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Donbass, de SERGEI LOZNITSA, (1/2)

  • 9 oct. 2024
  • 20 min de lecture

Dernière mise à jour : 11 oct. 2024



Donbass est un film de guerre de 2018 réalisé par le citoyen ukrainien Sergei Loznitsa filmé en Ukraine et financé par plusieurs pays européen dont la France, et les Pays Bas. Il a remporté le prix Un certain regard du festival de Cannes en 2018. Sergeï Loznitsa est un réalisateur ukrainien né en République socialiste soviétique de Biélorussie en 1964, actuellement Âgé de 58 ans. Il effectue sa scolarité à Kyiv, et passe un diplôme d'ingénieur à Moscou, les deux pays n'étant à l'époque qu'un seul. En 1991, en plein effondrement du système soviétique il décide de changer de voie et devient réalisateur documentaliste. Apprécié par la critique, il réalisera de nombreuses œuvres surtout en lien avec la seconde guerre mondiale, et la vie sous l'URSS. Ses documentaires sont rarement joyeux, et dessinent des destins russes. tragiques et violents. Il s'installe avec sa famille en 2001 en Allemagne. Toute son œuvre est russophone, y compris le présent film. Jusqu'en 2018 sa seule réalisation parlant de l'Ukraine est Maidan. Il s'agit d'un documentaire filmé in situ sur la place de l'indépendance en pleine révolution. C'est une œuvre pleine d'espoir sur la révolution de 2014-2015. C'est son seul film joyeux. En outre, il a réalisé 4 longs métrages de fiction dramatiques, tout autant remplie d'enthousiasme et de joie que ses documentaires.  


  • Ma joie : 2010 : un jeune chauffeur routier navigue dans une russie violente et absurde, où le traumatisme de la seconde guerre mondiale continue d'influer le quotidien des russes. 

  • Dans le brouillard : 2012 : durant la seconde guerre mondiale, un paysan biélorusse est soupçonné de collaboration par des partisans. Sur le point d'être exécuté, il parvient à s'enfuir et sauve de la mort un de ses accusateurs. Il n'en reste pas moins suspect aux yeux des partisans. 

  • Une douce femme : 2017 : En russie actuelle, une épouse tente de rendre viste à son mari en prison. Elle se retrouve confrontée à un système carcéral kafkaïen et humiliant. Le film est mal reçu par la critique francophone car « sardonnique ». 

