Les graines du figuier sauvage : une famille dans la révolution
- 9 oct. 2024
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 déc. 2024
Film réalisé par Mohammad Rasoulof

Résumé :
Ce film, sorti en 2024, décrit la progressive descente aux enfers d'une famille iranienne dont le père, enquêteur au service de la tyrannie théocratique, voit son foyer être emporté dans les tourments révolutionnaires. Ces événements prennent place lors des manifestations iraniennes de fin-2022 appelés également « manifestations femme, vie, liberté », consécutives à la mort de Mahsa Amini. Une jeune iranienne exécutée par la police des mœurs pour ne pas avoir bien porté son voile.
Introduction : Un film dont la réalisation est déjà un message politique
Avant même de parler de cette œuvre, nous devons évoquer l'histoire de ce film. Lorsque Mohammad Rasoulof, (déjà connu pour une pléthore de films contestataires, tout aussi joyeux et comique que celui-ci…) commence secrètement le tournage en 2023 (il n'a bien entendu pas demandé l'autorisation de tourner), il sort à peine d'un énième séjour de prison pour son activité politique. Cependant la caméra a à peine commencé à chauffer qu'il apprend qu'il est l'objet d'une nouvelle condamnation pour avoir soutenu les manifestations de fin-2022. Si le tournage à bien lieu, c'est grâce au laps de temps dont il dispose par la procédure d'appel. La post-production sera effectuée en secret en Allemagne. Puis lorsque le régime apprend que ce film est sélectionné à Cannes en 2024, il tente de faire pression sur le réalisateur pour obtenir son retrait de la compétition du festival français. Mohammad, bien entendu, refuse, et est finalement condamné en mai 2024 à une peine de huit ans de prison ainsi qu'à… la flagellation. Il fuit alors immédiatement en Europe avec une partie de l'équipe du film. Mais les acteurs Soheila Golestani (qui joue le rôle de Rezvan, la fille aînée) et Missagh Zareh (qui joue le rôle d'Iman, le père), eux n'ont pas pu fuir, et risquent peut-être des sanctions de la part du régime pour avoir participé à sa production.
Parfois l'histoire du film est plus parlante que le film lui-même…
Deux analyses complémentaires :
Les graines du figuier sacré (son nom originel en persan) peut être analysé sous deux angles différents et complémentaires :
Le premier est celui d'un film révolutionnaire et féministe montrant comment deux filles et une mère sont contraintes de choisir entre la soumission à l'autorité paternelle ou la rebellion. On pourrait d'ailleurs résumer le film à cela : un affrontement entre le pouvoir masculin et la contestation féminine.
Ce serait cependant insuffisant car le personnage principal du film n'est pas la fille, ou la mère, mais le père de famille, Iman. Qui est présenté comme un être aimant, honnête, doux, et profondément préoccupé par l'avenir de sa famille. C'est bien parce qu'il sert le système répressif que celui-ci va vivre une descente aux enfers, et être contraint à choisir entre la soumission au régime ou son humanité.
Nous analyserons donc le film sous ces deux versants : le premier comme une tragédie familliale, révolutionnaire féministe, le second comme une tragédie individuelle mettant en scène la transformation causée par la régime théocratique, d'un père en monstre.
