Magnificat de Virginie Sauveur (2023)
- 28 oct. 2024
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 oct. 2024

Magnificat est un film de Virginie Sauveur sorti en salle en 2024. C'est à l'origine une adaptation d'un roman d'Anne Isabelle Lacassagne (une romancière pour enfants de confession chrétienne) Les femmes en noirs (publié en 2017). Les studios Orange viennent demander à la réalisatrice de téléfilm Virginie Sauveur d'en réaliser une adaptation au cinéma. Celle-ci accepte, toute heureuse d'enfin rentrer dans le club si fermé des réalisateurs et retravaille le scénario une première fois pour y ajouter une histoire familiale (celle avec le fils de l'héroïne, Thomas, nous en reparlerons) puis une seconde fois avec l'actrice Karine Viard.
I. Un scénario intelligent.
Et dans l'ensemble, d'un point de vue purement scénaristique, c'est une vraie réussite : le film suit non pas une (comme dans le roman) mais deux enquêtes. L'une ecclesiale où un diocèse tente d'ettoufer une affaire de femme prêtre, l'autre famillaile, ou Charlotte (jouée par Karine Viard), la même femme qui mène la première enquête, tente d'etouffer l'aspiration de son fils Thomas à retrouver son père biologique. Les deux histoires sont crédibles (si l'on accepte une légitime suspension consentie de l'incrédulité), et se marient bien, en permettant d'humaniser le personnage principal Charlotte, qui a sa part d'ombre et d'incohérence. Car elle perpetue avec son fils ce que l'Eglise tente de faire avec cette affaire de femme en soutane. Saluons également le rythme du film, ni trop long, ni trop court, prompt à démarrer l'histoire, prompt à la conclure.
Notons que c'est une histoire très féminine : le scénario est issu de la coopération d'une réalisatrice, d'une autrice, et d'une actrice et parle d'une femme prêtre. Pour un film qui s'appelle Magnificat (le Magnificat est la célèbre prière de la Vierge Marie dans l'Evangile de Luc chapitre 1, 46. C'est une référence à la féminité et à la maternité) c'est cohérent.
II. Une réalisation réussie mais qui ne parvient pas à transcender son œuvre.
Pour ce qui est de la réalisation, il faut se rappeler qu'il s'agit du premier film de Virginie Sauveur, qui provient du monde des téléfilms. Ce constat appelle à une relative indulgence. Et pourtant il faut saluer un bon travail : le film est agréable à voir, quelques scènes sont mémorables (la scène du crématorium notamment) avec de bonnes idées de mise en scène. Les nombreuses scènes dans la chapelle du collège Passy-Buzenval (une église désacralisée louée par les frères des écoles chrétiennes) sont pleine de bonnes idées notamment par rapport au jeu de lumière. Toutefois, pour un film qui se veut spirituel dans certaines de ses séquences, voire mystique, on aurait attendu un travail un peu moins « académique » et plus méditatif. Le film ne laisse pas assez reposer sa caméra, qui enchaîne les champs / contre champs classique pour ses dialogues, les moments de silences sont trop courts. On voit bien nos personnages prier, implorer Dieu, croire en quelque chose… mais l'image ne le traduit pas suffisamment. La musique (très classique) tente d'y aider, mais n'y parvient pas. La réalisatrice je pense aurait gagné à s'inspirer un peu du travail de Terrence Malick de ce côté-ci.
Pour ce qui est du jeu d'acteur, on peut dire globalement la même chose. Karine Viard qui porte le rôle principal joue de manière très correcte ce rôle qu'elle a elle-même participé à écrire. Notons l'excellent jeu de Maxime Bergeron qui joue le rôle de Thomas, le fils de Charlotte. Il incarne parfaitement à l'écran un adolescent mal dans sa peau, indifférent à tout. Et Mme Sauveur s'est bien assurée que la caméra rende hommage à un jeu de si bonne qualité, pour un acteur qui n'était même pas majeur lors du tournage. Bref : rien d'exceptionel mais un travail tout à fait correct.
