Aguirre, la colère de Dieu : l'homme face à sa lâcheté
- 28 févr. 2025
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Dernière mise à jour : 15 mars 2025

Aguirre la colère de Dieu est un film allemand réalisé par Werner Herzog sorti en 1972 qui raconte la descente aux enfers d'un conquistador Lope de Aguirre, dirigeant une expédition amazonienne, rongé par l'ambition et la cruauté.
Analyser ce film est particulièrement complexe, surtout si l'on décide, comme c'est le cas ici, d'inclure dans l'étude ce qui s'est joué derrière la caméra. Car le film met en scène trois monstres humains : Loppe de Aguire, personnage historique du XVIème, ordure humaine comme la terre en a peu porté, Herzog, cinéaste de génie, et Klaus Krinsky, acteur aussi fou que génial, et accessoirement pédophile incestueux, qui joue le premier de nos trois monstres dans le film réalisé par le second. Et c'est bien cela dont parle Aguirre la colère de Dieu : comment les monstres nous répugnent et nous fascinent.
Présentons rapidement les personnages de notre drame :
Lope de Aguirre (1510-1561) est un conquistador espagnol né dans le Pays basque. Issu d'une famille d'Hidalgo (noble sans terre) il émigre dans le nouveau monde pour chercher fortune. Il s'y fait connaître pour sa rage et sa cruauté, notamment envers les amerindiens. Surnommé le conquistador fou, il prend part à une expédition espagnole partie en 1560 du Pérou pour conquérir la mythique cité de l'Eldorado (une légendaire cité amérindienne supposée gorgée d'or). Il se rebelle contre son capitaine, Pedro de Ursua, le tue, et proclame un de ses camarades comme empereur et revendique pour la première fois l'indépendance d'une colonie américaine. Plus tard, il assassine son empereur de camarade, et prend sa place. Sa rébellion prend une fin tragique dans l'actuel Vénézuela, où après un long chemin semé de massacres et de trahisons il est capturé, et condamné à mort.
Ce personnage historique, somme toute sans grande importance dans l'épopée de la conquête des Indes Espagnoles a acquis une certaine popularité au XXème siècle. Pour beaucoup, Lope de Aguirre est l'extrême sublimation du caractère espagnol, capable du meilleur et du pire, des actes les plus glorieux et des infamies les plus abjectes, accordant une valeur absolue à l'honneur. (wikipedia espagnol)
Werner Herzog est un réalisateur allemand né Stipetić en 1942 (sa famille est d'origine croate, il adoptera plus tard le nom Herzog, qui veut dire Duc) qui commence à réaliser des films à l'âge de 19 ans. Très vite son style à la fois discret et insolent lui donne une place dans la liste des réalisateurs du nouveau cinéma allemand (l'équivalent de la nouvelle vague française). Homme au calme olympien, au style dramatique, il est devenu un réalisateur culte. En plus d'être réalisateur, il est également auteur de romans, d'opéras, et de documentaires. Son style est unique : mélangeant documentaire et fiction, oeuvrant à démontrer le côté tragique de toute existence, la folie humaine, filmant aussi bien les ténèbres que les lumières de l'humanité.
Klaus Kinski (1926 - 1991) est un acteur allemand d'origine polonaise. Après avoir été engagé sur le front Ouest durant la Seconde Guerre mondiale, il commence sa carrière d'acteur dans les camps de prisonniers alliés. A sa libération, il se tourne vers le théâtre. Il se fait connaître dans les années 1960 grâce à des rôles dans des westerns spaghetti, mais c'est son association avec le réalisateur Werner Herzog qui marque un tournant dans sa carrière. Les deux personnalités sont on ne peut plus opposées : Kinski est un colérique disruptif, quand Herzog est un philosophe calme et réfléchi. Son jeu intense et ses crises de colère sur les plateaux renforcent sa réputation d’acteur maudit, incapable de tenir en place ni de faire la distinction entre sa personnalité et le personnage qu'il incarne. Il tourne dans plus de 130 films, souvent dans des rôles de méchants ou de personnages dérangés qu'il incarne à la perfection. Sa personnalité scandaleuse (il fait partie de ces personnalités des années 80 revendiquant une attirance sexuelle pour les mineurs), et ses crises de colère marquent sa carrière autant que son talent.