  • Donbass : 2018


Le souvenir de la grande guerre patriotique et du communisme irradie son œuvre. L'image qu'il donne de la société russe est celle d'une nation traumatisée par son passé, marquée du sceau du tragique, de la violence, de la folie et du sadisme. Le film, de langue russophone, (ce qui lui vaudra quelques problèmes vis-à-vis de la législation ukrainienne) est tourné dans la région industrielle de Kryvyï Rih. Une grande cité au nord de Kherson, qui pendant neuf mois fut située sur la ligne de front du conflit actuel. Il est composé de quinze courtes scènes (preque) totalement indépendantes qui décrivent la vie dans le Donbass à l'époque de la guerre civile de 2014-2015. Le film s'inscrit pleinement dans l'œuvre de Sergei Loznitsa, adoptant un ton tragique, cynique, absurde, violent. Afin de comprendre l'œuvre, il faut saisir le contexte géopolitique dans lequel s'inscrit la guerre du Donbass. L'Ukraine et la Russie partagent la même origine dans l'État viking du Rus de Kiev qui se convertit au christianisme en 988. Toutefois l'invasion mongole du XIVème siècle et divers événements vont séparer le cours de l'histoire des deux  espaces. En 1991, lors de l'effondrement de l'URSS, l'Ukraine redevient indépendante. Toutefois la transition vers le libéralisme cause d'importants dégâts à l'économie et provoque une paupérisation générale de sa population, qui diminue d'un cinquième entre 1991 et 2021. Son principal problème est la corruption, et la captation des richesses dans les mains d'une élite oligarchique corrompue, dont on peut voir une dénonciation dans la deuxième scène du film. En 1996 le pays renonce aux quelques armes atomiques héritées de l'ère soviétique, en échange de la reconnaissance par la Russie de ses frontières. Sa politique étrangère reste indécise entre l'attrait pour l'Europe et l'influence du voisin de l'Est, mais la population, notamment la jeunesse, préfère tourner son regard vers l'Europe, surtout dans les régions ukrainophones de l'ouest. Par deux fois, en 2008 et 2014, la population Kievith se révolte contre des diktats imposés par Moscou. Ce qui aboutit à la révolution de Maïdan en 2013-2014, qui installe au pouvoir un régime définitivement pro occidental. En réaction, Moscou occupe sans combat (grâce à la corruption qui sévit dans l'armée ukrainienne, et le soutien d'une partie de la population criméenne) la Crimée en février-mars 2014, et soutient militairement des mouvements séparatistes dans le Donbass russophone à partir de mars. En avril, la guerre du Donbass commence. Le conflit dans l'Est ne s'arrête jamais malgré les accords de cessez-le-feu signés en février 2015. Et la Russie de Poutine n'abandonne pas ses prétention sur cette nation qu'elle continue de considérer comme une « petite Russie », jusqu'à l'actuelle guerre qui s'étend à toute l'Ukraine le 24 février 2022. Le film prend place dans l'hiver 2014-2015, vers la dernière partie de la guerre du Donbass, quand les séparatistes victorieux envisagent la création d'un Etat unifié (ils sont séparés en deux entités étatiques : les Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk.) la Novorossia, chose qui pour des raisons diverses ne sera jamais réalisé. Si nous avons choisi ce film pour le présent exerce, c'est parce que l'intérêt de l'oeuvre est d'être un film traitant des caractéristiques d'une société posovétique, décrivant les effets tragique d'une guerre insurrectionnelle sur les populations civiles, à la fois cible et victime de l’affrontement. 


I. Un film décrivant le quotidien anti-héroïque de soldat en guerre insurrectionnelle : entre ennuie, privation, et violence subie. 



Une fiction documentaliste. 


Commençons par le traitement de l'image, qui fait l'objet d'un choix original pour un film de guerre. L'œuvre est filmée presque comme un documentaire amateur, avec très peu de coupures, une caméra épaule, qui ne s'éloigne presque jamais des acteurs. Aucun plan drone, quasiment aucun plan large, la caméra reste toujours proche des acteurs. Tout est filmé au niveau du buste, comme si l'œil de la caméra fusionne avec ceux des acteurs. Rappelons que Sergueï est un documentaliste avant d'être un réalisateur de long métrage. On pourrait presque dire que Donbass est un documentaire de fiction, tant le traitement de l'image vise à donner l'impression du réalisme, sans aucun artifice. Deux manquements viennent renforcer cette impression : il n'y a aucune musique de film. Les seules musiques présentes sont des bruits de fond au sein de l'histoire. Deuxièmement, le film n'utilise aucun effet spéciaux. Et n'en a pas besoin, au vu de l'absence de scènes de combat (très demandeuse en effets numérique) dans le scénario. Tout cela participe à l'ambiance étouffante de l'œuvre, où le spectateur à l'impression désagréable d'être projeté dans l'histoire comme observateur réel presque impliqué dans l'histoire. La scène 13 n'est filmée d'ailleurs que par des caméra présente dans le film, c'est-à-dire une caméra embarquée d'un véhicule civil, dont on surprend une discussion banale.  Puis après un court bombardement la caméra ne coupe pas, et se déplace vers les victimes. Comme si l'automobiliste décroche l'appareil pour aller voir le drame. Cette scène est d'ailleurs probablement inspirée d'une vidéo youtube (le réalisateur dit s'être inspiré de vidéo amatrice tourné pendant le conflit par des civils) filmée exactement ainsi. Nous pouvons aussi donner l'exemple de la deuxième scène où une femme politique ukrianienne vient jeter un sceaux d'excrêment sur un homme politique concurrent. La scène est filmé par quatres caméra, trois intégré au film (deux au service de l'homme politique, la troisième au service de l'indélicate femme) et celle du réalisateur. On observe donc un brouillage entre fiction et réalité : la caméra du réalisateur n'est pas la seule à filmer la scène, d'autres font de même, avec des objectifs différents. Cela a pour effet de brouiller la perception du spectateur entre scène de fiction et scène réelle. Tout cela vise à la fois à renforcer l'immersion, mais aussi et surtout l'aspect étouffant, anxiogène du film. La caméra filme depuis un point de vue de participant à l'action. Cette athomsphère angoissante est renforcée par les conditions de tournage : tout le film se déroule en hiver, dans un environnement gelé, blanc immaculé, mort, hostile, ce qui permet à la fois de renfrocer le caractère anxiogène, du film : l'environnment naturel étant lui même hostile. Et de faire ressortir la violence. Les couleurs chaudes des explosions, du sang, des incendie, tranche avec le blanc pur. 


