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Jin-Roh, la Brigade des loups, (1/2)

  • 9 oct. 2024
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 31 août 2025




Présentation générale :


Ce film est écrit par Mamoru Oshii (né en 1951) réalisateur acclamé en 1995 pour Ghost in the Shell, et Mangaka est très réputé. Il est réalisé par Hiroyuki Okiura (né en 1966). Le film est entièrement dessiné à la main, ce qui déjà à l'époque est un peu obsolète.


Oshii est le créateur de l'univers de kerberos (cerbère en français) panzer cops, son œuvre la plus magistrale. Un univers dystopique, dans laquelle le Japon est occupé en 1945 non par les EUA mais par l'Allemagne. Ce qui n'a aucune incidence sur le scénario du film. Etant donné que l'Allemagne dont il est question ici, est une Allemagne débarassée du régime nazi, et relativement indifférente à la politique intérieure du Japon. 


Cet univers à déjà connu deux films avant 1999, inconnus en Occident. Cet animé est leurs préquel, et est bien plus connu en Europe. Le film est un échec commercial, pour des raisons évidentes. Il n'est d'ailleurs disponible sur aucune de nos plateforme de diffusion.



Univers : 


Les mondes créés par Oshii sont complexes, entre intrigues politiques, questions philosophiques, et choix cornéliens des personnages. Pour mieux s'intégrer dans le film je propose une rapide présentation : 


  1. Comme dit plus haut, le Japon fut occupé à la fin de la guerre, non par les EUA (qui sont restés neutre durant la guerre) mais par l'Allemagne, qui a gagné la guerre. Il s'agit d'une Allemagne retournée au régime semi-autoritaire de Weimar, et non du nazisme.  Le Japon toutefois (comme dans la réalité) se modernise et connaît un développement rapide mais adopte un régime politique qui tourne progressivement vers l'autoritarisme.

  2. Face à la crise économique et politique un mouvement terroriste pro-démocratie socialisant apparaît : la secte.

  3. Pour se défendre contre cette menace, le gouvernement créé une sorte de police militaire spéciale (comme la gendarmerie française) pour Tokyo : la POSEM. En son sein existe une unité d'élite la brigade Panzer dont les membres sont appelés Kerberos (cerbères en français). Une unité indépendante, trop indépendante. On les reconnaît à leurs armures inspirées des équipements militaires nazis de la seconde guerre mondiale. C'est une unité d'intervention qui faît encore moins dans la finesse que le reste de l'appareil répressif japonais. Notre héros Fusé est un jeune membre de cette unité

  4. L'existence de cette unité para-militaire indépendante est intolérable pour l'armée (les forces d'autodéfense Japonaise), ainsi que pour la POSEM elle-même qui désirent donc la dissoudre. De plus la violence extrême exercé par la brigade Panzer aggrave la crise politique plus qu'elle aide à la résoudre. Face a ces menaces venus de l'Etat, les Kerberos créent un service illégal de contre-espionnage interne, les loups-garous, ou Jin Roh, qui lutte dans l'ombre contre les manigances politiques de l'armée, de la police, et de l'état major de la POSEM, dont ils sont pourtant en théorie les subalternes.



Le film présente donc un univers complexe, et peu explicité. Ce qui d'emblée n'aide pas à sa compréhension. D'autant plus que c'est un film d'espionnage, où les personnages parlent parfois un langage technique obscure aux oreilles des non-initiés. D'où l'utilité de lire cette critique avant de le voir. 


Deux éléments importants qui me semblent nécessaire pour comprendre le film avant de le voir : 

  1. Quand vous verrez une petite puce électronique, il est sous-entendu que c'est une balise de positionnement radio.

  2. Quand un tireur rabat le chien du révolvers délicatement, c'est qu'il désarme son coup, et qu'il à renoncé à tirer. 



Un monde opaque où le bien et le mal sont incertains


Jin Roh présente un monde doublement flou : d'une part car, même à la fin du film, on comprend mal les intrigues politiques dans lesquelles sont imbriqués nos personnages, qui semblent partiellement hors de notre compréhension. Ce qui à mon avis explique en partie l'échec commercial du film. D'autre part, tout au long du film, on n'arrive pas à savoir qui, de la police, de la secte ou des Kerberos sont les « bons ». Ceux auxquels le spectateur doit s'identifier. Et le film intelligemment refuse de répondre trop frontalement à cette question, laissant plutôt le spectateur discerner. 


Un monde nihiliste ? 