III. Un subtil film militant qui tombe à la fin dans le moralisme
Abordons dorénavant l'élément central du film : son militantisme féministe et transexuel engagée contre l'Eglise catholique. Disons le d'emblée, Virginie Sauveur a beau se défendre d'avoir fait un film anticlérical, la réalité est toute autre : l'Eglise catholique en prend pour son grade durant l'heure et demie que dure la séance. Et ce n'est pas forcément un problème, le tout est de le faire avec subtilité. Et étonnement le film s'en tire relativement bien durant la quasi totalité du visionnage :
Premièrement, grâce au traitement de la foi dans le film. Virginie Sauveur ne se dit pas chrétienne mais dit croire en quelque chose. Et ça se sent. Il s'agit d'un film clairement anticlérical mais non antireligieux. A aucun moment l'existence de Dieu n'est nié. Au contraire, on voit les personnages prier, et s'adresser à Dieu avec sincérité. Le sujet religieux y est d'ailleurs étonnamment traité avec sérieux : les prêtres et les évêques ont des habits sacerdotaux réalistes (calottes, chasubles, étoles) les messes y sont relativement bien filmées grâce à l'aide technique de Jacques Turck, un prêtre catholique (visiblement progressiste). Notons toutefois quelques incohérences dans ce domaine un peu dommageable, (on se tient debout à genoux lors de la consécration, non assis) mais qu'importe.
Ensuite le personnage de Charlotte : comme dit plus haut, n'est pas une héroïne toute pure, mais un personnage ambivalent : si elle est en recherche de vérité, elle cache elle-même son propre mensonge. Elle paraît sympathique, mais est désagréable avec sa subordonnée au travail. Cette personnalité complexe aide à atténuer le côté « moralisateur » de l'oeuvre. Oui l'Eglise cache des choses, mais n'est-ce pas le cas pour nous tous semble nous demander le film ?
Également le film attaque là où ça fait mal : la culture si catholique du secret. Sans vouloir trop divulgâcher disons que les deux enquêtes aboutissent tous deux à dénoncer cette obsession catholique de protéger l'institution par l'occultation des faits. Évidemment, la dénonciation fait mal car elle est pleinement inscrite dans l'actualité : comment ne pas penser aux scandales, hélas si fréquents de prêtres abuseurs d'enfants, protégés par leurs évêques ? Mais ici pourtant le sujet n'est pas même évoqué. On préfère attaquer l'Eglise par un point plus subtil, et pourtant tout aussi réaliste, qui fait mouche.
Good priest, bad priest.
Virginie Sauveur ne se contente pas de filmer l'Eglise catholique sous ses pires angles, mais tente d'apporter un peu de nuance avec le personnage de Jérémy joué par Nicolas Cazalé, qui incarne le bon côté de l'institution. C'est un prêtre gitant qui vit au service de sa communauté, qui certes tient un bon rôle, (il a même sa place dans la résolution de la double enquête), mais défend également son institution en rappelant pourquoi théologiquement pourquoi les femmes ne peuvent devenir prêtres. C'est d'ailleurs une autre surprise du film, mais celui-ci montre qu'il a travaillé son sujet : on y retrouve grosso modo les principaux arguments théologiques qui expliquent le refus de l'Eglise catholique d'ordonner des femmes. Pour un film militant, c'est une rare marque d'honnêteté. Bien évidemment à la fin nous avons le droit au contre-argument spirituel favorable aux femmes prêtres.
Toutefois, tout ce travail de nuance est mis à mal par deux éléments : d'une part le personnage de l'auxiliaire. Un drôle de personnage puisqu'il n'a même pas de nom, qui joue un évêque auxiliaire agressif, arrogant, névrosé et misogyne. Toutes ses prises de paroles ne servent qu'à humilier l'héroïne et ne sont pas franchement inspirées. Il incarne à lui seul le cliché de l'institution catholique rétrograde. Et comme son absence de nom l'indique, ce personnage n'apporte pas grand chose à l'histoire.