Une description réaliste de la guerre de contre-insurrection, sans aucun héroïsme. 


L'absence la plus béante de ce film, est celle des armes. Non pas qu'il n'y en ait aucune, au contraire, elles sont omniprésentes, mais accessoires. On ne voit presque aucun soldat s'en servir, et surtout la caméra refuse de s'attarder dessus. Les blindés (on ne voit en tout et pour tout que trois dans le film) ne sont pas filmés intégralement, et pas en action. Les armes sont donc issus désacralisé, leurs présence est seulement inquiétante, car les soldats sont toujours filmé en position de force et d'abus face aux civils grâce à elles. C'est un choix radical pour un film de guerre, car ce genre est friand de gros plan sur des fusils d'assaut, avec des scènes clichés telle que celle du soldat armant leurs fusils en tirant le verrous de leurs culasse en arrière. On sent que cette guerre est une guerre avec peu de combats d'infanterie. On se limite à des duels d'artillerie, particulièrement coûteux en vies civiles car imprécis, et plus encore une guerre de checkpoint, de contrôle de position, où l'on passe son temps à fouiller des véhicules, (comme dans la scène quatre, cinq, et 13) alors que l'ennemie n'est qu'à 200 mètres. Ce que l'on voit dans la scène 4 et 5, où le bus ne met que trente secondes pour passer du checkpoint ukrainien au checkpoint séparatiste. Tout cela dresse le portrait d'une guerre ennuyeuse pour les soldats, et douloureuse surtout à cause du froid mordant de l'hiver Est-européen. La seule scène de véritable combat, est une rapide embuscade de nuit, où un pauvre équipage d'une voiture séparatiste est massacré sans avoir le temps de répondre (dans la scène 14). Aucune gloire ni aucun héroïsme ne ressort de cette scène, (la plus rapide du film) où l'action ne dure qu'une poignée de secondes. Les soldats parlent de la guerre, mais toujours sur un ton cynique et jovial, (dans la scène 5 de l'interview de l'équipage d'un BMP séparatiste) sans laisser transparaître de peur. Comme c'est souvent le cas pour les civils. Il en ressort que le spectateur est continuellement gêné par un sentiment diffus d'incompréhension, se demandant s'il voit bien la même chose que les protagonistes du films, qui semblent ne pas être tant que cela affectés par la violence omniprésente. Cela renvoie à la capacité d'adaptation des individus en situation de guerre, qui parviennent souvent à survivre à ce contexte hostile, voire à faire abstraction du conflit, en s'habituant à la violence. 


A noter enfin que le film se concentre sur les soldats du rang, légèrement armés, (on ne voit aucun chars, très peu d'artillerie, aucun équipement lourd). N'apparaissent à l'écran ni d'officiers, de pilotes d'hélicoptère, ou de tankistes. Notons qu'il s'agit ici d'un choix du réalisateur, qui décide de ne pas couvrir les très intenses bataille de la guerre du Donbass, notamment la bataille d'lovasik (été 2014) et de Debaltseve (14 janvier - 20 février 2015), où des moyens lourds ont été largement engagés des deux côtés, à chaque fois à l'avantage des séparatistes. Ne croyons pas que la guerre du Donbass fut une guerre de milice mal équipée, au contraire, ce fut l'engagement le plus mécanisé sur le sol européen jusqu'à la date du 24 février 2022. Ne croyons pas non plus que l'hiver est une période de ralentissement des opérations à cause du froid. Au contraire, l'engagement le plus violent de la guerre eut lieu pendant l'hiver de 2015 (Debaltseve). Mais ce n'est pas là le propos du film, qui se concentre sur le vécu quotidien des « petits gens » en temps de guerre.