Car si l'occupation allemande du Japon évoquée plus haut n'a aucune incidence sur le déroulé de l'histoire, il n'en va pas de même pour les choix esthétiques. Car « l'univers de Jin Roh est habillé en SS ». Et là dessus, on sent que le réalisateur s'en donne à cœur joie. Les voitures sont des Volkswagen des années 50, leurs blindés des véhicules de reconnaissance nazis. On observe même au début du film un hélicoptère Fl 282 Kolibri, un des rares hélico produit par l'Allemagne durant la seconde guerre. (Ce qui situe le film visiblement dans les années 50) Mais là où la direction insiste le plus c'est sur l'esthétique si facilement reconnaissable des armes de la période nazis : Luger P 38, Mg42, le célèbre StG44, Panzerfausts, casques de type Stahlhelm... La caméra insiste lourdement sur l'attirail d'origine allemande des policiers, pour ne pas laisser l'occasion au spectateur de passer à côté. De l'autre côté (bien que ce soit moins visible à l'écran) les membres de la « secte » pro-démocratie utilisent des armes produites par les Alliées pendant la même période : on voit au début des pistolet-mitrailleurs Sten (britannique) et une PPSh-41 (soviétique). 


Cet attirail « nazi » aide à conforter dans nos esprits d'occidentaux l'impression de contempler un univers déserté par l'espoir. On ne sait pas qui sont les « gentils ». La police est composée de soldats sans visage, équipés comme des « super Waffen SS », la  résistance semble user du terrorisme, la police et l'armée sont dirigés par des hommes cyniques qui jouent avec la vie humaine comme si elle n'avait aucune valeurs… De tout cela se dégage une atmosphère politique lugubre, nihiliste, où s'affrontent deux camps (ou trois camps : police, armée, secte) qui ont l'air tout aussi monstrueux l'un que l'autre. 


Nuit et brouillard…


Cette impression se marie à une autre : la mélancolie. Le réalisateur Okiura prend le temps de poser ses décors, et fait chanter une musique délicate et tragique. Les dessinateurs présentent le paysage d'un Tokyo des années 50 coloré, joyeux, vivant. Dans lequel nos deux héros, Fusé et Kei, ont l'air d'y être des extraterrestres, car il ne peuvent y communier. La ville de Tokyo a l'air vivante ? Eux parlent peu et s'échangent des propos laconiques et ambigües. La couleur grise des visages (choix étonnant) s'oppose aux couleurs plus chaudes des paysages. Okiura prend le parti de ne pas faire un film trop bruyant. Il laisse la place au silence, à la contemplation de paysages urbains pour installer une atmosphère triste, qui reflète l'état d'esprit de ce duo. Dans une scène, nous voyons les deux personnages principaux prendre le tramway de Tokyo. La trame est bondée, la joie n'y règne pas vraiment. Mais nos personnages assis sur les banquettes semblent y être les plus malheureux : Le regard fixe, les visages ternes, impassibles comme celui d'une statue. Cela fait ressentir au spectateur que ses héros vivent dans une réalité parallèle à celle de cette ville. D'ailleurs, les événements marquants du film ne se passent pas sur terre (dans la ville), mais dessous, dans les égouts, là où Fusé revient la nuit dans ses cauchemars. Fusé, parce que soldat dans une unité chargée de faire régner la terreur, ne partage pas pleinement l'humanité de cette ville. On a le sentiment de contempler un monde, où pour nos personnages, la joie est rare, et les destins forcément tragiques. Le contraste entre la timide jovialité du monde extérieur et l'apatie de nos héros donne au film une profonde mélancolie. On sent qu'ils aspirent à quitter ce monde, à vivre une vie « normale », à s'échapper de cette dystopie…


Cette mélancolie est doublée d'un autre sentiment : l'inquiétude. Dans ce Japon autoritaire, quand on est pris à partie par les luttes de palais pour le contrôle de l'Etat, on n' est jamais vraiment en sécurité. Le film en soit n'est pas si violent. Les scènes d'action y sont courtes, mais « traumatisantes », par leurs esthétiques sanglantes. Elles encadrent le récit pour ne pas laisser le spectateur se rassurer, la tension peut baisser, mais jamais totalement disparaître. Mais surtout, ce monde est anxiogène à cause du mensonge. Les intrigues des différentes factions empoisonnent les relations sociales. Le héros comme les spectateurs sont incités à la méfiance et doutent de la véracité de chaque paroles. A qui peut-on se fier dans un monde pareil ? 


L'humanité et l'innocence : 


Hello darkness my old friend...


De ce monde dur, où les intrigues politiques écrasent les destinées humaines, nos deux personnages principaux vont devoir en affronter la logique cynique. Cette logique est tout d'abord celle du mensonge et de la solitude. Déjà que l'on parle peu dans ce film, mais en plus le spectateur comprend bien qu'une partie de ce qu'il entend est faux. Les amitiés même amoureuses sont froides, et dans ce monde où l'on ne parvient pas à distinguer correctement le bien et le mal, quelles valeurs ont-elles ? Dans la scène du tramway déjà citée plus-haut, les visages tristes et impassibles des personnages, au milieu de la cohue de la ville transpirent la solitude. On les sent « seuls à deux ». Isolé au milieux d'un monde terrifiant. C'est pour cela que l'univers politique si absurdement complexe de Jin-Roh n'a pas tant d'intérêt que cela : le personnage principal semble lui-même ne pas beaucoup s'y intéresser. Ce que le film nous fait ressentir c'est ce que ce monde écrase et déshumanise. L'enjeu est donc comment peut-on y rester humain ? 