Herzog : un conquistador au XXème siècle
Pourquoi présenter ces personnages ? Car la frontière entre le présent et le passé, le tournage et le film, le rôle et l'acteur est plus que jamais brouillé dans la réalisation de cette œuvre. Herzog, à la fois réalisateur et auteur du scénario (qu'il à écrit en deux jours lors d'une tournée de football amateur) (et dont le premier jet fut détruit par le vomis d'un de ses coéquipiers ivre mort) doit batailler comme un fou pour obtenir un financement pour son film, avec des conditions contractuelles complétement folles : le financeur s'attribue le droit de diffuser à la télévision le fom en noir et blanc le jour de sa sortie. Choix absolument stupide qui promet au film un échec commercial certain. Notre réalisateur est tellement fauché qu'il doit voler l'unique caméra du tournage à l'école cinématographique de Munich, et doit vendre ses vêtement et sa montre pour se nourrir une fois au Pérou. Herzog exactement comme Aguirre trois siècle avant lui arrive dans le nouveau-monde pour se faire un nom et déjouer l'histoire : il aspire à percer dans le milieu du cinéma, et doit batailler sur le moindre détail pour que son rêve prenne forme.
Mieux encore : si le tournage est un calvaire sans nom, c'est aussi une aventure humaine digne de l'Odyssée. C'est un cinéma d'aventurier où certains rôles sont inventés sur place (le joueur de flûte du radeau est un miséreux rencontré à Cuzco auquel Herzog s'est attaché), où le risque de mourir est omniprésent : le film étant tourné sur des rapides amazoniens, les conditions de sécurité pour l'équipe sont une théorie aussi lointaine que l'est Cuzco de Moscou. Le scénario doit s'adapter au contexte : c'est-à-dire que lorsque les radeaux de tournages disparaissent une nuit, il est décidé de les reconstruire, et afin de gagner du temps, de modifier le scénario pour inclure cet épisode dans le film. Et pire que tout : Il faut gérer une équipe de 450 personnes, de 16 nationalités différentes, vivant sur des radeaux car le fleuve étant sorti de son lit, la forêt est inondée sur des kilomètres, et avec une seule et unique caméra. Le tout avec un acteur principal, Klaus Kinski semi-fou, monstre d'orgueil menaçant de quitter le projet, tirant à balles réelles sur ses camarades, sombrant dans des colères dantesques car il ne partage pas la vision du film… Bref. D'un certain point-de-vue Kinsky et Herzog sont deux facettes du personnages d'Aguirre : la folie, la prise de risque, l'ambition, et le génie. Et aussi l'inceste. Nous y reviendrons.
Il en ressort une criante impression de vérité, qui imprègne l'atmosphère du film. Autant dans le jeu d'acteur que dans l'histoire : Herzog opte pour un réalisme froid, presque documentaire. Aguirre joué par Kinski boite dans le film, car le réel Aguirre boitait lui-même, à cause d'une blessure reçue au pied durant la guerre civile péruvienne. Ainsi le scénario du film joue librement avec les faits pour atteindre la Vérité à travers la fiction c'est-à-dire que tous les événements narrés sont historiquement véridiques mais sont issus de différents événements historiques distincts rassemblés pour les besoins. Le tout sur les mêmes lieux du drame, et dans des conditions bien similaires : la jungle, la cruauté de la nature, et la volonté de s'embarquer dans la marche de l'histoire.
Kinski, fantôme d'Aguirre de Loppe
Ce qui est étonnant avec ce film, c'est qu'il semble hors du temps. D'une part car si l'histoire se passe bien au XVIème siècle, son histoire est immortelle car pleinement humaine : la folie de l'ambition, la lâcheté, la cruauté. Mais plus encore, le temps semble s'être suspendu : les destins de l'expédition des conquistadors de l'Eldorado, et celle du tournage du film semblent se rejoindre sur de nombreux points.