Le réalisateur s'attache au quotidien ennuyeux et passif de la soldatesque. 


Les soldats sont montrés passifs, s'ennuyant dans leurs quotidien fait de garde, de cuisine, de racket, de checkpoint. Le film étant tourné exclusivement en hiver, on les trouve gauches, empêtrées dans leurs tenues de combat d'hiver, voire parfois même pour les séparatistes, habillés en guenilles. Ils sont mal nourris (scène 5) et mal payés (on voit dans la scène 4 une tentative de corruption). On sent une guerre de milice mal organisée, devant racketter ou voler la nourriture, ainsi que le matériel (scène 10 de la réquisition du 4*4, sans doute la meilleure scène du film.) L'indiscipline dans les rangs séparatistes est particulièrement mise en avant : supérieurs non respectés (scène 11), désertion, absence d'uniforme, souvent aucun chef repérable (scène 5). Ils sont clairement dépeints comme un ensemble disparate de milices mafieuses mal coordonnées. Et s'ils gagnent la guerre (bien qu'à aucun moment cela ne soit suggéré) c'est grâce aux militaires russes envoyés sous couverture les soutenir. L'intervention russe est montrée clairement dans la scène 5 de l'interview, où l'on les distingue (bien que personne ne le dise ouvertement, mais tout le monde semble le savoir,) par leur professionnalisme, leurs équipements de qualité supérieure (lunette de protection, treillis récentes, casque obligatoire). Leurs uniformes homogènes tranchent avec les tenues très hétéroclites des miliciens séparatistes. Ce sont eux qui dirigent les séparatistes au combat. On a là une dénonciation habile du mensonge russe qui prétend qu'aucun soldat russe n'a combattu en Ukraine durant le conflit. Si personne dans cette scène n'ose dire cette évidente réalité, la vérité crève tellement les yeux, que l'absurde du mensonge fait rire les soldats pro-russes eux-mêmes. 


Des soldats aussi victimes de la guerre : 


Le thème des soldats victimes de la violence du conflit auxquels ils participent est récurrent dans le cinéma de guerre. Pour ne parler que des exemples les plus connus, on peut citer Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick, où l'adjudant Baleine se retrouve pris dans une spirale d'humiliation, de violence, de fascination pour la mort, qui aura raison de lui. Sergei Loznitsa fait toutefois un choix singulier: il montre les soldats d'abords victime de l'armée (si on peut appeler les bataillons séparatistes dépeints dans une armée) avant de l'être par les combats (combats qu'on ne voit pas). 


Un élément intéressant pour cela est l'âge de la soldatesque du rang. Les soldats sont souvent d'un âge que l'on attendait pas pour des soldats envoyés en première ligne. Ce qui tranche franchement avec notre perception d'Européen de l'Ouest où depuis l'introduction de la conscription sous la Révolution française, les soldats mobilisés pour les grands conflits mondiaux et la guerre d'Algérie sont surtout des classes de 20 à 23 ans. On le voit sur les monuments aux morts de nos villes, où l'âge moyen des soldats tombés au front est rarement très élevé. On sent une Ukraine vieillissante (âge moyen de l'Ukraine en 2022 : 41 ans). Les soldats sont tous des quadragénaires au minimum, et donc forcément peu volontaires. La scène 9 de la bastonnade, où un déserteur est puni par un mur du bâton (il doit passer entre deux rangs de ses camarade qui le bastonne avec des perche de bois) montre un polton de séparatistes vieux, peu motivés, avec des hommes d'un âge que l'on estime peu adéquat pour tenir au front en hiver. Le prisonnier de guerre ukrainien de la scène 11 n'est pas aussi de toute jeunesse, et semble avoir dans la quarantaine. 