I. Un drame famillial et féministe
Tout d'abord, ce film est un drame familial ; la quasi-totalité des scènes se déroulent dans l'appartement dans lequel sont contraintes de vivre les femmes. Qui ne peuvent sortir à cause du climat révolutionnaire dans lequel est plongé le pays. (Comme dit en introduction il s'agit moins d'un choix que d'une contrainte : le film à dû être tourné en secret). Mohammad joue l'originalité sur ce point par un choix scénaristique : mettre le focus de la caméra non sur les deux filles, mais sur Najmeh, la mère, Celle-ci vit une contradiction : parce que épouse pieuse, elle aspire à se soumettre à l'ordre Divin, donc à son mari, et au régime. Mais parce que mère, et femme, elle ne peut pas rester insensible au drame dont ses filles sont l'objets. Si au départ Najmeh tente de concilier ces deux exigences, cela la contraint à vivre deux ambiguïtés :
Une mère qui incarne l'ordre patriarcal
Première ambiguïté : les rappels à l'ordre et les invectives humiliantes envers les deux filles sont l'œuvre de la mère Najmeh, et non du père, relativement absents mais doux. La violence patriarcale s'exerce sur les femmes… par les femmes. Cela se voit bien à travers son objectif final : la réussite professionnelle de son mari (qui rappelons-le est au service de la répression du régime) est la clé d'une élévation sociale dont les premières bénéficiaires seront ses filles qu'elle aime par-dessus tout. Car si des femmes veulent réussir... Ce sera en profitant de l'élévation professionnelle de l'homme. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs si on ignore la nature des études de la fille aînée, Rezvan : ce qui compte, c'est la position professionnelle du père. Mais si ses filles semblent barrer la route à la réussite d'Iman, alors elle doit devenir, plus que son mari (dont c'est pourtant le métier), le premier instrument de la répression au sein de son propre foyer.
Une épouse qui profite d'une relation conjugal apaisée au départ
Peut-on la décrire comme une femme soumise à son mari ? C'est là une originalité du film : Le scénario et la caméra dans un premier lieu nuancent cette soumission pour ensuite mieux l'affirmer. Au départ, la domination patriarcale d'Iman est pour ainsi dire presque invisible, ou du moins douce. Puisque c'est concrètement la femme qui semble exercer l'autorité sur les filles, et non le père. Son mari est profondément à son écoute, et sait faire des compromis car il l'aime plus que tout. Elle semble être capable non pas de lui tenir tête mais de pouvoir négocier avec lui. Cependant sa posture d'une épouse « soumise et épanouie à la fois » vole en éclat quand vient l'heure de la révolution. Le patriarcat révèle sa vraie nature violente et il n'est de plus en plus complexe de se contenter d'apparences et de compromis.
Les filles sont plus les victimes de la révolution qu'acteurs révolutionnaires
Ainsi la brutalité du régime islamique n'est pas en premier lieu démontrée dans ce film par la violence de la répression policière envers les manifestants. Mais par le contrôle intime que tente d'imposer la mère envers ses deux filles Rezvan, l'aînée, qui est adulte, et Sana qui est encore adolescente. En effet, celles-ci sont prises presque malgré elles dans la tourmente révolutionnaire. On peut penser que la révolution et la répression jouent leurs jeux dans la rue, que nenni ! Rien n'échappe en Iran à cet affrontement, pas même le domicile familial. Ce n'est pas tant qu'elles ont désiré renverser l'ordre social théocratique, mais qu'elles y ont été en partie contraintes par le simple fait de vouloir vivre. Tout commence par la première insubordination, pourtant en apparence parfaitement anodine : Rezvan veut accueillir chez elle une amie qui n'a pas de lieu où dormir pour la nuit. Sa mère souhaite au contraire la chasser pour des causes sécuritaires. À partir de ce moment-là, la mécanique de l'affrontement interne à la famille commence à prendre forme insidieusement. Car tout est prêt pour allumer la mèche.
Deux filles, deux parents : deux mondes
Par exemple, l'appartement dans lequel vit cette famille est minuscule, à peine 3 pièces, et seulement une paroie sépare la chambre des parents de celle des filles. Et pourtant on observe que ces deux groupes vivent dans deux mondes différents. Deux mondes, qui au départ coexistent harmonieusement.
La chambre conjugale n'a pour seule décoration qu'une photo du mariage du couple et une sorte d'autel sur lequel sont exposés le Coran ainsi que divers objets de piété islamique. Dieu, et la famille : tout un programme. Cela est toutefois discret. On comprend tout de suite que si Iman est un musulman pieux il n'est certainement pas un fanatique. Sa piété est sincère et discrète : il prie seul le matin avec sa femme. Le couple est même moderne en apparence : Najmeh porte le pantalon, ils désirent acheter de l'électroménager, on prend le dîner devant la télévision, on s'habille tous à l'occidental.