Un CRS vraiment SS 


Dans ce décor moralement incertain, va évoluer notre personnage principal. Fusé est un Kerberos taiseux qui en apparence a tout du soldat d'élite : musclé, bon tireur, membre d'une unité de super soldats surentraînés, froid, peu bavard préférant faire parler la poudre. Cette image de surhomme d'acier est évidemment parfaitement incarnée par son armure si caractéristique : une armure noire, sans visage, aux yeux rouge, qui fait penser au T 800 de Terminator de James Cameron. Toutefois l'élément déclencheur du film vient questionner son appartenance aux Kerberos : lors d'une poursuite, il hésite à tirer sur une jeune résistante. (Je ne divulgâche que les cinq premières minutes du film) Fusé est donc habité d'un dilemme entre son appartenance à son unité et son humanité. Peut-il continuer à servir cette institution en apparence si monstrueuse qui lui demande d'exécuter des adolescentes ? 


Première originalité du film : nous avons l'impression de suivre « un méchant » ou du moins, un personnage qui sert une institution qui n'a rien d'appréciable. Elle protège un régime douteux,  utilise des équipements nazis, et réprimande ceux qui hésitent à tuer des enfants. Mais ce n'est pas tout : le sentiment brumeux qui habite le spectateur, invité à s'attacher à un personnage aux choix discutables, est renforcé parce que le héros n'est vraiment pas un grand sentimental. Comme déjà dit, il parle peu, mais en plus son visage gris reste souvent impassible, indéchiffrable. Pendant son interrogatoire disciplinaire au début du film, il répond aux officiers-juges qu'il « ne sait pas pourquoi » il n'a pas tiré sur l'adolescente. Cette réponse est-elle un habile mensonge pour camoufler ses doutes moraux ? Ou alors, a-t-il véritablement été si lobotomisé par son unité de soldats d'acier qu'il en est venu à ne plus reconnaître même ce qu'est sa propre conscience, qui lui à interdit d'appuyer sur la détente ? Lors des quelques scènes où Fusé s'équipe de son exosquelette de Kerberos, on a l'impression déplaisante, que malgré son apparence métallique monstrueuse « il ne change pas tant que ça ». Avec ou sans casque, son visage et sa voix restent monotones, tristes. On sent qu'il se conforme à la règle de cette unité qui veut que ses membres se détachent de leurs sentiments pour obeir aux ordres afin de faire corps ensemble au feu. Nous n'aurons donc pour comprendre ses choix moraux que très peu d'indices. Nous laissant toujours plus dans cette impression de « flou » désagréable. Dans ce film, le spectateur n'est pas pris par la main : on ne comprend pas ce héros qui apparaît presque parfois détaché de cet univers qui l'écrase. Cela ne fera que renforcer l'intensité de la scène finale quand tous les masques tombent et où les sentiments s'expriment vraiment. 


Derrière le Nazis, il y a aussi un homme, un homme comme les autres… 





Tout cela soit-il en passant renforce le réalisme et l'intérêt de l'univers. Quand une dictature embauche des super soldats pour écraser toute dissidence politique, on prend rarement des grands sentimentaux. Au contraire, on prend des gars disciplinés, pas trop futés, qui ne se posent pas trop de question sur le sens de la vie. Fusé incarne parfaitement ce stéréotype du « flic de dictature », qui justement, commence à se poser des questions, et est déstabilisé par de pareils interrogations. C'est là une des grandes richesses de cette œuvre. Bon nombre de films portant sur la résistance politique à une dictature préfèrent porter la caméra sur les résistants (Hunger Games, Star Wars, Gladiator), ceux qui affrontent héroïquement le pouvoir et ses sbires. Ici, Okiura prend le pari de contempler les insivibles doutes d'un serviteur du régime, qui doit affronter les conscéquences de son engagement : la déshumanisation. 




C'est là l'audace du film : de se passer de la question de savoir « qui est gentil / à qui je dois m'identifier » « qui est méchant / que je dois condamner ». Jin Roh pose une autre question : qui est humain ? Qui lutte contre la logique de déshumanisation ? Qui refuse de devenir « un loup »  ? Et cette question sera constamment reposée car on comprend petit-à-petit que ceux qui prétendent l'être… On peut-être d'autres motivations moins nobles... 



Dans une seconde partie, nous analyserons plus précisément la fin du film, pour répondre à cette question. 


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