La violence sur les combattants se voit aussi au moment de leur enrôlement. Cela est montré dans la scène 4 du checkpoint où les hommes d'un bus civil plein de réfugiés revenant à Donetsk sont contraints de descendre et de se mettre torse nue en hiver devant une officier séparatiste. Celle-ci les humilie en les insultant abondamment avant de les enrôler de force, sans distinction d'âge ou d'état de santé. Nottons ici que la violence est sexuée mais de manière inverse à la norme : c'est une femme qui contraint les hommes à se désabiller et à aller au combat, tandis que les femmes civils au contraire sont protégés de ces abus d'enrollement forcé par leurs sexes (L'Armée russe comme l'Armée ukrainienne est très réticente à envoyer des femmes au front). C'est un point récurrent des guerres insurrectionnelle, où les hommes voient leurs mobilité être considérablement limitée par la peur de l'enrôlement forcé, et où seuls donc les femmes peuvent circuler par les checkpoints. Bien qu'elles soient victimes d'autres violences, on s'en doute hélas...


La violence envers les soldats s'exprime enfin contre les soldats prisonniers de guerre. On n'en voit qu'un dans le film, à la scène 11, la scène de loin la plus marquante, la plus forte, et la plus brutale du film. Un soldat Ukrainien prisonnier est exposé sur une grande avenue par deux séparatistes, afin d'être lynché par la foule. Il porte sur son dos le drapeau or et bleu, et sur son torse une inscription « volontaire d'un bataillon punitif », nous reviendrons plus tard sur la signification de cette expression. Dans une scène au réalisme frappant, la foule s'ammasse petit à petit, et la violence se déchaine progressivement, d'abord par des humiliations, des cries, des crachats, puis à la fin par un lynchage en règle, intérompu par les deux soldats séparatistes. Tout le tragique de cette scène est porté par l'expression faciale de la victime, qui reste stoïque et silencieuse. Affichant un visage grave mais neutre, sans émotion ni de peur ni de haine, il subit tout en rappelant simplement par un geste de tête qu'il est volontaire pour se battre contre les séparatistes, et pas non pas engagé de force par le gouvernement ukrainien, comme voudrait le faire croire la foule. La masse haineuse, la victime seule et incapable de se défendre, et surtout l'expression facile du soldat rappelle fortement la scène de la flagellation du christ, et le hecce homo (Evangile de Saint Jean chap 19 verset 5) ou Pilate présente à la foule en furie le Christ, pour le flageller en public. 


Un point de vue nettement pro ukrainien 


Cela nous amène à traiter le parti pris du film, nettement pro Ukrainien. Les séparatistes sont décrits comme une milice criminelle, indisciplinée (scène 5 de l'interview où ils sont incapables de dire qui les dirige), mafieuse (scène 10 du vol de la voiture), et violente contre ses propres soldats, (scène 9 de la bastonnade). Le réalisateur épargne clairement les soldats ukrainiens, qu'on voit très peu (trois scènes du chekpoint, de l'embuscade , et celle du lynchage), et jamais de manière réellement négative. Toutefois les politiques ukrainiens ne bénéficient pas, au contraire, de cette clémence. La scène 2 les montre grotesques, corrompus, et faibles. 


La gouvernance politique des séparatistes est décrite d'une façon bien plus dure. C'est une organisation mafieuse, comme on le voit dans la scène de 10, où un policier séparatiste racket un pauvre citoyen de la banlieu de Donetsk, ou de la scène 2 de la matérinité, où deux partisans séparatistes orchestrent une comédie de justice populaire afin de protéger un des leurs qui à été surpris par les sages femmes en train de dépouiller la maternité. S'ils sont cyniques et voleurs, les séparatistes sont en plus aussi décrits comme des monstres staliniens, inhumains même envers leurs partisans. Cela se voit dans les scènes 1 et 14. Une équipe de comédiens organise  un faux attentat ukrainien, qui est filmé et diffusé sur les chaînes contrôlés par les séparatistes. Dans la dernière scène du film, ils sont exécutés par un soldat afin de faire disparaître les preuves de cette machination. Enfin, elle est aussi absurde, comme le montre la scène 12 avec la fondation du martyre théodose, où des représentants d'une fondation religieuse tiennent un dialogue de sourd absurde et incohérent avec un gouverneur séparatiste afin d'obtenir des fonds et du matériel. 



