils doivent trouver des financements pour reconstruire leurs pays en ruine, et de tels fonds peuvent provenir des États du Golfe ou de l'Occident, qui n'ont aucune envie de voir la région s'enflammer à nouveau.
D'autant plus qu'Israël à pris les devant pour s'assurer que son nouveau voisin ne le menace pas. Dans la nuit du 9 au 10 décembre, l'armée israélienne lance une des plus grandes offensives aériennes de son histoire. Sans aucune déclaration de guerre, elle réduit en poussière une bonne partie du matériel militaire lourd de l'ancienne armée gouvernementale. D'après les sources ouvertes, on peut dire que que sont partis en flamme sans doute la quasi-totalité des derniers avions de combat qu'il restait à la Syrie, l'intégralité de sa petite marine de guerre et une bonne partie (si ce n'est la totalité) de sa défense sol-air.
Dans la même nuit, Israël envoie son armée occuper quelques territoires syriens frontaliers du Golan (territoire syrien qu'Israël à conquis lors de la guerre des Six jours de 1967). Sans doute pour s'assurer que les nouveaux maîtres de Damas apprennent tout de suite que le rapport de force n'est pas en leurs faveurs…

Résultat à Lattaquié des frappes Israélienne de la nuit du 9 au 10 décembre
Bref. La Syrie ne sort pas de l'enfer.
Sources
Stevius, sur You Tube : Les batailles de l'Histoire - guerre civile syrienne (2011-2017), 30 mars 2017,
Stevius, sur You Tube : Les batailles de l'Histoire - Raqqa (2011-2017) 1, 30 mars 2017
Le Collimateur, Syrie/Assad : les dessous de l'effondrement militaire, mardi 10 décembre 2024
Michel Goya, Le miroir aux Alaouites – Une brève histoire militaire de la guerre en Syrie, 12/14/2024
Project on Middle East Political Science, Elliott School of International Affairs, The consolidation of a (post-jihadi) technocratic state-let in Idlib, Jerome Drevon, 2021
France Culture, les Enjeux internationaux, Captagon : l’héritage toxique de Bachar Al Assad, avec Wassim Nasr, 12 décembre 2024
Brut sur Youtube : Syrie : Brut a pénétré dans les prisons où sont détenus les combattants de Daesh, Charles Villa, 12/01/2024
Radio France, Syrie : une soixantaine de Français toujours détenus par les forces kurdes, leurs proches demandent qu’ils soient "jugés" en France, Noé Pignède, 25/03/2024
Syria Direct, Kobani’s real estate market stagnates as demand for migration rises, 3 mai 2024
Jussor Center PYD Conference Reflects Pressures on the Kurdish Project, Salam Ali, 10/09/2024
Syria Direct, “صيدنايا المحرر”: اختفاء قسري وابتزاز مالي في سجون الجيش الوطني شمال حلب « Saydnaya la Libératrice » : Disparition forcée et extorsion financière dans les prisons de l'Armée nationale au nord d'Alep (traduit par Google), Walid Al Nofal, 17 septembre 2024
Jean Marcou L’engagement militaire de la Turquie dans le nord de l’Irak, une histoire sans fin, Centre Français de recherche sur l'Irak, 7/02/2022









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