Si ce film donne l'impression de ne pas avoir vieilli c'est parce que l'on parle ici d'un cinéma très primaire : l'image est collée aux personnages. On y observe quasiment aucun plan large grandiose. Herzog, autant par contrainte que par choix, respecte un point de vue très humain : on voit tout tel que les personnages le voient, à vue d'homme, à courte distance, avec de gros plans sur les visages effrayés et épuisés par six semaines de tournages infernales.
« Aguirre a été entièrement filmé avec une seule caméra, ce qui signifie que nous avons été obligés de travailler de manière très simple et grossière pendant le tournage. J'ai l'impression que cela ajoute à l'authenticité et à la vie du film. Il n’y avait aucune sophistication multi-caméras que l’on trouve dans les films hollywoodiens. À mon avis, c’est la raison pour laquelle Aguirre a survécu si longtemps. C’est un film tellement basique qu’on ne peut pas le dépouiller plus qu’il ne l’est déjà. »
Los elementos del desastre: Aguirre, la ira de Dios, de Werner Herzog, Juan Carlos González A.Clásico, 23 novembre 2015
On s'identifie d'autant plus facilement au drame que ce choix artistique nous plonge dans l'Amazonie : on se sent écrasé par cette végétation qui nous domine tout au long du film, on étouffe sur ces barques surpeuplé de conquistadors désespérés donc n'ayant plus à perdre.
Plus que tout cela, le jeu de Kinski irradie l'œuvre. Tout son génie tient non pas dans ses dialogues, mais dans sa posture et dans son regard qui communique comme rarement au cinéma la folie et la cruauté. Le tout avec une simplicité d'image rare : aucun plan ne le magnifie, presque aucune contre-plongée ne le met en valeur. Herzog filme son personnage principal de manière très documentaire, rustique, sans symbolisme. Loin de vouloir nous faire compatir il filme en Aguirre une une brute cynique qui n'attire jamais notre sympathie. C'est un véritable monstre qui tue et ment sans aucune retenue. Mais le film reste étonnamment neutre envers lui : il n'appelle pas à la compassion, ni au jugement de son personnage principal. On le filme en action, ce qui donne étonnamment un jeu assez statique : le personnage marche peu et parle peu. Mais sa posture, ses yeux et ses excès de colère suffisent à faire de lui un personnage mémorable.

Le traitement sobre de cet anti-héros évite de parasiter le génie de Kinski, qui sur de nombreux points semble presque fusionner mystérieusement avec le réel Aguirre. Comme si dans les méandres de l'amazonie l'esprit du conquistador fou rodait depuis trois siècles et avait trouvé en Kinsi une personnalité si ressemblante, qu'il en avait pris possession quelques instants. Et cela, Kinski en est le premier conscient : il a exigé d'Herzog qu'il lui donne ce rôle, estimant qu'il était fait pour lui et personne d'autre.
Une anecdote en dit long sur cette symbiose : Quand il arrive sur le plateau de tournage, il sort d'une affaire théâtrale grotesque. En novembre 1971 il propose une déclamation devant plusieurs milliers de spectateurs d'un texte de son cru : Jésus Christ rédempteur. Un mélange bigarré d'extraits des évangiles et d'écrits de Kinski dénonçant la guerre du Viêt Nam, l'Eglise et l'Etat. C'est un sacré désastre, Kinski passant le plus clair de son temps à insulter des spectateurs venus le troller pour « profiter du véritable spectacle » : Kinski enragé. On remarque déjà à l'époque une tendance de l'acteur à avoir un égo surdimensionné au point de s'identifier au Christ, et de mépriser quiconque ose s'opposer à lui. Comme le réel Aguirre de Lope qui signe certaines de ses lettres avec le pseudonyme « la colère de Dieu ». De manière plus générale, Kinski semble avoir du mal à séparer sa vie et l'art, sa personnalité des personnages qu'il incarne. Durant les longues semaines de tournages, ses excès de colères vont aller de mal en pire, obligant le calme Herzog à le pousser dans la colère jusqu'à l'épuisement pour ne le filmer qu'une fois à bout de souffle, afin de saisir sur la pellicule ce mélange de fatigue, de colère et de haine qui se dégage de l'acteur.