Une œuvre de propagande ? Dire cela serait manquer de nuance : d'une part, car le choix du réalisateur est de filmer en russe uniquement (même dans les discussions entre ukrainiens) et d'autre part par le choix de montrer des habitants du Donbass qui clairement partagent les mêmes tares, et les mêmes obsessions que les citoyens russes. Ce qui valide étonamment le discours poutinien de deux peuples frères




II. Un étalement brutal de la souffrance des populations civiles.


Sergeï Loznitsa décrit à travers un enchaînement de courtes scènes les humiliations quotidiennes subies par les habitants des zones occupées. La guerre n’est pas visible directement mais la pauvreté, la souffrance, la soumission et les violences de la corruption sont omniprésentes. Il faut d’ailleurs noter que sur les quinze scènes présentes dix ont pour sujet principal un civil ou un groupe de civil. De plus, lorsque la caméra se tourne vers les militaires, ils sont toujours loin du front, dans l’attente, et sont bien souvent des protagonistes dont le rôle premier réside dans l’exploitation par l’humiliation des populations. La corruption morale et économique des séparatistes s’étale comme un héritage de l’époque soviétique. L’individu est alors ramené à son appartenance en groupe, balayant sa volonté autonome. Il devient un outil manipulable privé de sa dignité au service de la Russie. L’objectif est alors de soutenir deux efforts de guerres : le premier informationnel à travers la volonté de diabolisation des ukrainiens et des soldats ayant rejoint leur bord, le second matériel avec la réquisition par la force et l’humiliation des ressources civiles. Nous décrirons deux scènes symptomatiques de ce constat. 


Sémion : résister à l'humiliation


La scène numéro dix est consacrée à Semion, un jeune habitant d’une ville de la zone occupée par les séparatistes pro-russes. Il se rend au poste de police séparatiste où une foule parée de drapeaux orthodoxes, russes, soviétiques et séparatistes se masse. Un cœur de vieillard chante un répertoire folklorique slave. Il retrouve sa voiture, deux séparatistes déchargent des caisses d’armes du coffre. Il demande, enjoué d’avoir retrouvé son véhicule et avec beaucoup d'assurance de pouvoir la reprendre. Le séparatiste accueille positivement sa requête et lui demande de descendre la caisse de munitions au sous-sol du poste. Le spectateur découvre alors un lieu chaotique où s'entassent des soldats en repos, des armoires éventrés, des sacs de sable, des réfugiés. Semion arrive dans le bureau d'un chef séparatiste, il dépose alors la caisse de munition et s’assoit, il fait face au séparatiste qui lui demande ses papiers d’identité. Sur le bureau sont accumulés des dizaines de téléphones portables, commence alors un dialogue lourd, au cours duquel le chef séparatiste avec une fausse bonhomie et un mépris infantilisant, ordonne à Sémillon de signer un acte de don de son véhicule à l'armée. Celui-ci ne se laisse pas faire, comprend mal ce qui lui arrive et revendique le droit de conserver son véhicule, car il mène une vie sans problème, et « ne comprend rien à la politique » et donc n'a pas à être impliqué dans ce conflit. Après un échange musclé, le chef de la police le menace ouvertement de finir en prison car « tu nous soutiens ou tu es du camp des fascistes ». Semion manifestement fier refuse une dernière fois et s'empare de son téléphone. Le chef séparatiste baisse le ton, prend une voix presque douce, et lui ordonne de signer, puis d'appeler ses amis pour réunir 150 000 $ afin d’obtenir sa libération, sinon ils s'en prendront à sa fille. Son adversaire capitule, signe, et finit sous bonne garde dans une grande salle où des dizaines d'hommes dans sa situation passent des coups de téléphone pour réunir la somme d'argent de leurs rançon. Cette scène commence presque comme une comédie absurde, où l'on contemple deux hommes qui ne parlent pas la même langue, pour finir sur une tragédie d'injustice : le chef séparatiste parle alors la seule langue qu'il maîtrise vraiment : la violence, l'humiliation et la menace. Sémion finalement doit capituler. Le message est limpide : Le fier Sémion, visiblement rusé, malgré sa clairvoyance (on a bien compris qu'il sait qu'il s'adresse à des brutes sans vergogne) ne peut échapper au sort qui est celui de tous les habitants du Donbass pas encore emportés par la folie collective : l'humiliation, et l'arbitraire. 