À l'inverse, les filles vivent dans un monde qui semble plus occidentalisé. On voit dans leur chambre des sortes de posters anglophones avec des slogans « feel good » niais qu'on pourrait retrouver dans n'importe quelle chambre de fille européenne. On aime porter du vernis à ongles et se teindre les cheveux. On conteste discrètement l'ordre patriarcal. La mère en a conscience, mais espère que cela ne va pas durer. Cet ensemble, certes dissonant, parvient à vivre en bonne entente à deux conditions : que les filles ne s'intéressent jamais au métier d'Iman, leur père. Ou autrement dit : qu'elles ne cherchent pas à questionner la nature du régime politique. Et évidemment qu'elles ne rejoignent pas le camp révolutionnaire.
Une confrontation Révolution / Répression inévitable qui forcent chacune à prendre son camp
Ce bel attelage vole en éclats avec la révolution : les deux mondes ne peuvent pas ne pas entrer en confrontation, et la mère doit choisir son camp entre « Dieu », donc son mari ou la révolution, donc ses filles. Ce processus de séparation inarrêtable est visible notamment pendant les scènes devant la télévision. Celle-ci diffuse les émissions d'actualités officielles qui montrent des scènes de dévastation causées par les « émeutiers ». Si la mère prend cela pour argent comptant, ses filles ne daignent même pas lever les yeux vers la télévision pour préférer l'écran de leur téléphone portable. Ceux-ci diffusent (via les réseaux sociaux occidentaux) le revers de l'image officiel : les vidéos de la répression sanglante. A peine trente centimètres séparent la mère de ses filles, pourtant elles regardent l'actualité deux manières opposées. Au début du film ces deux mondes coexistent sans s'affronter. Puis discrètement, la coexistence devient impossible. Les filles sont contraintes parfois malgré elles de contester le discours de la télévision familiale.
Le potentiel révolutionnaire du téléphone portable est d'ailleurs étendu tout au long du film : Iman va continuellement chercher à contrôler leur utilisation dans le cadre familiale. Puis cet objet devient, à mesure que la révolution gagne en puissance, une source de menace pour lui. Car il craint de voir ses agissements et sa position être diffusés via ces milliers de caméras présents dans la poche de chacun des Iraniens.
Amour conjugal, amour maternelle : La révolution et le régime imposent de choisir
La tension deviendra encore plus palpable quand la réalité de la répression s'immiscera au cœur même du foyer avec la présence d'une manifestante blessée. A partir de ce moment, la révolution impose à Najmeh un choix tragique : livrer au régime cette pauvre jeune femme, et ainsi être fidèle à son mari, ou la protégée, et ainsi et de manière consciente prendre les premières marches de la dissidence révolutionnaire. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est une jeune femme et non un jeune manifestant qui se réfugie chez elle : car la réalité patriarcale du régime politique iranien exerce en premier lieu sa violence envers les femmes. Et Najmeh va progressivement devoir constater que ses filles parce que femmes en seront les prochaines victimes.
Elle devra alors choisir entre obéir à l'ordre masculin au nom de l'amour conjugal ou rejoindre ses deux filles pour les protéger au nom de l'amour maternelle. On voit bien que tout au long du film elle tente de trouver un compromis fondé sur l'amour mutuel familial. Mais à partir de ce moment-là, si les bases de la famille semblent pouvoir rester fonctionnelles, elles sont en réalité ébranlées, et le compromis est déjà condamné.