Comme les soldats de l'expédition espagnole avec Aguirre de Loppe trois cents ans auparavant, une partie de l'équipe de tournages est terrorisée par un acteur aussi violent. Et cela transpire à l'image, que ces pauvres types passent un sale moment, à patauger dans l'eau, à subir les diarrhées, et à craindre un fou qui se prend pour Dieu et vocifère en permanence.
Dans la jungle la civilisation humaine dévoile son vrai visage :
Prenons un peu de hauteur : pourquoi ce film devrait il nous parler nous, humains du XXIème siècle ? Car elle dévoile avec un réalisme aussi hypnotisant que brutal une vision de l'homme et de la civilisation.
Ce réalisme brut s'explique par une caractéristique du film : il est extrêmement peu bavard, à commencer par Aguirre lui-même. Tout passe par l'image, les visages et surtout les regards.
[...] Herzog a décidé de restreindre les motivations des personnages et de se concentrer sur leurs actions, en les définissant par ce qu'ils font plutôt que par ce qu'ils pensent. Il n’y a jamais un moment d’introspection, il n’y a jamais une seconde de réflexion. On ne nous explique jamais quelles urgences ont poussé Aguirre à défier la couronne espagnole, sinon une ambition de pouvoir aussi excessive que absurde. Herzog fait des actions de son protagoniste quelque chose de si vital qu'elles confèrent au film une force inexplicable et écrasante qui ressemble parfois à celle d'un vent qui emporte tout sur son passage de mort et de destruction. Il n’y a pas de paix dans son regard, il n’y a pas de logique dans ses décisions, il n’y a pas de boussole dans ses actions.
Idem
Le spectateur parfois à l'impression de se trouver à la place d'un juge : tout est exposé devant lui sans fioriture. Il n'y a aucune plaisanterie qui fasse baisser la tension. La musique est discrète, aucun plans aériens, que des plans caméra épaule, les personnages n'expliquent jamais leurs choix (à une exception que nous verrons plus bas), on montre que les faits, rien que les faits.
La jungle révèle l'homme
Ce froid réalisme est accentué par le cadre du drame : tout est tourné de jour, sans obscurité, dans un espace à priori paradisiaque : un radeau sur l'Amazonie. Mais de même que l'homme est filmé dans ses aspects les plus glorieux comme les plus méprisables, la jungle est vécue par l'expédition comme un « magnifique enfer ». Magnifique, elle est aussi étouffante, pesante, comme un désert. Elle isole l'expédition de toute « terre chrétienne » et les laisse seuls face à leurs choix. Cette solitude qui rend tout possible pousse les conquistadors dans leurs retranchements les plus extrêmes en révélant la véritable source de leurs malheurs : eux-même, leur cupidité, leur lâcheté. L'effet est assez immédiat : la folie de la rébellion s'empare presque immédiatement de l'expédition. Et encore une fois tout cela n'est pas fictif pour l'équipe de tournage : cette solitude dans ce bagne vert, ils l'ont vécu dans leur chair. Ce corps à corps avec la folie humaine n'est pas théorique pour eux : Herzog, afin de vivre le plus intensément possible le drame de l'histoire décide de tourner le film dans l'ordre chronologique… C'est-à-dire de débuter par le début et de finir par la conclusion. Dans le monde du cinéma personne ne fait cela, car c'est un cauchemar logistique. Mais Herzog sent que dans ce cas précis, la symbiose entre le récit et la réalité du tournage impose presque naturellement ce choix.