La scène du lynchage « l'imitation des Bourreaux de Jésus-Christ » 


La scène suivante montre en théorie une histoire sans aucun rapport, voire même opposée, car la violence vient ici des civils du Donbass… sur un militaire Ukrainien. Ajoutons également que, chose originale toute la scène est un long plan séquence, chose je crois unique dans le film. Pourtant la logique est la même. 


Deux soldats séparatiste, amènent un prisonnier ukrainien, drapé du drapeau bleu et or de l'Ukraine, et d'une pancarte « volontaire d'un bataillon punitif » (surnom que les séparatistes donnent aux bataillons de volontaires nationalistes ukrainiens, pleinement engagé dans les combats, mais qui ne sont pas issu de l'armée. Les plus célèbres sont les bataillons  Aïdar, et Azov). Sa tête est marquée par des blessures de coup, sans doute issu d'une séance de torture. Ils l'attachent à un poteau, sur une grande avenue de la ville. Ils restent à ses côtés durant toute la séquence. Commence alors une scène totalement absurde, violente et sadique. Nous y voyons l'apogée émotionnelle du film. Car la violence n'est pas censuré, et le lynchage est montré sans aucun viole pudique.  


Des passants le voient, mais ne s'arrêtent pas. Un vieille dame l'aborde, lui demande si le bus est passé, il ne lui répond pas, et la regarde à peine. Comment pourrait-il le savoir ? C'est évident qu'il sort d'une séance de torture… et qu'il vient de commencer la séance suivante. Elle tient un discours incohérent, où elle raconte qu'elle va voir sa fille, puis s'en va. Des jeunes hommes joviales arrivent, lui crachent au visage, se prennent en photo avec le prisonnier. Il ne bouge pas ni ne répond, son visage est implacable, dur, froid. Ils arrêtent un couple de fille, manifestement peu désireux de se joindre à eux, mais qui maintiennent un sourire de façade afin de ne pas avoir de problème. La foule s'amasse et l'insulte. Une veille femme la frappe « au nom du peuple ». Lui garde un regard droit, distant, presque indifférent à tout ce qui lui arrive. Il ne répond qu'une seule fois à une homme qui lui demande ce qu'il faisait dans le régiment bataillon punitif, « aux cuisines ». Une vielle mère lui demande sur un ton inquiet, presque maternelle, suppliant, « dis moi qui t'a envoyé, qui t'a payé pour venir » Il secoue la tête, pour montrer que personne ne l'a payé et qu'il est volontaire pour déndre son pays. La femme alors rentre dans une rage folle et le frappe. Le soldat séparatiste met fin au massacre, il veut le conserver vivant. La masse les poursuit pour le frapper dans les rires. « Nous sommes de vrais salves » dit en riant l'un des lyncheurs. 


Deux éléments lient cette scène avec la précédente : le premier est l'un des deux soldats séparatistes évoqués, a été aperçu à la fin de la scène précédente avec Sémion. On comprend qu'il est membre de la même unité militaire séparatiste que le chef crapuleux de la scène précédente. Cette scène se déroule donc à peine quelques minutes après celle de Sémion. D'autre part, on retrouve deux éléments essentiels de ce film : l'absurde et l'humiliation. 


De toute la durée du film, cette scène est la plus dure, et la plus réaliste : le plan séquence aide à ce sentiment. On observe le lynchage sans aucun montage ni aucune coupure comme si nous étions nous-mêmes observateur de cette tragédie. Voir comme si nous étions un lyncheur. Cependant, le réalisme est mis à mal par le comportement incompréhensible de certains  civils (souvent âgés) qui, dans leurs dialogues avec ce militaire qui refuse de leur répondre, tiennent des propos lunaires. La première femme à lui parler semble ignorer même l'existence de la guerre. La dernière, celle qui veut à tout prix entre dire qu'il a été embauché pour de l'argent et non par conviction a un comportement presque bipolaire : elle commence à lui parler comme un fils, puis désire l'assassiner. Nous pouvons interpréter ces deux comportements différents comme deux manières pour les civils de vivre cette guerre qui leur a été imposée. 