Le film qui va faire bailler l'Eglise
Et d'autre part, si le film durant la quasi totalité du visionnage tente une critique subtile, les dix dernières minutes s'éloignent de cette voie pour y aller au karcher moralisateur. Le personnage de Charotte affronte enfin son évêque et lui jette au visage un discours militant qui n'oublie aucun des poncifs du genre : si l'Eglise ne change pas elle mourra, les femmes peuvent le faire aussi bien que les hommes, il y'a a bien des femmes pasteurs (ce qui est vrai) et des femmes imams (ce qui est concrètement faux) pourquoi pas des femmes prêtres ? On tombe dans la moraline la plus complète, et la plus ennuyeuse. Sans cette scène le message du film aurait été tout aussi clair, mais tellement plus fin. Paradoxe pour un film qui veut dénoncer le moralisme d'une institution arrogante de finir sur une scène moralisatrice et arrogante.
Un antlicléricalisme… très cléricaliste !
D'un point de vue des idées et des representations politiques, ce film peut être vu comme symbole d'un changement d'époque. Car pour un film anticlérical… il est finalement très célricaliste. Le figure du prêtre n'est aucunement attaqué du point de vue de son pouvoir, de son célibat ou de la véracité de sa foi, bien au contraire même. Le film valorise le travail et la vie de certains prêtres et ne remet nullement en question la pertinence de leurs ministères. Feu le père (ou la mère…) Pascal⸱le est décrit⸱e finalement comme un⸱e modèle de prêtre bon⸱ne et généreux⸱se. De même le père Jérémy, joué par Nicolas Cazalé incarne un prêtre à la fois fidèle à la doctrine catholique et profondément humain. La figure sacerdotale est finalement traitée d'une manière très ambigüe dans Magnificat : à la fois symbole d'un archaïsme patriarcal car fermé aux femmes, mais également fascinante et (parfois) bienveillante. Car aussi proche de Dieu que des humains, témoin vivant de l'existence de Dieu. et questionnante pour le monde avec son célibat obligatoire.
En se focalisant autant sur les prêtres, dont pourtant le nombre et l'influence diminue toujours plus en Occident (on en compte à peine dix mille en France, un chiffre en net déclin), on peut dire que d'une certaine manière, Virginie Sauveur dans son traitement de la figure des hommes en col romain, partage certains points-de-vue avec les cléricalistes. Et ce film n'est pas le seul à traiter la figure sacerdotale de cette manière si paradoxale. Pensons par exemple à Paternel de Ronan Tronchot (2023).
IV. Mais pour quel public ?
Pour conclure posons nous une question : pour quel public ce film est-il réalisé ? La question est légitime car le box-office n'apporte pas de réponse. Le film est un bide : à peine 85 mille billets vendus, ce qui ne rembourse pas, loin de là, les deux millions et demi d'euros du budget. Doit-on imputer cet échec à l'équipe de réalisation ? Ce serait malhonnête, comme nous l'avons démontré, Magnificat ne manque pas de qualités. Je pense que nous devrions plutôt plutôt orienter nos regard vers la production : qui aujourd'hui voudrait voir un tel film ? Dans une société sécularisée, la question du sacerdoce des femmes n'intéresse plus grand monde, à part peut-être les catholiques progressistes… Et au vu du faible nombre de croyants catholiques qui ont voté pour la gauche aux dernières législatives, je ne compterais pas sur eux pour remplir les cinémas. Les catholiques « classiques » avaient-ils de bonnes raisons d'aller le voir ? Pas vraiment, on l'a vu. Ce film est clairement une attaque en règle contre l'institution ecclésiale. Les anticléricaux ? Nous sommes en 2024, cela fait longtemps qu'ils ont disparus. Les militants LGBT et féministes ? Non, ce film ne leur est pas directement adressé : il fait appel à trop de connaissances religieuses, s'intéresse à des débats théologiques, n'aborde pas frontalement les questions liées à la condition féminine et LGBT. Bref : on peut se demander légitimement si ce sujet, finalement … n'intéresse personne.
Bref. Et sans me tromper, je peux dire que les seuls qui regarderont sans doute encore ce film dans 10 ans, ce seront précisément les séminaristes de l'Eglise catholique, qui rigoleront bien devant. C'est toujours ça…
Source :
MAGNIFICAT : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE VIRGINIE SAUVEUR, 2023-06-27, capitaine Cinemax
Magnificat: la grâce lumineuse de Noémie Gillot, 2023-07-19, l'Union des Chefs Opérateurs








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