Si la jungle arrache à l'homme ses faux semblants pour le dévoiler tel qu'il est, cruel ou saint, elle n'est pas moins tendre avec ce qui relie les hommes entre eux : la civilisation. D'autant plus que ces conquistadors ne sont pas - officiellement - là que pour l'or, mais aussi pour un destin soit disant plus noble. Ils sont l'avant-garde de la civilisation, et les hérauts de l'Evangile. Toutes ces prétentions culturelles de colons arrogants ne vont pas tenir face à la réalité brutale de l'homme révélée par la jungle. Lors du climax ubuesque du film, Aguirre proclame un « empire de l'Eldorado » dont le « Kaiser » est le pathétique Don Fernando de Guzman. Toutes ces tentatives humaines de donner un décorum à la barbarie tombent à l'eau : cet « empire de l'eldorado » ne trompe personne : leurs ubris de mutins à sapé toute fondations morales. Seule la loi du plus fort, du plus cruel prévaut. Aguirre ne fait que mettre un pantin bouffonesque sur un trône, mais le Kaiser lui-même ne croit pas à cette fable, et en pleure, dans la scène la plus émouvante du film. Les valeurs, l'Evangile, la fidélité à la parole, les honneurs ne sont que des mots qui masquent la barbarie masculine. In fine la jungle dévoile la vraie nature de ces colonisateurs mutins : des bêtes stupides qui ne marchent qu'à la peur et à l'envie.
N'allez pas croire toutefois qu'Herzog oppose la cruauté colonisatrice des Espagnols à la « douce sauvagerie » des Amérindiens. Une rapide scène de dialogue au milieu du film entre Flores de Aguirre et le prince Runo Rimac rappelle que leurs systèmes sociaux sont aussi autoritaires que ceux des espagnols.
La lumière a brillé dans les ténèbres
On pourrait croire Herzog fondamentalement pessimiste. C'est en partie faux : pour cet enfant né sous l'Allemagne nazis, la bonté de l'homme n'est pas un présupposé évident. Elle demande de l'héroïsme pour exister face à la loi du plus fort. Que seuls trois personnages parviennent à magnifiquement incarné dans cette fresque :
Don Pedro de Ursua, le capitaine déchu.
Sa maîtresse Dona Inez.
Son seul fidèle : Armando.
Une fois Aguirre parvenu à ses fins ils ne peuvent s'opposer à lui que d'une seule manière : le silence. En refusant de dialoguer avec lui, ils montrent qu'ils ne rentrent pas dans son jeu théâtral. Leur mutisme montre également qu'ils sont indifférents à son arme principale : la terreur. Ce ne sont pas des personnages secondaires dont le seul rôle est de mourir glorieusement face au méchant : ce sont d'authentiques figures héroïques dont le courage et la résignation prouvent que si l'homme peut-être capable du pire, il peut aussi être capable du meilleur. Si les hommes vaincus ne peuvent rien faire d'autre que de se taire, Dona Inez est la seule à oser s'opposer frontalement au conquistador fou. Pris au dépourvu par cette résistance imprévue, il ne réagit pas et semble même vaciller un instant. Finalement, pour paraphraser Napoléon on peut dire que le seul vrai homme de cet équipage est une femme.
Aguirre : la « colère de Dieu » ?
Car si le film s'appelle « la colère de Dieu » ce n'est pas qu'un effet de style. Sans que ce soit prégnant, une question accompagne tout le visionnage : comment ces Espagnols peuvent passer leur temps à se revendiquer de l'évangile pour le violer de la pire des manières ? Cette question s'incarne dans une scène saisissante au milieu du film quand Dona Inez vient demander au frère Gaspar de Carvajal d'œuvrer au salut de son amant. Celui-ci refuse et explique son choix (c'est la seule fois du film qu'un personnage argumente) par deux versets du psaume 102 :
L'homme ! Ses jours sont comme l'herbe ; comme la fleur des champs, il fleurit :
Dès que souffle le vent, il n'est plus, même la place où il était l'ignore.