L'une et celle d'ignorer totalement le conflit et de vivre comme s'il n'existait pas. c'est le comportement de la première grand-mère, des deux jeunes filles prisent à partie par les jeunes lyncheurs. C'est finalement le comportement de Sémion, Au final, pour Sergeï, celui qui tente de rester neutre finira souvent victime.


L'autre comportement est celui de l'adhésion  au discours séparatiste. Une adhésion qui déshumanise, aliène, et rend cynique. C'est le comportement de la seconde grand-mère (celle qui frappe) et de toute la foule avec elle. À travers son monologue absurde avec le prisonnier, elle ne fait que recracher le narratif pro russe : ceux qui viennent combattre la « Glorieuse Révolution du Donbass », et à la Sainte Russie toute-entière, ne sont au choix : que des mercenaires, ou des nazis assoiffés de sang. N'ayant pas été payé pour venir  combattre au Donbass, le prisonnier est donc un fasciste qui mérite la mort. Une mort atroce et sans aucun jugement, puisque la parole du régime est vérité qui se suffit à elle-même. Sergeï Loznitsa donne ici sa vision du modèle d'homme attendu par le régime Russe, hérité tout droit de l'URSS. L'homme russe doit adhérer sans question à un discours manichéen, absurde et incohérent, il doit obéir grégairement aux ordres que lui insuffle ce régime inhumain, aux prix de son humanité et de sa raison. 


Victime d'un discours absurde, dans lequel le mensonge est omniprésent et la vérité constamment défigurée au profit du régime, les gens finissent par devenir eux-mêmes absurdes. C'est ainsi que l'on peut interpréter ces questions lunaires de la foule au prisonnier. Lui refuse de répondre, car il sait bien que c'est inutile. Ils ne vivent tout simplement pas sur la même planète. 


Mais par-dessus tout, le régime russe est humiliant, même pour ceux qui le servent. Les russes, et ceux qui vivent dans leurs systèmes mental comme ces ukrainiens du Donbass sont ainsi victime de l'humiliation d'un régime qui depuis l'URSS les traite comme de la masse consomable. Ils se défoulent donc avec délectation sur la victime expiatoire sans défense que le régime leur offre. Afin de  refouler l'humiliation dont ils sont continuellement victimes. Dans la scène suivante, que nous aborderons dans une troisième partie, certains lyncheurs, se rendent juste après au mariage d'un ami, et montre au tout jeune marié la vidéo du lynchage auquel ils ont glorieusement participé. Humilier l'autre, surtout s'il est Ukrainien est une fierté. Cela devient un moyen de racheter une partie de la dignité que ce régime leur vole. 


Cette humiliation toutefois, porte en elle le germe de la victoire de la dignité. Comme nous l'avons évoqué plus haut, cette scène est la seule à avoir une référence religieuse explicite. Celle du hecce homo de l'Evangile selon Saint Jean. Ainsi par son silence évocateur de l'agneau de Dieu de l'Evangile, par la dignité de son visage noyé sous les crachats, et par sa réfutation du mensonge porté à son encontre (il nie être un mercenaire comme le Christ nie les accusations calomnieuses de ses ennemis), ce prisonnier Ukrainien est totalement identifié au Christ du vendredi de la passion. Les lyncheurs ne sont plus seulement des brebis grégaires manipulées par la propagande russe, mais des imitateurs des bourreaux de Jésus-Christ. L'humiliation  du soldat ukrainien n'est donc pas totalement absurde comme la violence des séparatistes, elle est identification à Jésus-Christ.




Mais nous nous arrêtons là. Dans une seconde partie nous verrons comment le souvenir de l'URSS et le traumathisme de la seconde guerre mondiale hante ce film.

   

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