II. Iman, ou comment le régime transforme, malgré eux, les hommes en monstre
À mon sens, le personnage du père, Iman, est de loin le plus complexe et le plus réussi de ce film. On peut d'ailleurs faire un parallèle entre son histoire à celle d'Adam du film La conspiration du Caire (A boy from Heaven) de Tarik Saleh (2022). Dans ce film suédois, un jeune pêcheur pauvre égyptien intègre la prestigieuse université religieuse Al-Azhar du Caire. Il va se retrouver malgré lui impliqué dans une lutte acharnée entre les Frères musulmans et les services secrets militaires égyptiens. Dans les deux films, ce sont deux hommes bons, honnêtes, et plein d'humanité, qui vont se voir transformés en monstre par le régime militaire ou islamique.
Des hommes qui croient « au respect des règles » dans un régime qui n'a que faire de la loi
Car ce sont deux personnages désireux de servir un système, qu'ils savent autoritaire, mais estiment pouvoir travailler en respectant des règles qu'ils estiment certes dures mais justes. Ces règles sont celles de la charia : la loi de Dieu. Ils croient profondément pouvoir servir l'Ordre tout en restant au départ humain. Dans ces deux films, ces hommes vont être confrontés à la même réalité : le régime se moque de ses propres règles. S'il est menacé, alors ses serviteurs doivent devenir des monstres pour faire fonctionner la machine répressive. Je vous encourage vraiment à voir La conspiration du Caire, car je dirais qu'il est le pendant masculin au Graines du figuier sauvage.
Un homme profondément bon au départ
Iman est présenté comme un juge désireux de servir tout simplement la justice : au début il refuse ainsi de signer une condamnation à mort sans avoir examiné le dossier. Mais il découvre rapidement la tragique réalité, et doit choisir : servir l'ordre et trahir sa conscience, ou devenir à son tour victime de la machine.
C'est là à mon sens un autre trait de génie de ce film : il aurait été très facile de présenter Iman comme un monstre simplement en le filmant en prison en train de condamner à mort des dizaines de jeunes. Ce ne sera pas le choix du réalisateur qui au contraire emprisonne sa propre caméra dans le domicile conjugal, Car si Iman prétend pouvoir par son absence du domicile (il travail alors que sa femme est mère au foyer) et par sa douceur éviter que son travail rejaillisse sur sa famille, c'est l'inverse qui a lieu : même en son absence son foyer devient une prison, et sa femme devient un juge, parce qu'il est juge. En réalité, il n'est jamais vraiment absent : son travail impose à sa famille un cadre répressif invisible mais ô combien pesant.
Un père bourreau qui veut rester père à la maison, et bourreau au travail
Iman veut croire possible de séparer sa vie professionnelle de sa vie familiale. Donc la caméra ne filme pas le tribunal et ses traînées de sang, car tout simplement Iman veut que ce sujet soit tabou au sein du foyer. Toutefois ces faux-semblants ne peuvent plus durer dans une société révolutionnaire où l'actualité politique contraint chacun à choisir son camp, même au sein de sa famille. Pourtant contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, Iman n'exige pas de ses filles qu'elles adhèrent à l'idéologie du régime. Certes il semble triste de les voir adopter des opinions contestataires mais on a l'impression qu'il est prêt à passer l'éponge à condition que cela reste discret. La paix familiale (et sa réputation) importe plus pour lui que l'unité politique du foyer. Cependant cette paix est conditionnée. Elle est soumise à l'ordre masculin, aux respects des règles auxquelles Iman tient tant : personne ne doit lui mentir, mais lui peut s'arranger avec la vérité. Dans tout le film Iman pose beaucoup de questions à ses filles, et sait obtenir des réponses, mais n'accepte pas de rendre la pareille : quand il répond à leurs questions, c'est de manière laconique, ou ambigüe. Le rapport est déséquilibré, car c'est ainsi que cela doit être.
Ainsi quand la révolution vient ébranler l'ordre familial, son identité paternelle s'effondre, pour ne plus laisser place qu'à son identité professionnelle. Alors c'est sa maison qui risque de devenir progressivement tribunal. Comme pour sa femme, le compromis est illusoire. Le régime tout comme la révolution n'en accepte aucun, et rend impossible la double-vie.
Jean Desbois








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