Puis il lui sermonne que « pour la gloire de notre seigneur, l'Eglise à toujours été du côté des puissants ». A ce moment précis du film, ce propos lapidaire exprime une critique de l'Eglise bien plus fine et pertinente que beaucoup de films anti cléricaux n'ont réussi à faire en trois heures. Si le religieux cite le psaume 102 c'est pour livrer une vision pessimiste de l'homme, qui, parce qu'il ne serait rien aux yeux de ce monde, ne mérite pas que l'on se batte pour lui quand cela met en danger le pouvoir de l'Eglise. Celle-ci semble bien plus soumise au pouvoir des hommes qu'à la parole de l'Évangile. On a là l'illustration d'une interrogation sur le rôle de l'Eglise face aux pouvoirs autoritaires. Ce qui pour un allemand né en 1942 n'est pas une question théorique. Frère Gaspar, mieux qui quiconque dans ce film est l'illustration de la lâcheté : il a pleinement conscience de la nature monstrueuse d'Aguirre mais se soumet, et trahit l'esprit prophétique de l'Écriture en abdiquant face à l'injustice. Dona Inez elle bien au contraire n'abdique pas sa dignité : elle est la seule à affronter frontalement Aguirre et ose lui prophétiser que « Dieu te puniras ».

Mais de quel Dieu parle ces Espagnols ? D'un Dieu qui sert leur soif dévorante : celle de la conquête. Leur titre de chrétien leur donne droit de posséder les terres païennes. Finalement Herzog filme l'aliénation de l'évangile et de l'Eglise comme outils au service de brigands. Le franciscain est-il donc un hypocrite avide d'or ? Pas forcément, il est animé d'une soif différente : celle de s'emparer d'âmes pour les gagner à l'Eglise, s'il le faut par la force. Une soif bien mal assouvie quand on voit la manière dont il traite les rares païens qu'il rencontre.
Mais ce ne sont ni les conquistadors ni le frère Gaspar de Carvajal qui mérite le titre de « colère de Dieu » mais bien Aguirre. Le conquistador fou n'a pourtant aucun intérêt pour la chose pieuse, ni d'ailleurs pour l'or. Bien au contraire, il se moque du franciscain en lui conseillant avec ironie « n'oublie pas de prier, ou ton Dieu te châtiera ». Pour autant il développe lui aussi une sorte de discours religieux : il se prend pour l'envoyé de Dieu en proclamant que « si je veux que les oiseaux meurent dans les arbres alors les oiseaux mourront dans les arbres ». On ne peut s'empêcher encore une fois de dresser le parallèle entre l'acteur et le personnage : comme nous l'avons déjà évoqué, Kinski s'était identifié au Christ-Dieu l'année précédant le tournage du film. Et le parallèle ne s'arrête pas là :
Comme Dona Inez l'avait prophétisé Aguirre est puni pour son crime : son équipage est décimé, il finit seul. Finalement la colère de Dieu… c'est lui qui finit par la subir. In fine il sombre dans la folie et parle de commettre l'inceste avec feu sa fille pour fonder « la dynastie la plus pure ». Notons encore une fois un parallèle surprenant entre le personnage et l'acteur : en 2013 sa fille Pola décrit dans son autobiographie comment son père l'a violée durant son enfance.
Destin du film :
Après le tournage, Herzog repart en Allemagne pour découvrir que la bande-son du film est inutilisable. A savoir que le film à été originellement tourné en anglais. Kinski demande alors une somme si délirante pour se doubler lui-même (sachant qu'un tiers du budget du film est déjà passé dans sa poche) qu'Herzog préfère payer un doubleur pour le doubler dans sa propre langue. Aguirre sera donc un film dont la VO est allemande, alors qu'il fut tourné en Anglais, et qu'il raconte l'histoire de conquistador. Le film aura un parcours chaotique en salle mais finira vite par accéder à un statut culte notamment grâce au public français.
Source :
Los elementos del desastre: Aguirre, la ira de Dios, de Werner Herzog, Juan Carlos González A.Clásico, 23 novembre 2015
Le tournage complètement fou d'Aguirre, Le Fossoyeur de Films, 7 déc. 2020








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